Comment, au nom de la France, l’Elysée en est venu à soutenir les génocidaires du Rwanda ?

© Antoine Schirer

L’Elysée était au cœur du soutien apporté aux génocidaires

Les dernières recherches de François Graner sont accablantes pour l’Elysée. Les conseillers de François Mitterrand étaient parfaitement informés de la tournure des événements au Rwanda, en particulier que les factions les plus extrémistes préparaient le massacre des Tutsi, leur « solution finale ».

Cependant la tête de l’Etat français a continué à soutenir ces dirigeants rwandais, leur permettant même de prendre le pouvoir quand ces extrémistes ont exécuté ceux qui pouvaient encore s’opposer à leur dessein monstrueux. Ceux-ci n’ont même pas hésité à éliminer, le 6 avril 1994, le président Habyarimana qui s’était résolu à signer des accords de paix.
Qu’importe, le « gouvernement des extrémistes » issu d’un coup d’Etat s’est formé dans des locaux de l’ambassade de France à Kigali, en présence de notre ambassadeur. Et « l’aide de Paris » a continué, leurs représentants ont même été accueillis fin avril à l’Elysée alors que le génocide était déjà largement entamé.

Cette aide s’est concrétisée jusque dans l’opération Turquoise fin juin 94, à laquelle j’ai participé et qui visait d’abord à protéger ce « gouvernement », à stopper ses ennemis et empêcher que ces « alliés de la France » ne soient balayés comme ils auraient dû l’être si nous n’avions pas débarqué avec notre armada militaire.

Nous n’avons d’ailleurs jamais cherché à combattre les génocidaires, nous ne les avons même pas désarmés. Par contre, lorsque leur défaite est apparue inéluctable, nous les avons réinstallés dans des « camps de réfugiés » de l’autre côté de la frontière. Ainsi ces génocidaires ont pu continuer le combat, leur « résistance » qui se ressent encore aujourd’hui dans leur défense radicale de leur monstruosité, y compris depuis notre sol où beaucoup d’entre eux ont trouvé refuge.

Et Hubert Védrine était au cœur de l’Elysée, aux côtés du président Mitterrand

Dans ce contexte, le rôle d’Hubert Védrine a été déterminant en tant que secrétaire général de l’Elysée.
Certes, il n’avait pas que cette affaire à gérer et il n’a jamais semblé plus intéressé par ce sujet que par un autre. Il est même très peu probable qu’il fut à l’origine de cette implication au Rwanda.
Mais il était le « grand horloger » de l’Elysée et c’est bien Hubert Védrine qui mettait en ordre et en mouvement les décisions du président la République, François Mitterrand, comme un secrétaire dans le sens le plus important, loin du « passe-plat » qu’il feint de décrire quand cela l’arrange.
Ainsi, devant la Mission d’information parlementaire en 1998, il a expliqué son rôle de « pivot du pouvoir exécutif », déclarant « qu’avec le recul et à la relecture des dossiers, il n’avait rien appris de nouveau et d’essentiel qui aurait pu à l’époque lui échapper »
Par contre, lors du colloque organisé au Sénat le 9 mars 2020, le même Hubert Védrine prenait soin de préciser qu’ « à l’époque où j’étais secrétaire général, ce n’était pas un sujet central pour moi. J’ai pas joué de rôle particulier, j’ai pas de politique particulière là-dessus ».

Son point de vue fluctue, mais son implication sur le sujet ne se dément jamais, au point qu’il y revienne en permanence, propageant au passage une série de mensonges odieux.

Dans son rôle de secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine a écrit, piloté et vérifié que les orientations décidées par le président Mitterrand soient appliquées. Il ne peut en aucun cas, avec le niveau de responsabilité qu’il s’est toujours vanté d’occuper, se protéger de ces actes par une quelconque subordination ou absence d’implication dans les décisions qu’il a transmises et faites réaliser : les livraisons d’armes, la continuation du soutien aux génocidaires, l’ordre donné aux militaires français d’escorter les organisateurs du génocide dans leur fuite plutôt que de les neutraliser…

Toutes ces actions dramatiques par leurs conséquences relèvent en effet d’un niveau de décision qui ne pouvait être assumé que par le président Mitterrand, et donc piloté par son secrétaire général.

Hubert Védrine intervient pour rétablir la décision présidentielle, qui n’est donc pas d’arrêter les génocidaires


Pour des raisons qui restent incompréhensibles

Compte tenu des informations qui sont désormais à notre disposition sur l’implication de l’Elysée dans le soutien aux génocidaires, la question cruciale devient « pourquoi ? »

Pourquoi le président Mitterrand, entouré de conseillers réputés être des pointures dans leur domaine et qui s’estiment volontiers comme des intelligences fulgurantes, pourquoi s’est-il embarqué dans cette affaire catastrophique ? Et comment ces hommes (et bien peu de femmes) ont-ils pu tomber dans ce piège ?
Nul n’imagine qu’ils ont eu l’intention de se retrouver complices en apportant leur soutien, – et donc celui de la France –, à ceux qui commettaient le dernier génocide du XX° siècle.

Alors pourquoi se sont-ils ainsi impliqués dans un pays qui n’avait pas de lien historique avec la France, sur un continent qui n’en pouvait plus de notre interventionnisme « bienveillant » et malvenu ?
Croyaient-ils, avec la naïveté de ceux qui s’estiment au-dessus des autres, qu’ils contrôleraient cette situation alors qu’ils avaient en face d’eux des manipulateurs d’une habileté littéralement démoniaque ?

D’où est venue cette passion mitterrandienne pour un dictateur certes admiratif mais si lointain, un peu comme cette relation étrange qui lia Valéry Giscard d’Estaing au maréchal Bokassa ? Ou était-ce pour couvrir les trafics du fils du président Mitterrand, dont les liens avec le fils du président Habyarimana n’ont jamais été sérieusement questionnés ? Cela a pu jouer, mais forcément en complément de raisons plus importantes.

Le Rwanda comme porte-avions de la France pour exercer un contrôle sur la stratégique et richissime région Est du Congo ? Une plateforme de trafics et d’exploitations en marge de la légalité au nom de la Françafrique ? Rien de suffisant pour apporter son soutien aux plus terribles criminels que ce continent ait connus, les nazis de l’Afrique des Grands Lacs.

Défendre l’illusion d’une « Grande France », vestige déplacé d’un empire oublié ? Lutter contre l’influence anglo-saxonne avec un arrière-goût suranné de Fachoda ? Le grand géopoliticien Hubert Védrine a pu le penser, mais cela ne constitue pas une raison suffisante pour s’impliquer à ce point, tandis qu’une partie de l’armée française elle-même réclamait de sortir de ce bourbier, que les Belges avaient renoncé à gérer.

Assurer la stabilité du « pré carré » français en Afrique, en soutenant contre toute raison ce gouvernement qui n’avait pourtant jamais caché son intention d’en finir avec les Tutsi ? Les brillants stratèges de cette époque espéraient-ils maintenir ainsi le contrôle de la France sur une large partie de l’Afrique francophone ? La chute de ce gouvernement « pro-français » allait effectivement marquer le début d’une vague d’instabilité du Zaïre à la Côte d’Ivoire, mais le fait même d’avoir investi sur des extrémistes ne pouvait conduire la France que dans une impasse sanglante.

Un terrain de jeux pour expérimenter une stratégie anti-insurrectionnelle qui avait pourtant échoué pendant la guerre d’Algérie mais qui continuait de nourrir les fantasmes militaro-politiques de certains ? Un argument déplacé pour justifier d’une intervention qui impliquait la France, mais très engageant pour ceux qui pensent encore que les « opérations spéciales » peuvent gagner une guerre.

Un relent d’antisémitisme contre « les Tutsi », présentés comme une « race sémite » alors même que les Tutsi constituent un groupe social, et qu’ils étaient fustigés par l’Elysée pour leur volonté présumée de concentrer la richesse et le pouvoir ? Les propos tenus à l’Elysée de ces années-là laissent planer le doute sur une culture qui donne la nausée…

La dernière vraie question qui demeure dans cette affaire du soutien apporté par l’Elysée aux génocidaires rwandais dans les années 1990 en sont les raisons.
L’étude approfondie des archives encore classifiées et des témoignages insuffisamment exploités permettraient peut-être d’y répondre : pour comprendre et surtout empêcher que ce Tchernobyl de nos interventions extérieures ne puisse se reproduire, un million de morts, un génocide que nous aurions pu éviter, le génocide que nous aurions dû empêcher.

3 commentaires sur “Comment, au nom de la France, l’Elysée en est venu à soutenir les génocidaires du Rwanda ?

  1. Article intéressant mais vous oubliez d’intégrer à votre réflexion les deux éléments fondamentaux
    1° l’assassinat de Thomas Sankara le 15 octobre 1987 : la volonté de Mitterrand et Chirac (et donc Balladur) d’écarter tout risque de voir surgir d’autres gouvernements révolutionnaires anti-impérialistes en Afrique et de faire AUGMENTER LE PRIX DE LA MAIN D’OEUVRE ESCLAVAGISTE
    2° La crainte de la chute de Mobutu. (Une chute prochaine qui était débattue en 1993-1994 par tous ceux qui suivent la politique africaine)
    Allez jeter un coup d’oeil sur Wikipédia
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Mobutu_Sese_Seko
    NB que la RDC fut le lieu de la tentative africaine de Che Guevara et que Laurent-Désiré Kabila en était partie prenante
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent-D%C3%A9sir%C3%A9_Kabila
    3° Par ailleurs et à juste titre vous mentionnez sans donner son nom le projet criminel fasciste du colonel Lacheroy. Cette piste est d’autant plus plausible qu’au même moment, en 1993, on voit surgir le racisme « ivoirité » par Konan Bédié
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivoirit%C3%A9
    J’ai toujours eu l’intime conviction que des enquêtes approfondies montreraient une volonté ETHNICISTE commune dans les deux projets et donc des individus ayant participé aux deux projets

    J'aime

  2. Hubert Védrine en 1985 était en charge de la libération des otages français en Iran en tant que conseiller diplomatique du président. Cet homme est important mais inconnu de la plupart des français.
    Personnellement, je mise sur la piste de l’argent et de l’influence.
    Des réponses à quand ?

    Aimé par 1 personne

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