Ne pas inverser les faits dans l’assassinat du président Habyarimana, petit rappel pour mieux informer Hubert Védrine sur le génocide des Tutsi au Rwanda

Le 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu par un tir double de missiles, alors qu’il vient se poser sur l’aéroport de Kigali. C’est la première étape du génocide des Tutsi qui fera un million de morts en 100 jours.
Les circonstances de l’assassinat ont fait polémique pendant 25 ans puisque des anciens responsables politiques français soutenaient que cet assassinat avait été commis par des Tutsi, rejetant ainsi une partie de la responsabilité de ce « crime des crimes » sur l’actuel président du Rwanda, Paul Kagamé.

Des circonstances difficiles à reconstituer, en particulier à cause des services de l’Etat français.

Depuis l’assassinat du président Habyarimana, des informations contradictoires ont été largement diffusées, notamment par la Direction du renseignement militaire (DRM), avec des « preuves » qui relèvent de l’affaire des Irlandais de Vincennes tant elles ont été trafiquées.
La plus connue d’entre elles est la fausse boîte noire retrouvée au siège de l’ONU à New York tandis que les vraies – car il y en avait deux – avaient été subtilisées sur les lieux du crash, probablement par Grégoire de Saint-Quentin, un officier français alors instructeur du bataillon para-commando rwandais.
L’autre preuve faisandée est ce magnifique « montage d’indices » où les génocidaires ont fourni eux-mêmes des photos et des numéros de missiles qui permettaient de remonter jusqu’à l’Ouganda, principal soutien du FPR et de Paul Kagamé. Ces « preuves » sont assez grossières, en particulier les photos qui montrent un missile… qui n’a pas encore tiré sur l’avion du président,

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

ou encore ces « témoins du FPR » qui n’étaient pas sur place ou aux fonctions qu’ils prétendent au moment des faits.

Il est intéressant de noter à ce stade que toutes ces « pièces à conviction » ont fait émerger une série d’experts auto-proclamés qui sont aujourd’hui empêtrés dans leurs propres convictions aux fondements pourtant nauséabonds. La plus jeune d’entre elle est une journaliste canadienne qui a rassemblé tout cela dans un recueil des thèses négationnistes et leur vétéran est désormais le professeur Filip Reyntjens qui ne pourra jamais accepter qu’il a dépassé depuis longtemps son seuil de compétences.
Néanmoins, ces « preuves alternatives » ont profondément abîmé le sujet, créant des polémiques sans fin jusqu’à ce que la justice française décide de demander à un panel d’experts (reconnus) un rapport balistique qui a été rendu en 2012.

Un rapport balistique qui apporte des certitudes techniques mais peu de conclusions.

Personnellement j’ai commencé ma carrière militaire dans ces missiles portables, que j’ai expérimentés pour l’armée française avec les spécialistes techniques et opérationnels de l’époque. J’ai lu avec un plaisir coupable les 400 pages de ce rapport balistique, dit « Poux Trévidic » du nom des magistrats instructeurs. Il est d’une très grande qualité, c’est un vrai travail de professionnels.

rapport d’experise justice française 2012

Ce qu’il nous apprend avec certitude, c’est que les missiles utilisés étaient des SAM16 et qu’ils ont été tirés en tandem par 3/4 avant, l’avion ayant été détruit par un seul d’entre eux, par explosion (secondaire) d’un réservoir de kérosène.
Les conclusions opérationnelles du rapport sont plus faibles, car les juges n’ont pas interrogé de spécialistes de l’utilisation de ces missiles et leur enquête va peu progresser par la suite :

– L’utilisation de SAM16 nous apprend peu de choses, car à l’époque, plus de 50 pays en disposaient dont la France.

– Le tir double en tandem de nuit montre que l’équipe qui a réalisé ce tir était des « super pros », sans doute en provenance de l’Europe de l’Est, les seuls qui avaient ce niveau d’entraînement sur SAM16. Cela n’indique pas pour autant la couleur de l’argent qui les a recrutés.

– Par contre, le fait que le tir ait eu lieu en 3/4 avant est fondamental, car il démâte les thèses de tir depuis le site de Masaka, portées notamment par Filip Reyntjens.
Masaka était en effet accessible au FPR qui aurait pu organiser un tir dans ces conditions, mais cette thèse a été démontée formellement par le rapport balistique, car ce tir serait venu au contraire par 3/4 arrière.
On peut retenir simplement que si les missiles avaient été tirés par l’arrière, ils auraient touché les tuyères des réacteurs ou l’empennage arrière de l’avion du président, alors qu’ils ont atteint le réservoir sous l’aile gauche.

Ce qui est choquant n’est pas que les porteurs de cette thèse se soient trompés, car ils avaient reçus moultes témoignages troublants, y compris d’anciens proches de Paul Kagamé qui voulaient manifestement régler des comptes avec ce dernier.
Cependant, une fois l’expertise balistique de 2012 connue, il n’était plus possible de défendre cette théorie d’un tir du FPR de Masaka, d’ailleurs abandonnée par la justice française.
Ces « experts » détrompés auraient pu faire évoluer leur théorie, mais loin de comprendre la portée du rapport balistique de la justice française, ils ont affiché leur haine du FPR comme principale motivation et ils ont commencé à contester crassement le rapport d’expertise en racontant des sornettes, dans lesquelles ils sont devenus maîtres.
Rappelons aussi que leur démarche initiale était loin d’être neutre, une partie de leurs informations ayant été fournie complaisamment par le colonel Bagosora lui-même, le Himmler du génocide des Tutsi.

Lettre du professeur Reyntjens accompagnant une « preuve » envoyée par le colonel Bagosora, un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi.

 

Un tir par 3/4 avant, tel qu’établi par le rapport d’expertise, montre que le site le plus probable est alors le camp de Kanombe, celui des unités d’élite de l’armée rwandaise, qu’entraînait d’ailleurs la France…

S’il n’y avait plus vraiment de doutes sur l’origine des tirs, cela n’indiquait pas pour autant quels en étaient les commanditaires.
Cependant, il ne faut pas avoir fait Saint-Cyr pour comprendre qu’il s’agissait vraisemblablement d’extrémistes hutu qui noyautaient ces unités d’élite, garde présidentielle et bataillon para-commando, à partir du moment où le tir avait été effectué de leur propre camp, un camp qu’avait d’ailleurs commandé le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide des Tutsi.

L’analyse de la DGSE change tout.

La note de la DGSE publiée le 6 février 2019 change radicalement l’interprétation des faits établis précédemment, parce qu’elle décrit une situation politique et opérationnelle parfaitement cohérente avec les faits démontrés techniquement :
Ce sont des extrémistes hutu, regroupés autour du principal organisateur du génocide des Tutsi, le colonel Bagosora, qui organisent l’assassinat du président comme la première étape de leur coup d’Etat.
Ils s’emparent du pouvoir, assassinent la première ministre et constituent un « gouvernement intérimaire rwandais » (GIR) regroupant les pires extrémistes. Ce gouvernement est totalement contraire aux accords d’Arusha qui prévoyaient un partage du pouvoir avec le FPR.

Pas plus que cela n’empêchera ce gouvernement fasciste de bénéficier du soutien de l’Etat français, y compris dans sa formation puisque ces extrémistes hutu organisent le GIR sous la houlette de l’ambassadeur de France, dans les locaux mêmes de notre ambassade à Kigali le 8 avril 1994.
L’Etat français ne condamnera jamais ce GIR, pourtant responsable du dernier génocide du XXème siècle.

Pourquoi les décideurs français de l’époque nous racontent une histoire sans rapport avec la réalité ?

Ce qui est fondamentalement gênant est que la note de la DGSE, destinée aux gouvernants de l’époque, date de septembre 1994 et fait référence à des informations plus anciennes encore.
Cela veut dire que depuis 25 ans les décideurs politiques et militaires français ont été informés, et même très bien informés, de ce qui s’est passé au début même du génocide.
Rappelons ici que la DGSE est le service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français, c’est donc son métier d’informer nos gouvernants et il l’a très bien fait.
Aussi lorsque Hubert Védrine, interrogé sur le sujet, répond qu’il y avait beaucoup de notes à l’époque, il se moque de nous, autant qu’un marin qui refuserait d’écouter les bulletins météo, ou alors il faudrait qu’il nous explique quelle était sa source alternative d’information, car à ma connaissance, il n’y a pas d’alternative à la réalité.

Si les décideurs français de l’époque, le premier d’entre eux étant Hubert Védrine alors secrétaire général de l’Elysée, ont été parfaitement informés, pourquoi soutiennent-ils depuis 25 ans une inversion des responsabilités, accusant des Tutsi d’être à l’origine de leur propre génocide ?
Cette thèse relève désormais du révisionnisme, il nous appartient de ne plus l’accepter et de demander enfin des comptes à ces décideurs qui se sont trompés et nous ont trompés.

Leurs raisonnements comme leurs propos sont désormais indécents.

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2 commentaires sur “Ne pas inverser les faits dans l’assassinat du président Habyarimana, petit rappel pour mieux informer Hubert Védrine sur le génocide des Tutsi au Rwanda

  1. L’article de Guillaume Ancel montre, de toute évidence, que la DGSE avait informé les décideurs francais sur l’origine des missiles qui ont abattu l’avion présidentiel à Kigali, le 6 avril 1994. Les tirs de missiles et les commanditaires se situaient du côté de Kanombe et des unités d’élite des FAR. Celles-ci bénéficiaient de l’expertise et des directives d’un conseiller militaire francais. Il est arrivé, le premier avec son détachement de la Garde présidentielle, sur le site du crash de l’avion présidentiel. Site immédiatement interdit d’accès jusqu’à la chute de Kigali entre les mains du FPR. Si les boîtes noires ont disparu avant la chute de la capitale rwandaise entre les mains du FPR, c’est que le cordon de sécurité de la zone du crash a fait le nécéssaire pour qu’elles n’arrivent jamais à la disposition des enquêteurs éventuels sur les auteurs de l’attentat.

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  2. En complément de l’article de Guillaume Ancel et du commentaire de Gaêtan Sebudandi, on doit se demander si les boites noires ne sont pas en France ou n’ont pas été détruites en France, et donc si des responsables français ne font pas obstacle à la justice sur ce sujet.

    Il faut aussi rappelé qu’une autre enquête d’experts britanniques en balistique étaient arrivée aux mêmes conclusions que l’enquête française.

    Pour l’instant c’est PERSONNE qui a commis l’attentat. On n’a visiblement pas cherché à savoir de façon sérieuse depuis les rapports d’enquêtes balistiques, qui a pu commandité cet attentat, comme si un mur de verre l’empêchait. Si les autorités françaises ne veulent pas savoir juridiquement, c’est probablement qu’elles savent mieux que quiconque où la justice les mènerait. Ou alors qu’on nous donne une bonne raison pour expliquer cette inaction et ce silence après tant d’inversions de la réalité ?

    Qu’y a-t-il au delà des officiers rwandais nommés par la DGSE, dont l’un a fait l’école de guerre française, et qui tous deux participèrent au coup d’Etat de 1973, à la suite duquel on observa la pénétration française au Rwanda ?

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