Au cœur des ténèbres, les 25° commémorations du génocide des Tutsi

D’avril à juillet 1994, un million de personnes ont été massacrées au Rwanda pour ce qu’elles étaient. Après les Arméniens, après la Shoah, un peuple était encore une fois menacé d’extermination. Enfants, adultes, vieillards, tous ont été massacrés en 100 jours dans les collines verdoyantes du Rwanda au cœur de l’Afrique des Grands Lacs.
Le monde entier reconnaît sa responsabilité de ne pas être intervenue pour empêcher cela, le dernier génocide du XX° siècle, sauf un pays, le mien, la France.
Parce que nous étions en cohabitation, parce que François Mitterrand au bord de l’abîme continuait à présider et que nos dirigeants politiques ne se souciaient que de sa succession, parce que l’Elysée pouvait mener des opérations à l’étranger en dehors de tout contrôle démocratique, la France ou plutôt une poignée de dirigeants aveuglées par des raisons qui restent à déterminer, ont décidé de continuer à soutenir les génocidaires des Tutsi au Rwanda.
Après avoir aidé pendant quatre années, politiquement et militairement, un régime qui ne se cachait même pas de son dessein, la France a continué à intervenir au profit de ses alliés devenus des génocidaires en 1994. Elle reçoit les émissaires de ce gouvernement qui a sombré dans la folie meurtrière, elle leur livre des armes, et elle intervient militairement lorsque ses alliés perdent pied face à une rébellion menée par Paul Kagame, actuel président du Rwanda.
On venait de commémorer les massacres d’Ouradour-sur-Glane, le président Mitterrand venait de répéter « plus jamais ça » pendant que nos alliés commettaient 15 fois Ouradour-sur-Glane chaque jour, 1 million de morts.

[Photo : James Nachtwey]

La France s’est trompée à cause d’une poignée de décideurs aveuglés

J’ai participé à cette intervention militaire, l’opération Turquoise, j’ai largement témoigné de son « ambiguïté » : nous avons débarqué au milieu des génocidaires en juin 1994, comme si 50 ans plus tôt nous avions osé débarquer au milieu des troupes nazies pour freiner l’avancée de l’armée rouge. Les génocidaires nous ont acclamé.
Nous avons essayé de remettre au pouvoir le gouvernement qui organisait le génocide, mais il était heureusement trop tard. Alors nous avons protégé la fuite de ces criminels en organisant une zone sûre que nous avons appelée « humanitaire ». Et nous avons réinstallé nos alliés dans des camps de réfugiés au Zaïre pour qu’ils puissent continuer leur « résistance ». Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout des massacres qu’ils avaient commis et dont ils se vantaient.
25 ans après, les commémorations ont été vécues en France comme un déchirement. La communauté des rescapés, et leurs soutiens du monde entier, doivent faire face à cette formidable chappe de plomb, digne de Tchernobyl, pour enfouir la vérité : notre responsabilité dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Hubert Védrine, sans doute aujourd’hui une des personnalités politiques les plus impliquées, a redoublé d’activisme pour étouffer tout débat et promouvoir les théories négationnistes, comme celles de la complotiste Judi Rever qu’il aura vainement cherché à faire publier en France pour le balancer à la figure de la mémoire endeuillée des rescapés. Les archives de l’Institut François Mitterrand qu’il préside sont bouclées. Les hommes politiques comme Raphaël Glucksmann qui osent évoquer le sujet sont ostracisés. Les rares acteurs de ce drame qui osent témoigner sont personnellement attaqués, vilipendés. J’ai l’honneur d’en faire partie.

Sommes-nous incapables de reconnaître la réalité ?

Pourtant, le président de la République, Emmanuel Macron, a courageusement décidé d’une commission d’historiens pour faire la lumière sur ce drame. Mais dans le même temps, le ministère des Armées se lançait dans une contre-offensive médiatique pour faire valoir sa vérité, celle du silence. On lui a demandé cette opération, il n’y a donc pas lieu d’en débattre. Et pourtant, ce n’est pas l’armée qui est en question, nul n’ignore qu’elle ne décide pas de ses interventions. Mais c’est son incapacité à reconnaître la réalité et à simplement dire les choses, telles qu’elles se sont passés et pas comme on aurait aimé qu’elles se passent.
Leur chef d’état-major, François Lecointre qui est intervenu au Rwanda, comme leur ministre, Florence Parly, sont totalement incapables de reconnaître que nous nous sommes trompés. Ils nous enferment dans les ténèbres du déni en même temps qu’ils essayent de nettoyer les archives bouclées jusqu’ici. Le premier va jusqu’à nous expliquer doctement « la complexité » de la situation, comme si les victimes d’un génocide pouvaient être confondues avec leurs bourreaux. C’est avec de pareils raisonnements que nous avons failli commémorer la « mémoire » du maréchal Pétain, l’homme de la collaboration avec un autre génocide.
Les bourreaux des Tutsi se sont largement réfugiés en France et, pendant des années, ils ont cherché à dissuader les associations de rescapés d’oser manifester leur douleur au moment de « l’anniversaire » de cet anéantissement de l’humanité. Cette année encore ils donnaient de la voix, cependant qu’ils craignent le travail inexorable mais trop lent de la justice. Seulement trois d’entre eux ont été condamnés en France, quand plus de 300 responsables du génocide vivent sur notre territoire, à commencer par la veuve du président Habyarimana qui était au cœur de la préparation du massacre de son propre peuple.

Quand les négationnistes pleurent Pierre Adolphe Péan

Un symbole sans doute, le décès à l’issue de ces douloureuses commémorations d’un porte-parole des négationnistes, Pierre Péan. Pour des raisons probablement liées à ses relations, Pierre Adolphe Péan s’était fait le chantre de théories conspirationnistes, – les Tutsi déclenchant leur propre génocide –, ainsi que de propos négationnistes en affirmant que les Tutsi avaient commis un génocide en retour, pire que le premier, qui évidemment justifiait a posteriori les massacres commis. Outres ses théories racistes sur les Tutsi, ignorant au passage qu’ils ne constituent pas une ethnie mais un groupe social, ce grand « journaliste d’investigation » restera dans l’histoire pour avoir dupliqué les arguments des négationnistes de la Shoah 50 ans plus tard.
Plus intéressantes encore, les louanges funèbres de ses débiteurs, tout ceux qui peuvent s’appuyer sur ses théories nauséabondes pour continuer à défendre l’indicible, un génocide.
Heureusement, la honte ne tue pas, Hubert Védrine pourra continuer à être invité à des colloques prestigieux en évitant sa mise en examen pour complicité de génocide, Jacques Lanxade d’affirmer que l’intervention de la France a été un succès malgré le million de victimes et Jean-Claude Lafourcade, le brave commandant de l’opération Turquoise, de regretter que son ami Pierre Péan ne puisse plus l’aider à empêcher les méchants journalistes et les vilains historiens de nous éclairer sur cette épisode catastrophique de notre histoire.
Les négationnistes du génocide des Tutsi pleurent Pierre Péan et s’expriment sans retenue, au moment où nous aurions pu faire la paix avec notre passé en rendant hommage dignement au million de victimes que nous n’avons pas su empêcher.

[Le négationnisme ne se définit pas seulement par la négation d’un crime de génocide mais aussi par le fait de le minorer ou de le banaliser de façon outrancière].

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