« La Traversée », de Patrick de Saint-Exupéry, est une précieuse épopée et une redoutable percée

Une épopée d’abord, que le digital et les affres des confinements ont rendu rare : aller voir par soi-même, se rendre sur place, explorer et cheminer, rechercher la vérité… une aventure sans fin, et le courage de vouloir savoir.
« La Traversée » est aussi une formidable percée dans cette forêt de mensonges dressés par les génocidaires d’abord, qui encore aujourd’hui tentent de minimiser leurs crimes, et par ceux qui les ont soutenus, une poignée de décideurs français qui ont abîmé l’honneur de la France par l’inconscience de leurs décisions et par leur culture du déni.

Un quart de siècle après les faits, largement occupé par 27 années de polémiques sur les conséquences des décisions prises à l’Elysée autour du président François Mitterrand, Patrick de Saint-Exupéry revient enquêter sur le terrain, au plus près de la réalité.
En 1994, il accompagnait les forces spéciales françaises quand celles-ci durent abandonner les rescapés de Bisesero parce qu’elles poursuivaient une mission qui n’était pas d’arrêter les génocidaires, mais bien de stopper ceux qui les balayaient. Il avait alors interrogé, dans une série d’articles publiés par Le Figaro, les raisons réelles de l’intervention militaire décidée par Paris.

Patrick de Saint-Exupéry retourne au Rwanda, sur les traces de ces extrémistes hutu qui ont organisé et conduit le dernier génocide du XX° siècle, celui qui devait gifler à jamais nos promesses du « plus jamais ça », alors même que nous commémorions en France le 50° anniversaire des massacres d’Oradour-sur-Glane en juin 1994.
« Plus jamais ça ! », et nous, – soldats français –, débarquions en ce même mois de juin en plein génocide contre les Tutsi, c’était l’opération Turquoise missionnée pour « faire cesser les massacres »… et qui commençait par s’installer au milieu des nazis, de leurs troupes gouvernementales et de leurs odieuses milices, qui cherchaient notre protection pour « finir le travail ».
Nous les avons protégées de fait en leur créant une « zone humanitaire sûre », devenue grâce à notre brillante stratégie une « zone de protection des génocidaires » dans laquelle même la radio des Mille collines trouva refuge.

Puis, loin de stopper la politique hallucinante d’anéantissement, ces mêmes décideurs français permirent aux organisateurs du génocide de s’échapper au Zaïre voisin et de se réinstaller dans des camps de « réfugiés », en forçant une partie de la population à les suivre.
Pendant plusieurs mois, ces nazis de l’Afrique des Grands lacs tentèrent de continuer leur œuvre, ce qu’ils appelaient leur « résistance », avant que les troupes de Paul Kagamé ne viennent les chasser, aidés par les rebelles congolais qui voulaient en finir avec les années Mobutu.

L’invention du double génocide

D’après le président Mitterrand, ces hommes qui ont pourchassé les génocidaires auraient alors commis un « autre génocide », en massacrant cette population en déroute, contrebalançant le génocide contre les Tutsi par leurs propres exactions. Un peu comme après la Shoah, quand certains essayèrent de réhabiliter les nazis en dénonçant les crimes soviétiques…
Largement relayée par l’ancien secrétaire général de l’Elysée Hubert Védrine, soufflée à Pierre Péan, cet « immense journaliste » qui ne faisait pas la différence entre une vessie et une lanterne, cette théorie du « double génocide » devenait la démonstration que le génocide contre les Tutsi « n’avait pas trop d’importance » : ce n’était plus qu’un événement atroce dans une succession de massacres incontrôlables.
Il est vrai que l’année suivante, en 1995, les alliés serbes de ces mêmes décideurs français pouvaient se permettre de massacrer toute la population mâle bosniaque de Srebrenica, sous nos yeux désormais habitués aux pires exactions…

Alors ce « double génocide rwandais », cette horreur renouvelée, aurait dû nous interdire d’investiguer et de juger le soutien apporté par cette poignée de responsables français aux génocidaires, devenus des victimes dans leurs affabulations sordides.
Et c’est exactement ce que Patrick de Saint-Exupéry a refusé, de leur laisser le droit de nous infliger leur « vérité alternative » après s’être lourdement trompés.
Le reporter a pris son sac, son courage et du temps, pour suivre le parcours de ces réfugiés hutu installés au Zaïre devenu Congo, de leurs bases militaires créées au milieu des réfugiés, à leur fuite devant les troupes venues les pourchasser.

Pour camoufler les erreurs de quelques décideurs

La première constatation est de taille : un grand nombre de ces Hutu désespérés, des centaines de milliers, sont tout simplement rentrés dans leurs pays, le Rwanda. Ils craignaient pour leur vie, certains furent d’ailleurs jugés pour leurs crimes, mais ils ont pu se réinstaller au milieu des survivants du génocide, dans ce pays des mille collines qui apprenait à vivre avec son million de tueurs.

Cependant, quelques dizaines de milliers d’entre eux ont effectivement continué à fuir, beaucoup pour se battre, d’autres par peur de ne pas les suivre. Ce sont leurs traces que poursuit Patrick de Saint-Exupéry, dans une des plus vastes forêts tropicales du monde, celle irriguée par le fleuve Congo, celle qui n’est plus traversée que par de rares itinéraires défoncés.

Cette forêt gigantesque, que les Congolais appellent « la mousse », cette jungle inhospitalière capable de tout avaler comme elle a avalé ces Rwandais inoculés du virus de la tuerie et de la haine. Ils n’imaginaient sans doute pas pouvoir réchapper aux conséquences de leur propre violence et ils se sont enfoncés toujours plus profondément dans cette forêt du Congo, que traverse un quart de siècle plus tard ce journaliste français.

Rétablir la vérité pour rétablir l’honneur de la France

Un reporter qui refuse d’en rester aux élucubrations échafaudées dans des salons parisiens et qui va voir, sans jamais se laisser arrêter. Tracasseries administratives et racket institutionnalisé, disparition progressive des dernières infrastructures, déplacements de plus en plus hasardeux jusqu’à ce fond de cale d’une barge déglinguée, rencontres improbables et souvenirs estompés par le vert de la forêt, mais convergeant sur un point essentiel : le double génocide n’a pas existé.
Le « double génocide » n’a jamais existé et il serait temps de se questionner sur ceux qui l’ont inventé et propagé.

« La Traversée » de cette forêt du Congo n’est pas sans évoquer celle qu’il nous reste à accomplir pour sortir des méandres de notre propre stupeur, dès lors qu’il s’agit du lien avec un génocide. Le reportage de Patrick de Saint-Exupéry est une percée dans la forêt de mensonges érigés par ceux qui estiment encore que leurs responsabilités leur confèrent l’impunité.
Ces quelques décideurs français se sont lourdement trompés, sans doute inconsciemment et si ce n’était pas le cas leur responsabilité serait pire encore, mais ils ne peuvent continuer à nous tromper plus longtemps. À nous d’emprunter cette traversée, étourdissante, pour rétablir l’honneur de la France et la dignité de notre société qui n’a jamais souhaité être associée au dernier génocide du XX°siècle, le seul que nous aurions pu éviter.

« Comment peut-on qualifier les 3 à 4 millions de morts au Congo après que le FPR ait pris le contrôle du Rwanda ? […] les églises belges, pardon les églises de RDC, du Congo, disaient : “Oui, il y a eu un double génocide”. »
Hubert Védrine, colloque du 09 mars 2020 au Sénat.

« Le génocide est un fait, le double génocide est une théorie, une pure construction intellectuelle qui ne repose sur aucune enquête sérieuse » Patrick de Saint-Exupéry, sur IGIHE 2021


Sur les 1,2 millions de Rwandais qui ont fui avec les génocidaires, environ un million se sont réinstallés au Rwanda. Cf l’Article de Jean-François Dupaquier sur AFRIKARABIA.

Un génocide, c’est une monstruosité dont on n’arrive jamais à faire le tour. C’est un projet de mort, impliquant une organisation, une préméditation, ainsi que la volonté d’éradiquer totalement une population. Totalement. Relativiser ce projet, c’est le nier. Cf l’article de Piotr Smolar dans Le Monde.


Interview de Patrick de Saint-Exupéry, mars 2021

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