Pourquoi les Armées sont inquiètes de l’affaire du Rwanda ?

En 1994, j’ai participé à l’opération Turquoise, l’intervention militaire française pendant le génocide contre les Tutsi au Rwanda.

Nous n’étions pas du bon côté et cela, je ne peux l’oublier.

Pour autant, je n’ai jamais pensé qu’il fallait demander des comptes à mes compagnons d’armes. Ils se sont comportés de manière très professionnelle et ont, pour la plupart, enfermé dans le silence les questions liées à la pertinence de cette intervention comme des autres opérations qu’ils ont menées, c’est leur choix et je le respecte même si je le regrette.

Ce silence de l’institution militaire est parfois rompu, soit par quelques gueulards dont le rôle est de transformer tout débat en polémique, soit par la Grande Muette elle-même, l’armée française qui, en de rares occasions, manifeste une opinion sans qu’on puisse savoir si elle est incarnée plus que télécommandée.

Ce dont je suis certain, c’est que mes camarades craignent par-dessus tout qu’on leur fasse porter le chapeau. Au moment des 25° commémorations en 2019, l’armée française avait exprimé, dans une mise en scène peu glorieuse (un colloque fermé au public et l’interview d’un hippopotame sur LCP), sa « satisfaction » d’avoir mené l’opération Turquoise au Rwanda, qui est pourtant à ce jour l’intervention militaire française la plus controversée depuis la guerre d’Algérie.

Le général Lecointre dénonce des « accusations insupportables », mais il se tait sur les responsabilités politiques

Dimanche 21 mars, sans doute pour fêter le printemps, l’armée française sort à nouveau de son silence « pour dénoncer des accusations insupportables ». C’est son chef d’état-major, le général François Lecointre, qui exprime sa colère et son inquiétude.

Pourtant, ce n’est pas l’armée qui est visée par l’affaire du soutien aux génocidaires qui ont ravagé le Rwanda en 1994 avant de continuer leur œuvre dans l’Est du Congo, mais c’est bien l’Elysée qui est montré comme le centre du pouvoir qui a décidé d’apporter son appui à ceux qui commettaient le dernier génocide du XX° siècle, massacrant un million de victimes dans un petit pays dans lequel la France n’avait pas sa place.

François Mitterrand présidait, entouré de ses conseillers au premier rang desquels Hubert Védrine, son secrétaire général et grand horloger de l’Elysée de cette époque.

L’Elysée a décidé et piloté une politique catastrophique de soutien aux génocidaires

Depuis cette catastrophe, les éléphants du parti socialiste, – même s’ils ne sont pas les seuls –, auront tout tenté pour couler dans du béton les résidus radioactifs de cette politique délirante au Rwanda, pour laquelle aucun de ses décideurs n’a osé reconnaître le moindre remords. Pourquoi des remords ? Parce que leurs décisions sont une succession de catastrophes :

  1. Le gouvernement des génocidaires a été formé dans les locaux de l’ambassade de France, il a été protégé et armé alors qu’il conduisait un des pires massacres que notre planète ait connus, 1 million de morts en 100 jours, 10.000 morts par jour, l’équivalent du massacre de Srebrenica tous les jours pendant plus de 3 mois.
  2. L’Elysée a reçu officiellement des représentants de ce « gouvernement » à Paris alors que le génocide battait son plein, peut-être pour les appeler « à plus de modération », ou même « à plus de discrétion » dans leurs crimes…
  3. Au 75° jour du génocide, alors le gouvernement génocidaire perdait pieds face à l’armée du FPR, l’intervention Turquoise était déclenchée, fort à propos pour empêcher les alliés de l’Elysée de s’effondrer. L’opération militaire française figeait sur le terrain une situation qui permettait aux génocidaires de connaître un répit et de se réfugier dans une « zone humanitaire sûre », alors qu’ils allaient être balayés par l’armée de Paul Kagamé.
  4. Mais, grâce à l’Elysée, le gouvernement génocidaire a pu ensuite s’échapper au Congo et continuer sa « résistance », emportant sa Radio des Mille collines, une partie de sa population en guise de bouclier humain et s’installant sans vergogne dans des camps de « réfugiés » où les armes continuaient à leur être livrées.

Le soutien aux génocidaires est avéré, mais peut-on reprocher à l’armée française, dont je faisais partie, d’avoir mené cette opération ?

C’est assez ridicule, la guerre est leur métier et ils n’en discutent pas. Les décisions étaient bien heureusement du seul ressort politique et en l’occurrence de l’Elysée, alors pourquoi l’armée française s’inquiète-t-elle du rôle qu’elle a joué au Rwanda ?

Sans doute parce qu’à l’instar de l’Algérie – une génération plus tôt –, les décideurs politiques de l’époque refusent d’assumer leurs responsabilités et préfèrent sacrifier leurs serviteurs armés plutôt que reconnaître leurs erreurs dramatiques. Quand la torture est enfin dénoncée lors de la guerre d’Algérie, peut-on encore croire que le général Aussaresses en fut le l’inventeur et le décideur ?

Mais revenons au Rwanda.

Imagine-t-on un Hubert Védrine ou un Alain Juppé, – qui était devenu un soutien de François Mitterrand dans cette complexe période de cohabitation –, capable de s’excuser et de regretter d’avoir pris des décisions qui ont rendu la France complice d’un génocide ?

Pas une seconde… même atteints d’Alzheimer, ils auraient encore pour réflexe d’en attribuer le tort à d’autres et de se préserver de toute responsabilité. Dans leur esprit, l’infaillibilité est un attribut de leur exercice du pouvoir.

Alors oui, l’Armée française risque gros, parce que le travail acharné des chercheurs, historiens, juristes et autres défenseurs de notre démocratie nous emmène inexorablement sur le chemin de la vérité.

Lorsque le général Lecointre affirme qu’il est prêt désormais à ouvrir toutes les archives de cette opération, il reconnaît de fait l’aberration de cette situation : comment défendre que Turquoise était une opération « purement » humanitaire et « en même temps » avoir classifié ces archives pour en restreindre l’accès depuis un quart de siècle ?

Le rapport Duclert inquiète les militaires

Il est probable que la commission d’histoire décidée par le président Macron, qui publie son rapport dans les prochains jours, n’est pas pour rien dans cette « dénonciation » du général Lecointre.

Au vu des précédents historiques, l’armée française risque d’être le fusible de protection de cette affaire dramatique, comme si elle avait pu décider seule d’intervenir au cœur de l’Afrique pour soutenir une bande de nazis…

L’armée mène donc un combat retardateur, qui lui laisse le temps de nettoyer une partie des archives et de voir disparaître les principaux protagonistes. Elle finance ainsi depuis 25 ans les actions en justice visant à épuiser ceux qui osent questionner sur son rôle, comme l’a courageusement fait Patrick de Saint-Exupéry.

Lorsque la commission Duclert a été créée en 2019, l’armée s’est empressée d’introduire une torpille en la personne de « l’historienne » Julie d’Andurain, qui a dû démissionner après avoir plombé certains travaux parce qu’elle était le porte-voix des thèses négationnistes d’Hubert Védrine.

L’armée a pris soin aussi de fournir l’informatique de cette commission, elle a donc accès au projet confidentiel de rapport, actuellement examiné de près par l’Elysée.

La réaction du chef d’état-major laisse présager que la version actuelle du rapport met en difficulté cette institution, dont la loyauté envers le pouvoir politique est à la hauteur de son silence, et de sa capacité à l’imposer jusque dans la restriction d’accès aux archives… de cette fameuse opération humanitaire.

L’armée française s’inquiète de cette affaire du Rwanda parce qu’elle ne veut pas payer pour cette poignée de décideurs qui refuse d’assumer leur responsabilité. La question devient alors pourquoi l’armée sert encore de rempart défensif à une erreur politique plutôt que de laisser les décideurs de l’époque s’expliquer, comme on pourrait l’attendre d’une grande démocratie ?

Mais est-ce « l’armée » qui réagit ainsi ou quelques individus dont la carrière est d’abord conduite par leur ambition personnelle ?

A mon sens, l’armée devrait être laissée de côté dans l’affaire du Rwanda, pour se concentrer sur l’aspect crucial des décisions politiques qui ont conduit à soutenir les derniers génocidaires du XX° siècle et que nous ne pouvons pas accepter.

Un commentaire sur “Pourquoi les Armées sont inquiètes de l’affaire du Rwanda ?

  1. Le rapport lui étant remis ce jour,le 26 Mars, Emanuel Macron va-t-il se montrer à la hauteur,et enfin reconnaître les responsabilités des dirigeants de l’époque ?
    Lui qui de tance d’incarner la rupture avec la « vieille » politique et son côté obscur?
    Des actes Mr Macron!

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