Livraison d’armes à nos alliés au Rwanda, les génocidaires.

Quelques informations et beaucoup d’interrogations.

Le 16 avril 2014, Hubert Védrine déclare devant la commission de la Défense nationale :
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide ».

L’ancien secrétaire général de l’Elysée réagit notamment à mon témoignage sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assisté pendant l’opération Turquoise, durant la seconde quinzaine de juillet 1994 alors que s’achève le génocide des Tutsi : un convoi d’environ 10 camions porte-conteneurs quitte la base de Cyangugu, que nous occupons avec la Légion étrangère, pour livrer cette cargaison aux forces génocidaires qui se sont installées dans des camps de réfugiés au Zaïre, de l’autre côté de la frontière que nous contrôlons aussi.
C’est une faute extrêmement lourde si l’on considère que nous agissions sous mandat humanitaire et embargo de l’ONU, et qu’à ce moment-là, nous savions tout de l’implication des forces gouvernementales (FAR, gendarmes et milices) dans le génocide des Tutsi puisque celles-ci ne s’en cachaient même pas et affirmaient vouloir terminer le travail…
Je voudrais apporter quelques précisions sur cette livraison et rappeler les nombreuses interrogations qui l’entourent.


L’armée française ne peut pas livrer ses armes.


En effet, les armées françaises sont équipées par la « délégation générale à l’armement » et ses arsenaux sont strictement surveillés par les services de l’Etat. Si le général Lafourcade (qui commandait l’opération Turquoise) ou même l’amiral Lanxade (chef d’état-major des armées) avait décidé de rééquiper des protagonistes au Rwanda – les forces génocidaires dans le cas présent –, ils n’avaient pas le pouvoir de livrer des armes de l’armée française ni d’acheter directement des stocks d’armes du type de celles utilisées localement (kalachnikov et fusils d’assaut R4 en l’occurrence).
Certes, les militaires de l’opération Turquoise disposaient d’un stock des armes confisquées dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS) – des milliers d’armes – même s’ils étaient loin d’avoir désarmé tous ceux qui passaient dans cette ZHS. Mais ce serait mal connaître l’organisation et la discipline militaire d’imaginer que livrer des armes confisquées puisse relever d’une initiative locale. Il aurait fallu « l’autorisation de l’armée », concrètement l’accord du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, pour une décision aussi sensible.


Une livraison d’armes


C’est bien ce à quoi j’ai assisté. Car s’il s’était agi de rendre les armes confisquées dans la zone de Cyangugu, trois camions auraient amplement suffi et j’aurais remarqué la disparition du stock qui était sous surveillance de la prévôté militaire (gendarmes en opération) sur la base même de Cyangugu.
J’insiste donc sur le fait que mon témoignage concerne une véritable livraison d’armes, c’est à dire un stock d’armes acheminé volontairement.
Ces armes, achetées à l’étranger et transportées par avion, ont fait l’objet de transactions que l’armée française ne pouvait pas mener. Il fallait l’intervention de grands services de l’Etat, comme la DGSE, et surtout le visa de l’Elysée pour mener une telle opération d’acquisition et d’acheminement d’armes à des belligérants. C’est le rôle du secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine à cette époque, de s’assurer que les décisions de l’Elysée (son président ou un conseiller non contestable) soient réalisées. Donc c’est sans doute lui qui a visé les « consignes » d’autoriser l’ambassade rwandaise en France à violer l’embargo sur les armes, autoriser aussi une banque comme la BNP à enfreindre la législation en assurant le paiement de cette transaction et, enfin, autoriser des intermédiaires à contracter auprès de marchands d’armes internationaux. L’armée française ne pouvait jouer aucun rôle dans cette partie, en dehors des conseils prodigués aux décideurs de l’Elysée par le général Quesnot, chef d’état-major particulier du président.


Le rôle de l’armée française.


Le problème des armes pour le Rwanda n’est pas que ce soit cher ou difficile à trouver, mais qu’il faut les transporter et les livrer sur un théâtre de guerre. Ces armes ne pouvaient être acheminées que par avion et ne pouvaient donc être débarquées pendant l’opération Turquoise que sur l’aéroport de Goma au Zaïre. Or Goma était la « base opérationnelle avancée » de l’armée française pendant cette intervention. Autrement dit, aucun avion, et a fortiori aucune cargaison, ne pouvait être débarqués sur la base de Goma sans l’accord de l’armée française, et donc sans l’autorisation de l’amiral Lanxade, seul responsable opérationnel comme il aime le rappeler. Par ailleurs, des témoignages précis, notamment celui de Walfroy Dauchy, montrent que certains « transitaires » étaient installés à demeure sur la base militaire française, puisqu’ils assuraient aussi le fret de l’opération Turquoise…
C’est ainsi que la société SPAIROPS, qui avait pour représentant Guillaume Victor-Thomas, assurait une partie du fret de l’opération militaire française. Et, parfois dans les mêmes avions, cette société faisait débarquer sur la base de Goma des caisses d’armes et de munitions à destination des forces que Paris avait choisi de continuer à soutenir, bien qu’elles soient en train de commettre un génocide.
L’implication de l’armée française continue ensuite dans le cas dont j’ai témoigné, puisqu’elle a dû assurer le transport par ses propres camions porte-conteneurs pour livrer cette cargaison à « bon port », en l’occurrence dans les camps de réfugiés au Zaïre qui deviendront ainsi des bases militaires arrières des forces génocidaires et qui leur permettront de continuer leur combat pendant des années.
Il est évident, mais je prends la précaution de l’écrire, que le chef d’état-major des armées n’aurait jamais pris une telle initiative, compromettant les militaires français dont je fais partie, sans l’autorisation du chef des armées – le président Mitterrand pour ces événements – et que cette décision devait être dûment confirmée, validée et suivie par Hubert Védrine, en tant que secrétaire général de l’Elysée.
Cela explique peut-être qu’Hubert Védrine reconnaît explicitement ces livraisons d’armes aux génocidaires, tout en affirmant qu’elles n’avaient pas de lien avec le génocide afin de protéger sa responsabilité.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »

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