Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire du Rwanda, intention cachée de l’opération Turquoise ?

En fait, la question ne se pose plus réellement en ces termes, car il est désormais établi que l’armée française avait bien proposé ce scénario à l’Elysée, sans doute à sa demande.
Note du général Quesnot à l’Elysée du 18 juin 1994

Cela apparaît d’ailleurs dans l’ordre d’opération de Turquoise qui précise en tertio (page 2 du document)
ULTÉRIEUREMENT ÊTRE PRÊT À CONTRÔLER PROGRESSIVEMENT L’ÉTENDUE DU PAYS HUTU EN DIRECTION DE KIGALI […]
Contrôler progressivement l’étendue du « pays hutu » en direction de Kigali ne peut être l’objectif d’une opération humanitaire. On notera au passage que, pour l’état-major de l’armée française, le Rwanda est le « pays hutu », donc les Tutsi en sont exclus.

Remettre au pouvoir ce gouvernement n’a jamais réellement été abandonné par l’Elysée de François Mitterrand, où une faction de faucons s’efforçait de continuer à soutenir ceux qu’ils appuyaient depuis quatre ans, quand bien même ils savaient – grâce à la DGSE – que leurs « amis Rwandais » étaient en train de commettre des massacres, le génocide des Tutsi.

Soutenir le gouvernement génocidaire

Ce qui est clair désormais, c’est que cette intention de soutenir, de sauvegarder et d’aider ce gouvernement génocidaire a animé une large partie de l’opération Turquoise : celle-ci a commencé par une tentative de remettre au pouvoir ces génocidaires en s’emparant par la force de Kigali, la capitale.

Cette tentative a été suivie par une opération militaire pour stopper par la force l’avancée des soldats du FPR, à laquelle j’ai participé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1994, tandis que ces derniers étaient les seuls à pourchasser les génocidaires.

Cette opération militaire n’a été stoppée qu’au dernier moment, par l’Elysée, sans doute à cause de l’impact désastreux du drame de Bisesero, quand des centaines de rescapés avaient été abandonnés les jours précédents par l’opération Turquoise, parce que sa « vraie » mission était de stopper le FPR.

Une Zone humanitaire « sûre » pour les génocidaires

Comme si cela n’avait pas suffi, l’opération Turquoise permettra encore aux génocidaires d’échapper au FPR grâce à la protection offerte par la Zone humanitaire « sûre », sûre pour les génocidaires.
Et pour finir, alors que, d’une main, l’armée française avait enfin l’ordre de protéger les rescapés tutsi, elle devait, de l’autre, livrer des armes aux génocidaires, maintenant qu’ils avaient pu s’installer dans des camps de « réfugiés » de l’autre côté de la frontière.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire a donc été une politique permanente de l’Elysée, en tout cas d’une partie d’entre elle, et seul l’accès aux archives permettrait de comprendre comment la présidence a pu arriver à ce choix désastreux et aujourd’hui indéfendable.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles : Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
[…]
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.

[4 jours plus tard sur l’aéroport de Goma, base opérationnelle avancée de Turquoise que nous avons rejoins avec difficulté …]
Un officier d’état-major nous rend visite sur notre campement de fortune. J’aimerais l’interroger sur la suite de la mission puisque nous étions censés arriver par surprise pour mener une action offensive, mais il ne me répond pas et se contente de récupérer avec d’inhabituelles précautions l’ordre préparatoire reçu à Nîmes. Normalement, en opération, le simple fait d’ordonner la destruction d’un ordre écrit suffit, mais cet officier vérifie chaque exemplaire page par page, comme si ce document ne devait plus exister…»

Cet ordre préparatoire a-t-il été effacé ? il est fort probable qu’un exemplaire se soit glissé dans les archives de l’opération Turquoise, intervention « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994

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