Comment rétablir l’honneur de la France après que plusieurs de ses dirigeants aient soutenu les génocidaires du Rwanda ?

© Antoine Schirer

La révélation du rôle clé joué par Hubert Védrine et Alain Juppé dans la fuite des génocidaires du Rwanda nécessite de revenir sur cet épisode dramatique de la politique d’intervention française en Afrique.

En un quart de siècle, la présentation du rôle de la France dans le dernier génocide du XX° siècle est passée de « l’opération humanitaire » à un « manque de discernement », pour s’avérer être un inacceptable « soutien aux génocidaires ».

Contrairement aux affirmations de M. Védrine, la France n’est pas accusée d’avoir « participé au génocide », mais ce sont certains de ses dirigeants, – dont lui –, qui sont mis en cause pour avoir apporté de l’aide aux génocidaires du Rwanda.

Des archives qui posent suffisamment de problèmes pour être (très) restreintes d’accès

L’ouverture des archives est un sujet en soi, puisqu’il existe en France une législation particulièrement restrictive qui ne se contente pas de préserver la confidentialité opérationnelle, mais bien de camoufler pendant des décennies les erreurs dramatiques commises par quelques décideurs.
Il est vrai que la difficulté d’accéder aux archives donnait une indication de l’ampleur du problème, alors que les défenseurs de cette politique désastreuse, au premier rang desquels Hubert Védrine, ne cessaient d’affirmer qu’il s’agissait d’une intervention « humanitaire ». Tellement humanitaire qu’il valait mieux empêcher l’accès à sa connaissance…

Finalement, après les promesses non tenues du président Hollande en 2015, c’est le président Macron qui s’est engagé à les ouvrir, à un petit groupe d’historiens dont la proximité avec le ministère des Armées interroge malheureusement.
Néanmoins, des chercheurs n’ont jamais abandonné leur volonté d’y accéder, avec une détermination sans faille et quelques réussites, comme François Graner qui a obtenu devant le Conseil d’Etat, après 5 années de procédure, que certaines des archives de François Mitterrand soient réellement ouvertes.
Chaque accès aux archives révèle son lot de découvertes ou plutôt de confirmations, car la plupart des faits sont connus depuis longtemps mais n’avaient pas été « prouvés » et ne manquaient pas d’être contestés par les intéressés.

Un soutien continu aux génocidaires

Le bilan d’un quart de siècle de recherches est accablant : dans le cadre d’une politique pilotée au plus haut niveau de l’Etat français, – l’Elysée même –, ce dernier a apporté un soutien aux génocidaires durant toute sa longue préparation et il n’a pas cessé de les soutenir durant le génocide même (avril-juillet 1994), notamment en leur livrant des armes.
Mais, pire encore, alors que le crime des crimes s’achevait en juillet 1994, cette poignée de dirigeants français décidaient de maintenir leur soutien : les génocidaires, organisateurs et bataillons de la mort, pouvaient s’échapper au Zaïre pour continuer à nuire grâce à leur aide.

Ils auraient pu être arrêtés, neutralisés, désarmés, remis à la justice internationale, mais l’Elysée en a décidé autrement en les aidant à s’échapper, quand bien même les représentants de la France sur place, qui dirigeaient l’opération Turquoise, s’attendaient en toute logique à les stopper.
Imaginez Hitler, Goebbels et Himmler, avec leur suite, s’installant à proximité d’une base militaire française, à l’abri de leurs poursuivants grâce à la « zone humanitaire » établie par cette dernière. Ils ne cherchent même pas à se cacher, ils s’installent à côté des unités françaises et se voient dépêcher un commandant de groupement pour … leur demander de partir au Zaïre, dont l’armée française a dû s’assurer au préalable de l’ouverture du passage.
Peut-être pour éviter une crise humanitaire ??

Des nazis libres de continuer à nuire et détruire

Les organisateurs du génocide peuvent donc s’échapper au Zaïre, avec les troupes gouvernementales et les milices qui ont commis l’essentiel des massacres, avec leurs armes et leurs munitions, avec tout ce qui a été pillé à Kigali, y compris les réserves de la Banque du Rwanda. Et ces nazis vont s’installer dans des « camps de réfugiés » qui deviennent leurs bases pour continuer leur « résistance », de l’autre côté de la frontière.

Ce n’est pas une découverte, c’est une politique affichée et connue des services de renseignements français qui notent, dès le 18 juillet 1994, que le gouvernement intérimaire réfugié à Cyangugu a choisi de se replier vers le Zaïre avec le reste des FAR [les troupes du gouvernement] et leur armement afin d’y poursuivre la résistance hutu au nouveau régime mis en place à Kigali.

La « résistance hutu » qui venait de commettre un génocide

Ce gouvernement intérimaire rwandais, formé en avril 1994 dans les locaux de l’ambassade de France par les pires extrémistes hutu, après que ceux-ci aient éliminé le président Habyarimana et tous les ministres modérés qui auraient pu s’opposer à leur sinistre dessein, ce gouvernement intérimaire était donc le gouvernement du génocide. En refusant de les neutraliser et en les aidant à s’enfuir vers le Zaïre mi-juillet, nos brillants géopoliticiens, comme aiment à se définir Hubert Védrine et Alain Juppé, leur ont permis de poursuivre leur délirante politique de destruction et de mort.

CHRONOLOGIE RÉSUMÉE DE L’ÉVACUATION DU GOUVERNEMENT GÉNOCIDAIRE :

Le 10 juillet 1994, Yannick Gérard, ambassadeur auprès de l’opération Turquoise confirme le rôle du gouvernement intérimaire rwandais dans le génocide, c’est le gouvernement génocidaire.

Le 12 juillet, Le général Lafourcade transmet via Dallaire, comme représentant de l’ONU, son assurance que tout suspect du génocide sera maintenu à la disposition de la future commission internationale et ne pourra pas quitter la zone.

Le 15 juillet, 13 membres du gouvernement génocidaire (sur 19) sont installés en « zone humanitaire sûre », Gérard rappelle que « nous n’avons pas d’autre choix que de les arrêter ».
Le gouvernement Balladur annonce à l’agence Reuters que « Paris est prêt à faire arrêter les membres de [ce] gouvernement ».
Hubert Védrine annote cette dépêche, « Lecture du président, ce n’est pas ce qui a été dit chez le premier ministre » et fait appliquer la décision de l’Elysée.
Bernard Emié, directeur de cabinet d’Alain Juppé, adresse alors un télégramme confidentiel à Gérard seulement, pour faire évacuer le gouvernement génocidaire avant que la communauté internationale ne prenne une décision, et en passant le message de « manière indirecte ».

-> Le 17 juillet, le lieutenant-colonel Hogard exécute, sur ordre oral de Lafourcade, la mort dans l’âme car il est persuadé qu’il aurait dû les arrêter et qu’on lui reprochera un jour de ne pas l’avoir fait

Pour mémoire : nos ordres officiels étaient d’arrêter les massacres, pas d’escorter les massacreurs.

Cf Hubert Védrine et Alain Juppé ont aidé en 1994 les organisateurs du génocide contre les Tutsi à s’enfuir. Pourquoi ?

Alors même que l’armée française reçoit l’ordre de les escorter jusqu’à la frontière en s’assurant que le passage sera libre, le gouvernement génocidaire peut continuer à semer la mort : ses membres s’y emploient de suite en forçant à les suivre, par la peur et par la menace, plusieurs centaines de milliers de Hutu inquiets de l’arrivée du FPR, les soldats de Kagamé qui seuls ont mis fin au génocide.
En laissant les organisateurs du génocide libres de leurs actes, ces décideurs français leur ont permis d’organiser un exode sanglant, aussi éprouvant que meurtrier. C’est toute une population qu’ils mettent sur la route pour « s’enfuir » au Zaïre et grossir leurs camps de « réfugiés », pour ériger un « Hutuland » qui pourra lutter sans fin contre le Tutsiland que décrivent alors les conseillers de l’Elysée.

Une épidémie de choléra va accompagner cet exode et laminer plusieurs dizaines de milliers de personnes supplémentaires dans cette fuite en avant, une paille dans l’esprit de ces dirigeants fous qui venaient de faire massacrer en 100 jours un million de leurs compatriotes.
C’est un spectacle hallucinant auquel j’ai assisté avec la Légion étrangère pendant l’opération Turquoise, ce fleuve de « réfugiés », cet exode emportant tout sur son chemin à l’exception de la raison, cette population désemparée et guidée par des fous à lier, que l’Elysée continuait pourtant à soutenir.

Même la « Radio de la mort » a pu continuer à diffuser

Insoutenable ? Impensable ? Cela n’aurait sans doute pas été possible si nous n’avions pas reçu l’ordre de laisser passer aussi la RTLM, la « radio des mille collines ». Cette radio avait été fondée par les planificateurs du génocide pour être leur principal media, leur courroie de transmission pour attiser la haine, guider les massacres et empêcher que la lassitude ne s’empare d’une population qu’ils avaient transformée en tueurs, solidement encadrés par les militaires, gendarmes et miliciens qui semblaient n’être plus qu’un.
La RTLM a continué à émettre alors qu’elle se trouvait dans la « zone humanitaire sûre ». Elle a ainsi pu appeler à cet exode fatal et continuer son œuvre de mort, sans jamais être inquiétée par l’opération Turquoise, pourtant censée arrêter les massacres…

À un de mes compagnons d’armes, inquiet d’observer les conséquences désastreuses des émissions de la RTLM, le commandant de groupement a répondu qu’elle avait été réduite au silence. C’était faux et je pense qu’il le savait. Il inventait simplement la version que nous souhaitions entendre, mais qui n’était pas réalité. Car comment expliquer de telles décisions ?
La RTLM a donc suivi le gouvernement génocidaire, traversé librement toute la zone Turquoise et franchi sans encombres la frontière zaïroise à l’instar de ses dirigeants, pour continuer à œuvrer pour leur « résistance ».

Soutenir les génocidaires pour lutter contre les Tutsi et Paul Kagamé ?

Ces décideurs français ont ainsi permis à un régime nazi, après qu’il ait commis un génocide sous nos yeux, de se réinstaller dans le pays voisin pour continuer à « lutter contre les Tutsi et Paul Kagamé ». Faute d’explications, le « pourquoi » reste une énigme. Certains citent aujourd’hui encore leur aversion pour l’actuel président rwandais et pour sa politique, comme si cela pouvait atténuer le génocide contre les Tutsi et la responsabilité que porte l’Etat français d’avoir apporté son aide à ceux qui l’ont commis.
Le problème n’est pas Paul Kagamé, le problème est d’avoir soutenu des génocidaires et de continuer à le faire.

Pendant plusieurs années, ces nazis vont ensanglanter l’est du Zaïre, devenu entre-temps la République démocratique du Congo, et ils vont pouvoir compter encore sur le soutien de la France. Seule l’intervention militaire du Rwanda et d’une rébellion menée par les Kabila permettront de s’en débarrasser, avec son lot de violences et de morts qui auraient pu être évités. L’Elysée intervient encore, pour lutter contre les « Tutsi de Kagamé », en apportant un soutien de fait aux génocidaires, même après que le pire ait été commis.

Restaurer l’honneur de la France

C’est cette politique délirante de l’Elysée que nous devons désormais connaître et juger. Il est vraisemblable que nous aurons à nous excuser pour les erreurs tragiques commises par une poignée de décideurs français, aveuglés par leur bêtise et par leur arrogance, celles-là même qui les poussent à nous mentir contre toute évidence.
Ils ont même été jusqu’à inventer un « deuxième génocide » pour camoufler celui commis par leurs protégés, leurs « alliés ».
Mais tout cela, désormais, n’a plus de sens, pas plus que restreindre l’accès aux archives, car dans cette affaire nous, – Français –, avons rendez-vous avec nos responsabilités, et il nous appartient de les assumer pour rétablir l’honneur de la France et la dignité de notre société.
A nous d’exiger la vérité.

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