Sarajevo : le pont de Vrbnja, un arbre pour cacher la forêt

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L’armée française commémore « la prise du pont de Vrbnja », quand une section de marsouins du 3° régiment d’infanterie de marine se lança à l’assaut d’un poste militaire en plein siège de Sarajevo, le 27 mai 1995.
Ce fait d’armes contribua largement à la notoriété de l’actuel chef d’état-major des armées, François Lecointre, et servit surtout de faire-valoir dans une situation des plus ambiguës, la politique menée par la France dans la crise des Balkans et tout particulièrement lors du siège de Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine.

Le récit officiel de l’armée française questionne sur sa capacité à reconnaître la réalité et son besoin de fabriquer des histoires et des héros qui arrangent autant ses dirigeants qu’elle conforte l’institution.
En insistant, cette version finira par devenir « l’histoire » et il ne restera plus aucune chance de comprendre les faits, ni de s’interroger.

Un refus d’obéir à l’origine de ce fait d’armes

La première question – cruciale – porte sur la décision de cette opération : lancer des soldats français dans un assaut risqué et forcément meurtrier contre des Serbes pour reconquérir un poste en plein Sarajevo assiégé. C’est le général Gobillard, commandant le secteur de Sarajevo pour la force de protection de l’ONU (FORPRONU), qui en a donné l’ordre.
Mais, contrairement à la version officielle, Gobillard n’a reçu le soutien du président de la République – chef des armées – qu’après l’action. En effet, pour déclencher cette opération, il a d’abord désobéi au commandant de la FORPRONU, le général Janvier, un autre officier français qui était pourtant son commandant lors de cette mission. Gobillard a donc décidé seul et informé l’Elysée après que l’action ait eu lieu, mettant au passage le commandement français devant le fait accompli.

On comprendra qu’il est compliqué pour l’armée de glorifier un acte de désobéissance, mais c’est pourtant la réalité. Et il est regrettable que cette réalité soit toujours en cours d’effacement, car elle devrait interroger sur les raisons mêmes de cette désobéissance et sur la responsabilité d’un officier de savoir dire non.
Quel dommage donc de ne pas avoir le courage de reconnaître que ce fut justement le courage de désobéir de Gobillard qui fut au cœur de ce « fait d’armes ».

Un assaut courageux pour compenser une erreur grossière et stopper enfin les Serbes

Ce récit officiel est tronqué. En effet cet épisode de l’assaut par des soldats français a été précédé par la perte regrettable du poste.
Certes les Serbes s’étaient déguisés en soldats de l’ONU et avaient profité de la nuit, mais ce fut une erreur grossière des marsouins de se faire prendre « par surprise », dans un moment où il n’y aurait pas dû y en avoir.
En effet, nous avions été harcelés durant toute la journée par les Serbes et de nombreux soldats français avaient été pris en otages lors de cet épisode hallucinant.

Si Gobillard a confié à Lecointre de reprendre le poste, par la force, c’est d’abord parce que son unité se l’était fait prendre et qu’il lui incombait de réparer cette erreur.
Néanmoins, la décision de Gobillard dépassait largement l’importance du poste de Vrbnja : il en allait de l’ensemble des unités de la FORPRONU à Sarajevo qui risquaient un assaut généralisé des Serbes puisque ceux-ci n’avaient jusqu’ici rencontré aucune résistance de l’armée française à leurs exactions contre la capitale comme face aux casques bleus.
Dans l’après-midi précédant la reprise du pont de Vrbnja, nous avions même reçu l’ordre de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ». Cet ordre avait été donné par des officiers français qui verrouillaient la chaîne de commandement de la FORPRONU, tout en éludant leur responsabilité personnelle derrière les affres de l’ONU.
La situation était catastrophique – l’armée disait « compliquée » – et la désobéissance de Gobillard, comme l’action courageuse des marsouins, nous ont sauvés d’un désastre militaire, l’armée française allait plier et se rendre sans combattre.

Aussi, lorsque nous avons avons accueilli au petit matin les prisonniers serbes faits dans cet assaut, l’unité de légion dans laquelle j’étais intégré fut parcourue d’un sentiment de soulagement. Le commandement (français) avait enfin décidé de stopper les Serbes, au moins sur ce pont de Vrbnja.

Un arbre pour cacher la forêt

La suite a été douloureuse. Loin de nous avoir « mené vers la paix », comme l’a servi avec sa complaisance habituelle le « journaliste » Jean Guisnel, cet épisode a principalement été utilisé pour cacher la politique insane de la France qui avait consisté à protéger les Serbes alors qu’ils étaient les agresseurs dans ce conflit, et les assiégeants de la capitale Sarajevo depuis plus de quatre ans.

Le président Chirac, qui venait d’être élu, a voulu changer radicalement cette stratégie, mais il s’est retrouvé prisonnier – otage en quelque sorte – de la situation organisée par son prédécesseur, François Mitterrand, où des soldats français avaient été soigneusement placés en gage auprès des unités serbes. 

La prise du pont de Vrbnja a été suivie d’un long épisode de siège des unités de la FORPRONU dont la levée et le retour des otages ont fait l’objet de négociations qui restent à éclaircir.
Peu de temps ensuite, la population bosniaque masculine de Srebrenica a été massacrée sous nos yeux, alors que nous étions censés la protéger. Les Serbes ne craignaient manifestement pas de s’exposer dans ces massacres, je me suis toujours demandé quel accord ils avaient obtenu pour se comporter ainsi… Dans tous les cas, ils n’avaient pas été stoppés plus loin que Vrbnja.
Nous avions été sollicités avec mon équipe pour guider les frappes aériennes qui auraient stoppé les Serbes, mais nos avions de combat furent utilisés seulement pour photographier ces massacres auxquels nous avons assisté, impuissants.
Un officier de Légion, qui revenait comme moi du Rwanda, m’a demandé combien de fois nous laisserions encore commettre de tels massacres, tout en prétendant publiquement intervenir.

Alors glorifier l’action menée par l’actuel chef d’état-major des armées, François Lecointre, ne doit pas nous leurrer, la (re)prise du pont de la Vrbnja est un arbre qui cache la forêt, celle que nous ne voulons toujours pas voir, 25 ans après les faits. Nous nous sommes trompés d’alliés et de stratégie dans les Balkans, comme au Rwanda, et nous sommes à ce jour incapables de le reconnaître.

 

 

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[un récit détaillé se trouve dans Vent glacial à Sarajevo, publié aux Belles Lettres]

 

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