Rwanda, le génocide contre les Tutsi, le génocide que nous aurions dû empêcher

 

Depuis plusieurs années, je questionne le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je ne devrais pas dire la France, mais plutôt une poignée de décideurs français, qui ont sans doute voulu soutenir un régime pour maintenir ce pays dans leur zone d’influence.
C’est l’histoire d’un Déni, un déni de démocratie, un déni de la vérité, un déni de la vie.

La France entre secrètement en guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR), qu’elle assimile aux Tutsi

Cette histoire commence en 1990.
L’Etat français est entré secrètement en guerre au Rwanda, en l’absence de tout débat démocratique. Nos soldats sont allés soutenir un régime qui présentait tous les signes d’une volonté génocidaire, c’est à dire la destruction d’un groupe social, les Tutsi.
Et nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée, exclusivement composée de Hutu, et de leur livrer massivement des armes. Nous nous sommes aussi battus à leurs côtés contre leurs ennemis du FPR que nous assimilions aux Tutsi, en nous inscrivant de fait dans leur idéologie génocidaire.
Mes camarades artilleurs ont ainsi stoppé plusieurs offensives du FPR, faisant des centaines de morts dans des combats qui n’étaient pas les nôtres et qui sont occultés aujourd’hui encore par l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées à cette époque, quand bien même le général Didier Tauzin décrit ces combats avec un enthousiasme inquiétant.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Lorsque nos « amis » rwandais du régime Habyarimana nous parlaient de leur volonté de liquider les Tutsi, lorsqu’ils nous parlaient de leur « solution finale », nous détournions le regard. Nous avons même envoyé un officier de gendarmerie pour les aider à mieux organiser le fichage de leurs ennemis de l’intérieur.
Nous avons mis à l’écart toute critique, comme celles du général Jean Varret qui dirigeait alors la « coopération militaire ». C’est une absence totale de débat qui prévalait dans cette politique décidée exclusivement par l’Elysée et qui nous impliquait de plus en plus aveuglément face à la préparation et à l’organisation du génocide.
Est-ce notre arrogance qui nous a laissé penser que nous contrôlions la situation, alors que nous n’avons jamais cessé d’être manipulés par les extrémistes hutu, qui peut-être fascinaient certains d’entre nous ?
1993, le président Habyarimana accepte de signer des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR, alors que Paris était plus que mitigé, certains à l’Elysée se désespérant de donner trop de pouvoir à ceux qu’ils appelaient les « khmers noirs ». L’un des conseillers du président disait même : « Arusha, c’est Munich ». Le soutien à ces accords de paix est l’un des principaux arguments des décideurs de l’époque mais ils ont oublié leurs réticences, ils ont oublié qu’ils ont continué à livrer massivement des armes au régime Habyarimana, ils ont oublié la suite des événements…

Un génocide perpétré par des extrémistes qui n’ont jamais perdu le soutien de Paris

6 avril 1994, le président Habyarimana rentre de Tanzanie où il a accepté les modalités de partage du pouvoir avec le FPR. Son avion va se poser sur l’aéroport de Kigali, la capitale du Rwanda. Il est abattu par un tir double de missiles. Cet assassinat du président Habyarimana n’est pas le « déclencheur » du génocide, c’est la première étape d’un coup d’Etat mené par des extrémistes hutu qui s’emparent du pouvoir pour mener « leur » génocide, qu’ils préparent et financent depuis plusieurs années.
Malgré la disparition des boîtes noires de l’avion, le rapport balistique demandé par la justice française a permis d’établir en 2012 que les missiles, des SAM16, avaient été tirés par 3/4 avant, du camp militaire de Kanombe, le camp des unités d’élite de l’armée rwandaise, formées par la France encore à cette date. Ce camp de Kanombe avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide.


J’ai rarement lu un rapport balistique aussi clair. Et je l’affirme avec d’autant plus de force que l’expérimentation de ces missiles portables a été mon premier métier. Il n’y a plus de doutes aujourd’hui sur l’origine des tirs et sur les organisateurs de l’attentat : ce sont des extrémistes hutu, comme l’avait analysé la DGSE dès le départ. On peut dès lors s’interroger sur les manipulations – disparition de la boîte noire et diffusion de fausses informations – qui ont pollué l’enquête judiciaire et les esprits jusqu’à maintenant.
Le 7 avril 1994, les extrémistes hutu assassinent la Première ministre, une démocrate, et massacrent mes camarades belges qui ont essayé de la défendre. Ils se débarrassent de tous ceux qui pourraient faire obstacle à leur prise du pouvoir.
François de Grossouvre, conseiller Afrique du président Mitterrand, se suicide à l’Elysée pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées.
Le 8 avril, les pires extrémistes hutu constituent un « gouvernement intérimaire », le GIR, dans les locaux de l’ambassade de France. Ce gouvernement va faire voler en éclats les accords d’Arusha et conduire le génocide, préparé pendant des années sous notre nez : pendant 100 jours, ils vont massacrer un million de personnes, adultes, enfants et vieillards, d’une manière systématique et implacable, à raison de 10 000 morts par jour, 15 fois Oradour-sur-Glane tous les jours, pendant trois mois et 10 jours.

Et pourtant, ces génocidaires ne perdront jamais le soutien de Paris.
Les émissaires du GIR sont reçus à l’Elysée fin avril, en plein génocide, et des armes leurs sont livrées régulièrement.
Le 10 juin 1994, la France organise les 50èmes commémorations d’Oradour-sur-Glane. « Plus jamais ça » répétera le président Mitterrand dans un discours émouvant. « Plus jamais ça » alors que « ça » est justement en train de se commettre, sous nos yeux.
Le gouvernement génocidaire rwandais ne sera jamais condamné publiquement par l’Etat français. L’Elysée interviendra même pour qu’il ne soit pas arrêté par l’armée française quand il se réfugiera dans la zone Turquoise.

L’opération Turquoise, ultime tentative de conserver le contrôle ?

Le 22 juin 1994, au 75ème jour du génocide et alors que les forces gouvernementales perdent pied face au FPR – il est vrai que les forces gouvernementales dépensent plus d’énergie à massacrer les civils tutsi qu’à se battre contre les soldats du FPR –, la France déclenche l’opération Turquoise pour « stopper les massacres au Rwanda », sous mandat humanitaire de l’ONU.
Curieuse concordance de temps, alors que la France est gouvernée par ce curieux régime de cohabitation, Mitterrand-Balladur, où le partage des responsabilités est des plus équivoques entre les deux principaux partis français. Mais je vais laisser de côté ce débat politique pour rappeler simplement ce qui s’est passé sur le terrain des opérations, loin des salons feutrés de l’Elysée et de ses stratèges glacés.


Je participe à l’opération Turquoise comme officier d’artillerie, intégré dans une unité de combat de la Légion étrangère. Nous partons avec les meilleures unités de combat de l’armée française. Et nous débarquons aux côtés des génocidaires. La neutralité est massacrée d’emblée. L’ennemi, c’est le FPR. Imaginez si, 40 ans plus tôt, le Corps expéditionnaire français avait débarqué en 1944 du côté des Nazis…
D’abord nous essayons de remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire. Nous avons reçu l’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali, pour aller défendre ce gouvernement que nous soutenions, alors que la DGSE avait informé nos décideurs que celui-ci organisait les massacres de grande ampleur et qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité…
Cette mission n’a pas été effectuée, elle a été remplacée le 30 juin 1994 par l’ordre de stopper par la force les ennemis des génocidaires, le FPR. Je suis chargé de guider les bombardements de nos chasseurs, aux premières lueurs du 1er juillet.
Nous sommes arrêtés à la dernière minute, par l’Elysée, sans doute à cause du drame de Bisesero.

Avion de chasse Jaguar

L’affaire de Bisesero est emblématique de la duplicité de la politique française mais elle est aussi la démonstration du génocide par les forces gouvernementales.
Trois jours plus tôt, le 27 juin, mes camarades des forces spéciales patrouillent dans ces collines à l’ouest du Rwanda. Ils cherchent l’avant-garde du FPR. Malheureusement, ce ne sont pas les redoutables soldats du FPR qu’ils trouvent, mais des morts-vivants, des survivants des massacres perpétrés chaque jour par les forces gouvernementales, soldats de l’armée, gendarmes et milices qui sont si proches qu’on les confondrait.
Mes camarades promettent de revenir pour secourir ces rescapés, mais, de retour à leur base, ils reçoivent l’ordre de ne pas y retourner car ce n’est pas leur mission. Nous sommes venus pour stopper le FPR.
Mes compagnons d’armes sont ulcérés par cette situation indigne, alors ils décident trois jours après, le 30 juin, de désobéir sans le dire. Ils décident de « se perdre » pour retrouver ces rescapés et ils se font accompagner de suffisamment de journalistes pour que la situation ne puisse plus être cachée. Entre-temps, les deux-tiers des survivants de Bisesero ont été massacrés par les forces gouvernementales que nous continuions à soutenir de fait par notre présence même.
J’imagine sans peine combien il a dû être difficile pour l’Elysée d’expliquer Bisesero aux médias internationaux, ce que nous faisions dans cette mission « humanitaire ». Et c’est sans doute pour cela que ces décideurs ont renoncé à nous envoyer nous battre contre les seuls ennemis des génocidaires, les soldats du FPR.

Une mission humanitaire, d’une main…

À partir du 1er juillet 1994, nous allons effectivement accomplir une mission humanitaire, d’une main. Avec la compagnie de Légion étrangère dans laquelle je suis intégré, nous allons protéger le camp de réfugiés de Nyarushishi qui compte près de 10 000 rescapés. Nous allons aussi mener des missions de sauvetage de personnes menacées… dans la zone humanitaire sûre, car cette « ZHS » protégée par l’armée française n’est « sûre » que pour les forces génocidaires.

Opération d’extraction de la famille Correa

De l’autre main en effet, nous continuons à soutenir les génocidaires. D’abord nous protégeons leur fuite grâce à la ZHS : ils peuvent se replier avec armes et bagages ainsi que les réserves pillées à Kigali. Ils emmènent même la radio Mille Collines, leur média de la mort, que nous laissons traverser la zone Turquoise sans craindre le FPR.

Nous permettons aussi au gouvernement génocidaire de provoquer l’exode de leur population, un drame humanitaire qui fera quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Ce gouvernement est d’ailleurs exfiltré de la zone Turquoise, où l’Elysée intervient pour nous empêcher de les neutraliser. Les responsables du génocide sont escortés poliment par l’armée française jusqu’à la frontière zaïroise (future République démocratique du Congo) pour aller s’installer dans des camps de réfugiés de l’autre côté de la frontière et continuer leur « résistance ».


Nous aurions pu nous arrêter là, mais nous avons fait pire encore : nous leurs avons livré des armes. J’ai assisté, sur la base militaire française de Cyangugu, à une de ces livraisons d’armes qui étaient transportées par nos propres camions au « profit » des génocidaires. Nous avons ainsi transformé les camps de réfugiés au Zaïre en bases militaires, alors même que nous étions sous embargo de l’ONU et mandat humanitaire. Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout de leur rôle génocidaire à ce moment-là. Car ceux-ci le racontaient, ils s’en vantaient même…
Certes, nous n’avons jamais participé au génocide. Mais ce que nous avons fait s’appelle en français soutenir des génocidaires. Voilà en quoi a consisté aussi l’opération Turquoise.

Sarajevo, le goût amer de la récidive

Je suis effaré par ce que nous avons fait, mais j’ai peu de temps pour élaborer sur le sujet car nous récidivons avec Sarajevo. Nous partons avec une autre unité de Légion étrangère pour protéger d’une main la capitale bosniaque, tandis que de l’autre nous devons appliquer strictement l’ordre de ne pas s’en prendre aux agresseurs, parce qu’ils sont nos « amis serbes ». Nous assistons impuissants au martyr de Sarajevo. Le seul endroit où nous avons reçu l’ordre de « riposter sans tirer » et, bien pire, de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ».

TACP en guidage, Sarajevo 1995.

Mes camarades vont cependant désobéir pour reprendre le pont de la Verbanja et nous cacher derrière ce micro-événement qui masquera notre inaction contre les Serbes. Une politique qui va nous mener tout droit aux massacres de Srebrenica, auxquels nous allons assister, paralysés par une politique indigne consistant à protéger nos « amis », même quand ils deviennent des agresseurs, des tortionnaires et des massacreurs.
Un légionnaire, qui était avec moi au Rwanda, me demande combien de fois nous allons laisser se répéter cette même histoire…

25 ans de questionnements

Quel rôle a joué la France dans le génocide des Tutsi ?
Je m’interroge, je ne comprends pas ce que nous sommes venus faire sous un couvert humanitaire. Je ne comprends pas quel rôle nous avons joué dans ce génocide, le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Et je suis indigné quand je réalise que nous avons soutenu ces génocidaires, avant, pendant et même après le drame.
Je m’interroge au sein de l’armée, qui n’a jamais interdit un débat interne, mais qui en aucun ne peut être public. Rien ne doit être écrit, ni exporté en dehors de la « grande muette ».

la culture du silence

1998, Patrick de Saint-Exupéry publie une série d’articles dans Le Figaro. En réaction, une Mission d’information parlementaire (MIP) est constituée. Elle est présidée par Paul Quilès et doit faire la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Je demande à être auditionné par cette Mission, mais je suis immédiatement rappelé à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense qui me dépêche une conseillère. Elle est très claire, je suis sous « obligation de réserve » et c’est le ministre qui décide seul de qui pourra témoigner devant la MIP et même de ce qui pourra y être dit. Curieuse conception de la démocratie cependant je m’y plie, je crois aussi que je suis déjà méfiant quant au rôle réel de la MIP…
Je continue à parler du Rwanda, dans des cercles privés pour des discussions vite écourtées.

2005, je quitte l’armée, comme lieutenant-colonel. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a toujours très bien traité, mais je veux rentrer dans le monde des entreprises.
Cependant j’ai ce sujet en moi, au fond de ma poche et sans doute pas très loin du cœur. Alors qu’en faire ? Je rencontre à deux reprises deux grands reporters d’un très grand journal français. Je leur raconte mon témoignage, mais les deux me font la même réponse troublante : tout cela est connu, et ne présente plus guère d’intérêt…
Je suis désolé de ne pas avoir témoigné à temps et je me contente d’écrire partiellement ces souvenirs dans un petit roman, Vent sombre sur le lac Kivu, que je publie sans intention particulière puisque tout cela est réputé être connu. Mais cette « fiction » n’échappe pas à un ami qui est secrétaire général de la fondation Jean Jaurès, le think tank du Parti socialiste. Il m’invite à un colloque début 2014, qui prépare en réalité les vingtièmes commémorations du génocide.

 

Opération Turquoise au Rwanda, pendant le génocide des Tutsi (1994)

La séance est présidée, de fait, par Paul Quilès, l’ancien président de la Mission d’information parlementaire de 1998, la MIP.
Avec une naïveté déconcertante, je raconte mon témoignage, comment nous sommes intervenus du côté des génocidaires pour les remettre au pouvoir, comment nous avons ensuite protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés, alors que nous étions sous mandat humanitaire…
Aux quarante mâchoires qui se décrochent autour de la table, je comprends brusquement que mon témoignage n’est pas si connu. Et qu’il pose problème, en particulier quand Paul Quilès m’enjoint, avec une nervosité certaine, de ne pas témoigner publiquement « pour ne pas troubler l’image qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ».
Je décide alors de témoigner. Paul Quilès ignore sans doute que la première qualité d’un officier est de savoir dire non.

Je commence par France Culture. Mon témoignage fait mal, je suis un ancien officier supérieur de l’armée de terre, breveté de l’école de guerre et maintenant cadre dirigeant dans de grandes entreprises, je n’ai pas encore de fêlure au crâne.
Bien pire, je témoigne de ce que j’ai fait en opération, et ce morceau de réalité est définitivement incompatible avec la version officielle qui est une fable.
Les réactions sont immédiates, la plus intéressante est sans doute celle d’Hubert Védrine, l’ancien secrétaire général de l’Elysée. Il se précipite devant la commission de la Défense nationale, en avril 2014, pour leur asséner deux points importants :
« Le capitaine Ancel [je suis pourtant lieutenant-colonel] a été démenti par ses chefs ». La vérité est une question de hiérarchie dans son esprit, nous voilà rassurés…
Et puis, à un député qui ose le questionner sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assistée, Hubert Védrine s’emporte, « ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, […] ça n’a rien à voir avec le génocide ».
Voilà, la France a livré des armes au génocidaires, avant, pendant et même après le génocide, mais dans l’esprit de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, ça n’a pas de rapport avec le génocide…


Alors je continue à témoigner, une centaine de fois pour être sûr d’être bien entendu, quand je reçois un message très clair d’un grand service de l’Etat : « ce serait dommage, lorsque tu seras moins présent dans les médias, que tu te fasses écraser sur un passage piéton ».
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais c’est un peu compliqué. J’ai compris que j’avais aussi la possibilité d’écrire intégralement mon témoignage. Je publie en mars 2018 Rwanda, la fin du silence aux Belles Lettres, avec l’aide de Stéphane Audoin-Rouzeau, un grand professeur d’histoire des conflits contemporains. J’en recommande la lecture à tous ceux qui veulent juger par eux-mêmes.


J’ai publié mon témoignage intégral pour que ma mémoire ne puisse pas être effacée. Je l’ai écrit pour que le silence, des militaires comme des décideurs, ne se transforme pas en amnésie.

Une question de démocratie, de dignité et de décence

Je voudrais conclure ce récit par les raisons pour lesquelles je témoigne, trois sont essentielles.
Un sujet de démocratie d’abord, ou plutôt d’exigence démocratique à une époque où se multiplient les pressions sécuritaires pour réduire nos libertés et notre propre capacité de jugement. Nous avons le droit, nous avons le devoir de savoir. Cela pose la question de l’ouverture des archives de cette brillante opération « humanitaire », condition essentielle à la connaissance de la réalité. Car c’est à nous, citoyens français, qu’il appartient de juger de ce qui a été fait « au nom de la France ». Or, depuis 25 ans, ces archives sont soigneusement bouclées par des décideurs qui osent affirmer dans le même temps qu’il ne s’est rien passé, « qu’il n’y a rien dans ces archives »…
La deuxième raison est une question de dignité. Le métier militaire est difficile mais je l’ai aimé et j’ai apprécié plus encore le professionnalisme de mes compagnons d’armes. Alors je veux savoir pourquoi nous avons été compromis dans cette opération qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi et qui ne doit surtout jamais se reproduire. Lorsque j’entends le témoignage du coordinateur de la Croix-Rouge sur les livraisons d’armes via l’aéroport de Goma, qui était notre base opérationnelle, je ne peux imaginer que cela ait pu se dérouler sans l’accord du chef d’état-major des armées et sans une décision de l’Elysée.
Il s’agit enfin d’une question de Décence. En reconnaissant la vérité, nous pourrions honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su éviter, dans le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.

[Ce texte a été prononcé en grande partie lors du débat organisé par Sc Po Parisle 20 mars 2019
Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, l’histoire d’un déni,
Introduction par Jacques Semelin et Laurent Larcher
Amiral Lanxade à 33’ et 1h04
Guillaume Ancel, à 49’ et 1h12 (conclusion)
Questions des étudiants à 1h20]

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Stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires, mission principale de l’opération Turquoise

La mission principale de cette opération Turquoise, l’intervention militaire « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, était en réalité de stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires.

D’abord nous avons débarqué avec les meilleures unités de combat de l’armée française, appuyées par des avions de chasse, ce qui en soit laissait peu de doutes sur la véritable intention de cette opération.

Si au moins ce déploiement de forces avait été pour combattre les génocidaires, mais l’objectif central était de se battre contre le FPR, que nous assimilions aux Tutsi, dans un état d’esprit largement influencé par nos amis et alliés du régime Habyarimana. L’ennemi, c’était le FPR.

On y retrouve une forme d’arrogance très française, dans cette conviction que nous n’aurions aucun mal à contrôler ces « braves » extrémistes hutu qui s’étaient pourtant emparés du pouvoir en assassinant leur président. En réalité, nous n’avons jamais compris combien nous avions été manipulés, car ils n’ont jamais cessé de nous manipuler.

Le deuxième fait extraordinairement troublant dans le lancement de l’opération Turquoise a été notre « débarquement » au milieu des forces génocidaires, un peu comme si le Corps expéditionnaire français à la fin de la deuxième guerre mondiale avait débarqué du côté de l’armée nazie en 1944, pour stopper l’avancée de l’armée rouge. A l’Elysée, comme dans les état-majors, on parlait des khmers noirs pour qualifier le FPR, « les forces Tutsi ».

Notre « neutralité » était défaillante depuis le début, surtout après avoir combattu pendant quatre années  pour ces alliés aux idées criminelles, qui ne s’étaient jamais cachés de vouloir liquider les Tutsi, certains parlaient même de « solution finale ». Tant pis pour ceux, comme le général Jean Varret, qui osèrent alerter l’Elysée.

Nous nous déployons donc au milieu des génocidaires en juin 1994, en essayant de ne pas regarder le sang dont ils étaient couverts, de ne pas écouter les récits odieux dont ils se vantaient, de ne pas voir ce qui se déroulait sous nos yeux comme à Bisesero.

il nous a même semblé cohérent, dans ce contexte, que notre premier ordre d’opération soit de mener un raid  terrestre jusqu’à la capitale du Rwanda, Kigali, et de remettre en place le gouvernement que nous soutenions depuis quatre ans.

Néanmoins cet ordre n’a pas été effectué, il a été supprimé avec précaution pour être remplacé par une nouvelle mission : stopper le FPR par la force, avec des bombardements que je devais guider au premières lueurs du 1° juillet.

Et s’il  n’y avait pas eu le drame de Bisesero, révélé au monde entier la veille, il est fort probable que nous aurions mené la mission principale de cette intervention « humanitaire », stopper le FPR en lui faisant la guerre.

Voilà comment nous nous sommes rendus complices de ce drame, en cherchant à combattre les ennemis des génocidaires et en soutenant de fait ces derniers, sans limites de raison ni de durée.

Avion de chasse Jaguar

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[30 juin 1994, 83º jour du génocide] « nous avons reçu l’ordre de stopper l’avancée des soldats du FPR.
Colin part cette nuit pour diriger le dispositif mis en place en bordure de la forêt de Nyungwe et je dois les rejoindre à l’aube en hélico, avec les derniers renforts, pour déclencher les frappes aériennes dont ils auront nécessairement besoin.
[…] Dans notre jargon, c’est un coup d’arrêt, qui consiste à bloquer brutalement l’avancée ennemie par une embuscade solidement adossée au massif forestier, à un endroit précis qu’ils ne pourront contourner.
[…] En parallèle se déroule le drame de Bisesero, collines proches où ces mêmes forces spéciales ont découvert trois jours auparavant, le 27 juin, les rescapés des massacres conduits quotidiennement par des éléments du gouvernement rwandais. Les forces spéciales ont alors reçu l’ordre… de ne pas y retourner. Mais en ce 30 juin, plusieurs de leurs cadres choqués par la situation ont décidé de « se perdre » pour retrouver les rescapés, attirer l’attention des médias et forcer le commandement à leur porter enfin secours.
Ce 30 juin donc, les équipes des forces spéciales sont en réalité mobilisées pour cette mission de secours, et c’est pour cela que nous devons reprendre la mission principale de cette opération humanitaire, qui est de stopper les soldats du FPR. »

En voulant stopper les ennemis des génocidaires, ne nous sommes-nous pas mis dans une situation inacceptable, celle de complicité ?

A l’abri de Turquoise, le gouvernement génocidaire du Rwanda s’échappe pour poursuivre la « résistance »

 

Dans les derniers jours du massacre des Tutsi, le gouvernement génocidaire du Rwanda, chassé par les soldats du FPR, se replie dans la « zone humanitaire sûre » établie par la France dans le sud-ouest du pays, avant de se réinstaller au Zaïre pour continuer son « combat ».

Les deux-tiers du gouvernement génocidaire se réfugient dans la zone Turquoise

C’est cette trajectoire consternante du gouvernement génocidaire que vient de récapituler Jacques Morel. Cette histoire raconte la duplicité de Paris avec Turquoise, son opération « humanitaire ». On peut y lire le soutien que l’Elysée n’a jamais cessé d’apporter au gouvernement intérimaire rwandais, les derniers génocidaires du XXème siècle qui se sont échappés grâce à leurs amis français.
France24 a diffusé un reportage édifiant sur le sujet, qui annonce un documentaire plus long sur le rôle de la France, ou plutôt sur le rôle d’une poignée de décideurs dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Il est intéressant de noter la réaction du général Jean-Claude Lafourcade, qui a commandé cette « brillante » opération Turquoise et qui, armé d’une dramatique capacité à tout oublier, tente d’échapper à sa responsabilité en minimisant autant que possible la gravité des faits.
Pourtant, contrairement à ce qu’il affirme dans sa mal-nommée « exigence de vérité », ce ne sont pas « deux ministres subalternes et sans influence qui sont passés d’eux-mêmes au Zaïre » mais bien les deux-tiers du gouvernement intérimaire rwandais (13 ministres sur 19), parmi lesquels leur président, qui se sont réfugiés pendant presque une semaine à Cyangugu, dans la zone « protégée » par l’opération militaire française Turquoise.
Ces ministres tentèrent de reconstituer le gouvernement intérimaire qui menait le génocide des Tutsi et ils furent exfiltrés par l’armée française vers le Zaïre. Les premiers sont arrivés le 14 juillet 1994, les derniers quittèrent Cyangugu pour Bukavu au Zaïre le 19 juillet. Tout le monde comprendra que ce n’est sûrement pas Lafourcade qui en a décidé ainsi.

La protection de l’Elysée

Le 15 juillet, apprenant la reconstitution du gouvernement intérimaire à Cyangugu, Yannick Gérard, ambassadeur français détaché auprès de l’opération Turquoise, écrit à Paris : « dans la mesure où nous savons que les autorités portent une lourde responsabilité dans le génocide, nous n’avons pas d’autre choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée, en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se prononcent sur leur cas ».
Cette vision semble l’emporter au ministère des Affaires étrangères, où un porte-parole fait savoir à la presse, à propos des membres du gouvernement intérimaire rwandais qui rentreraient dans la zone humanitaire protégée par l’opération Turquoise, que « s’ils viennent à nous et que nous en sommes informés, nous les internerons ».

Mais encore une fois, c’est l’Elysée qui va imposer sa politique délirante de soutien jusqu’au-boutiste à nos « amis » les génocidaires.
Et encore une fois c’est Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée, l’homme qui ne doute de rien qui va se charger d’appliquer les directives présidentielles.
Il a noté en regard de la dépêche de l’agence Reuter sur la volonté d’internement du gouvernement génocidaire :
« Lecture du Président. Ce n’est pas ce qui a été dit chez le Premier Ministre ».

Escorter les génocidaires pour poursuivre la « résistance »

Et mes compagnons d’armes vont recevoir ces ordres complètement effarants d’escorter les génocidaires jusqu’à la frontière pour qu’ils s’installent dans les camps de réfugiés au Zaïre, d’où ils pourront continuer à nuire.
Pour ceux qui hésitent encore sur le rôle joué de fait par l’opération Turquoise, il faut s’arrêter quelques instants à cette note de la DRM (Direction du renseignement militaire français) du 18 juillet 1994, qui précise que « le gouvernement intérimaire réfugié à Cyangugu semble avoir choisi de se replier vers le Zaïre avec le reste des FAR et leur armement afin d’y poursuivre la résistance hutue au nouveau régime mis en place à Kigali ».
Voilà ce que nos décideurs français nous ont demandé de soutenir et de réarmer, pour poursuivre la résistance hutu contre le nouveau régime.

Les génocidaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise

Alors, frappé d’amnésie, Lafourcade ne se souvient plus que de « deux personnes isolées et sans influence » qui seraient passées en coup de vent par la zone Turquoise ! Il fait peut-être allusion aux deux membres de ce gouvernement que la France a laissé complaisamment être évacués par hélicoptère depuis cette zone, sans doute pour rendre service : il s’agissait simplement du Premier ministre et de son ministre de la Défense…
Intéressons-nous « simplement » au Premier ministre, Jean Kambanda, qui sera « simplement » condamné à perpétuité par le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) pour son rôle clef dans le génocide des Tutsi, et que l’armée française a laissé se « réfugier » au Zaïre… Celui-ci déclara devant le TPIR que « l’Etat-major [des forces gouvernementales] avait déjà franchi la frontière à Goma dans les jours précédents tandis que les militaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise ».
A l’abri de Turquoise, voilà une conséquence de cette opération humanitaire résumée de manière claire par un de ces principaux protagonistes, ou plutôt bénéficiaires.
Peut-être serait-il temps de redéfinir en France ce qu’est une opération humanitaire et peut-être aussi d’ouvrir les archives sur le Rwanda plutôt que de nous contenter de déclarations qui sont plus consternantes que rassurantes ?

 

        Pour rappel, le témoignage de la réaction atterrée du chef de détachement concerné par l’application de ces ordres :

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Je termine seul mon frugal repas lorsque Garoh vient s’asseoir à côté de moi, en silence. D’un air las, avec une voix étrangement basse, un peu comme s’il se parlait à lui-même, le commandant du groupement sud me dit son trouble. Je pense d’abord qu’il s’agit de l’incident avec les forces spéciales ou l’accrochage des troupes de marine, mais je comprends rapidement que le sujet est autre : Garoh a dû accueillir aujourd’hui encore des membres du gouvernement rwandais en déroute, qui utilisent la zone humanitaire sûre pour protéger leur fuite vers le Zaïre. Certes, il est convaincu que ce n’est pas notre rôle de rendre justice, mais escorter poliment des décideurs qui ont de terribles responsabilités dans les massacres et « du sang jusqu’au cou », le tourmente. Il aurait pu les arrêter, il aurait même pu les neutraliser, mais ses ordres ne lui laissaient pas le choix. Il sait qu’il en verra d’autres, cependant il ne peut s’empêcher de se questionner sur cette mission et sur ces criminels que nous protégeons de fait. Je crois qu’il a déjà peur qu’un jour on ne le lui reproche. »

La responsabilité de ces personnalités rwandaises dans le génocide des Tutsi était connue des autorités françaises.
Comme la France avait signé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et qu’elle disposait, par l’article VII de la charte des Nations unies, du droit d’utiliser la force, ces décideurs français avaient le devoir de faire arrêter ces génocidaires.
Ils les ont protégés.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire du Rwanda, intention cachée de l’opération Turquoise ?

En fait, la question ne se pose plus réellement en ces termes, car il est désormais établi que l’armée française avait bien proposé ce scénario à l’Elysée, sans doute à sa demande.
Note du général Quesnot à l’Elysée du 18 juin 1994

Cela apparaît d’ailleurs dans l’ordre d’opération de Turquoise qui précise en tertio (page 2 du document)
ULTÉRIEUREMENT ÊTRE PRÊT À CONTRÔLER PROGRESSIVEMENT L’ÉTENDUE DU PAYS HUTU EN DIRECTION DE KIGALI […]
Contrôler progressivement l’étendue du « pays hutu » en direction de Kigali ne peut être l’objectif d’une opération humanitaire. On notera au passage que, pour l’état-major de l’armée française, le Rwanda est le « pays hutu », donc les Tutsi en sont exclus.

Remettre au pouvoir ce gouvernement n’a jamais réellement été abandonné par l’Elysée de François Mitterrand, où une faction de faucons s’efforçait de continuer à soutenir ceux qu’ils appuyaient depuis quatre ans, quand bien même ils savaient – grâce à la DGSE – que leurs « amis Rwandais » étaient en train de commettre des massacres, le génocide des Tutsi.

Soutenir le gouvernement génocidaire

Ce qui est clair désormais, c’est que cette intention de soutenir, de sauvegarder et d’aider ce gouvernement génocidaire a animé une large partie de l’opération Turquoise : celle-ci a commencé par une tentative de remettre au pouvoir ces génocidaires en s’emparant par la force de Kigali, la capitale.

Cette tentative a été suivie par une opération militaire pour stopper par la force l’avancée des soldats du FPR, à laquelle j’ai participé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1994, tandis que ces derniers étaient les seuls à pourchasser les génocidaires.

Cette opération militaire n’a été stoppée qu’au dernier moment, par l’Elysée, sans doute à cause de l’impact désastreux du drame de Bisesero, quand des centaines de rescapés avaient été abandonnés les jours précédents par l’opération Turquoise, parce que sa « vraie » mission était de stopper le FPR.

Une Zone humanitaire « sûre » pour les génocidaires

Comme si cela n’avait pas suffi, l’opération Turquoise permettra encore aux génocidaires d’échapper au FPR grâce à la protection offerte par la Zone humanitaire « sûre », sûre pour les génocidaires.
Et pour finir, alors que, d’une main, l’armée française avait enfin l’ordre de protéger les rescapés tutsi, elle devait, de l’autre, livrer des armes aux génocidaires, maintenant qu’ils avaient pu s’installer dans des camps de « réfugiés » de l’autre côté de la frontière.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire a donc été une politique permanente de l’Elysée, en tout cas d’une partie d’entre elle, et seul l’accès aux archives permettrait de comprendre comment la présidence a pu arriver à ce choix désastreux et aujourd’hui indéfendable.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles : Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
[…]
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.

[4 jours plus tard sur l’aéroport de Goma, base opérationnelle avancée de Turquoise que nous avons rejoins avec difficulté …]
Un officier d’état-major nous rend visite sur notre campement de fortune. J’aimerais l’interroger sur la suite de la mission puisque nous étions censés arriver par surprise pour mener une action offensive, mais il ne me répond pas et se contente de récupérer avec d’inhabituelles précautions l’ordre préparatoire reçu à Nîmes. Normalement, en opération, le simple fait d’ordonner la destruction d’un ordre écrit suffit, mais cet officier vérifie chaque exemplaire page par page, comme si ce document ne devait plus exister…»

Cet ordre préparatoire a-t-il été effacé ? il est fort probable qu’un exemplaire se soit glissé dans les archives de l’opération Turquoise, intervention « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994

Livraison d’armes à nos alliés, les génocidaires.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »

PUBLICATIONS

À la Une

Rwanda, la fin du silence

Rwanda, la fin du silence est le témoignage d’un officier sur l’opération Turquoise en 1994, l’intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

J’étais capitaine dans la Force d’action rapide, détaché
au sein d’une unité de combat de la Légion étrangère.
Je devais guider les frappes aériennes – les opérations de bombardement des avions de chasse – pendant cette opération « humanitaire »…

Je ne crois pas que nous ayons dit la réalité sur le rôle de la France dans ce conflit et j’ai donc voulu témoigner des opérations auxquelles j’ai directement participé. Je raconte dans ce récit, qui est construit comme mon journal d’opérations, ce que nous avons fait.

Ce livre est un témoignage sur la réalité de cette opération. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongés par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent de raconter, aujourd’hui encore, une fable aux Français.

Depuis 25 ans, je me demande comment nous avons pu intervenir au Rwanda sans jamais nous en prendre aux génocidaires. J’espère que ce témoignage permettra aux Français de décider qu’il est temps de savoir ce qui s’est passé dans cette opération menée en leur nom, que les archives seront enfin ouvertes et qu’un débat puisse avoir lieu sur notre rôle dans le dernier génocide du XXº siècle qui a fait 1 million de morts en 100 jours.

Je témoigne sur ce sujet pour que les choses soient dites et que nous puissions juger par nous-mêmes sans laisser à d’autres le soin de nous expliquer ce qu’il faut en penser.

Merci aux Belles Lettres de cette publication dans la collection Mémoires de guerre, pour que le silence  ne devienne pas amnésie.

[Au Rwanda, Le livre est disponible en version papier à Kigali auprès de la librairie Ikirezi. Contact : client@ikirezi.biz ]


Vent glacial sur Sarajevo

Vent glacial sur Sarajevo est un témoignage sur le siège de Sarajevo.

J’ai participé à l’opération d’interposition de l’ONU en 1995, la ville était encerclée depuis déjà trois ans et sa population soumise aux tirs quotidiens des canons serbes. Je dirigeais une équipe spéciale chargée de guider sur le terrain les frappes aériennes contre ces canons. Nous étions intégrés dans un bataillon de la Légion étrangère.

Un vent glacial ; c’est ce que j’ai ressenti quand nous avons pris conscience que la mission que nous devions mener n’était pas celle à laquelle nous étions préparés, et que nous nous sommes retrouvés pris au piège.

Vent glacial sur Sarajevo est un témoignage sur la réalité de cette opération qui a marqué ma génération. J’ai pris le temps de raconter ces soldats professionnels, mes compagnons d’arme, leur courage, raconter ces situations inextricables et cette capitale assiégée que nous n’avons pas su protéger.

Remerciements aux Belles Lettres, dont la collection « Mémoires de Guerre » publie des témoignages nécessaires à l’intelligence collective, remerciements spéciaux à Stéphane Audoin-Rouzeau, grand historien des conflits armés, qui a bien voulu préfacer ce livre dont je recommande la lecture à ceux qui aiment se faire leur propre opinion.


Vents sombres sur le lac Kivu

En 1994, la France est intervenue politiquement et militairement au Rwanda dans le dernier génocide du XXe siècle.
J’étais officier dans la Force d’Action Rapide et j’ai participé à cette opération « Turquoise ». Depuis longtemps, je souhaitais écrire sur ce sujet, et c’est une période de « transition professionnelle » qui m’a donné le temps de construire ce récit, sous forme de roman.  Il avait pour seule ambition de donner un éclairage sur la réalité d’une opération, au cœur de la Légion étrangère et au cœur de l’Afrique des Grands Lacs.

Ce témoignage a provoqué une vif débat car les faits qu’il relate ne sont pas compatibles avec la version officielle de l’opération Turquoise.
Alors qu’il devait s’agir d’une opération « purement humanitaire », la réalité des missions militaires que j’ai menées sur le terrain était des plus ambiguës. Alors que nous pouvions stopper les génocidaires, nous n’avons eu de cesse de freiner leurs ennemis. Alors que nous pouvions sauver des rescapés de Bisesero, nous n’avons même pas été sollicités pour leur porter secours. Alors que nous pouvions empêcher de nuire des criminels, nous leur avons permis de s’échapper et nous les avons réarmés dans des camps de réfugiés.
Je ne doute pas un instant que mes compagnons d’arme suivaient les ordres fixés par les responsables politiques de l’époque (gouvernement de cohabitation Mitterrand-Balladur) mais comment comprendre ce qui s’est passé et s’assurer qu’un tel drame ne puisse se reproduire si on ne connaît même pas les pièces du puzzle ?
J’ai conscience de n’apporter qu’une bien modeste contribution à la connaissance de la réalité, il faudrait beaucoup d’autres témoignages et l’ouverture réelle des archives pour que des historiens puissent enfin nous dire quel a été le rôle de la France dans le génocide des Tutsis, un million de victimes.

[Après ce roman, j’ai écrit l’intégralité de mon témoignage dans un récit aux Belles Lettre, Rwanda, la fin du silence, publié en mars 2018 et expliqué en début de cet article]

De la culture du silence (ép 3) Sarajevo, la douleur du silence

 Une situation inextricable dans laquelle nous sommes pris au piège

Après le Rwanda, j’ai eu la « chance » de participer en 1995 à une autre opération humanitaire qui aura marqué ma génération, le siège de Sarajevo.
La mission de chef de TACP, responsable du guidage des frappes aériennes, pour le bataillon armé par le 1° régiment étranger de cavalerie à Sarajevo est un désastre. Alors que nous devions neutraliser les canons serbes qui tirent quotidiennement sur la capitale assiégée de la Bosnie-Herzégovine, nous sommes interdits d’intervenir, prolongeant le martyre de la ville. C’est la première et seule fois que je vois la Légion étrangère perdre pied, et m’inquiéter.
Notre mandat est un échec total qui se termine par les massacres de Srebrenica (juillet 1995) et annonce la fin de la mission de l’ONU : le président américain Bill Clinton impose alors sa solution de force via l’OTAN et stoppe la guerre en quelques semaines en s’en prenant enfin aux agresseurs serbes de ce conflit. Des Serbes que la France avait pourtant protégés pendant toute la mission de l’ONU, pour des raisons difficiles à comprendre et surtout jamais débattues, à l’identique du soutien apporté au gouvernement génocidaire du Rwanda.
Alors que tout était sous mes yeux, j’ai mis des années à faire le lien entre l’opération Turquoise et cette intervention lors du siège de Sarajevo. Les similitudes politiques m’apparaissent aujourd’hui évidentes : un président de la République, François Mitterrand, exténué par la maladie et protégé par un entourage qui ne peut rien remettre en cause ; un gouvernement Balladur de cohabitation paralysé par les élections à venir ; une politique d’intervention dont on ne sait plus réellement qui la dirige, dans une tradition d’opacité peu propice à la clairvoyance ; un mandat humanitaire de complaisance pour détourner l’attention de l’opinion publique et camoufler la réalité.
Autant de dysfonctionnements qui aboutissent à envoyer les soldats de la France intervenir dans des conflits aussi dramatiques que meurtriers pour… protéger les agresseurs.
Mais à Sarajevo même, nous parlons peu du Rwanda, trop occupés à gérer cette situation inextricable dans laquelle nous sommes pris au piège et dont nous ne ressortirons pas indemnes.

Oublier, pour continuer ?

Sarajevo m’a marqué, peut-être plus encore que le Rwanda, même si ces deux événements ne sont absolument pas comparables. Après avoir attendu plus de vingt ans, il m’a fallu encore deux années pour écrire un témoignage. Il serait fastidieux de raconter toutes les péripéties et les réactions que j’ai observées, mais j’aimerais en citer quelques-unes qui m’ont marqué aussi.

En 2005. Dix ans après le siège, je retrouve l’ancien commandant du bataillon de Légion qui était basé sur l’aéroport de Sarajevo. Franchi a toujours cette forme de gravité et de tristesse, même lorsqu’il sourit. Il est surtout incroyablement silencieux, l’armée l’a nommé au SIRPA. A l’issue d’une réunion sur les réorganisations sans fin de l’armée de terre, boulevard Saint-Germain, nous restons seuls dans la salle. Nous allons parler de Sarajevo. Franchi me fixe de son regard sombre, les événements ressurgissent, leur dureté, notre dureté alors que nous espérions rester humains dans ce piège qui aurait dû nous rendre fous. Franchi économise ses mots,
– C’était dur.
Son regard noir me pénètre, je le revois assis dans son centre de commandement. Le général B vient de l’appeler pour lui dire qu’il est politiquement préférable de laisser tuer ses légionnaires menacés par les Serbes dans leur poste de la Shumarska plutôt que de s’en prendre à eux. En parallèle, je viens de recevoir l’ordre de dégager les avions de chasse qui devaient protéger leur poste, je suis furieux mais Franchi sait déjà qu’il en sera ainsi, il ne doit pas s’attaquer aux Serbes, il doit laisser tuer ses légionnaires. Je lui rappelle cet épisode éprouvant, et il me répond
– Je ne m’en souviens plus,
Alors je me mets en colère, mes gestes et mes mots s’emportent, comment peut-on oublier une situation aussi dramatique ? Mais Franchi cligne simplement des yeux,
– Tu ne m’as compris, je ne doute pas de ce que tu dis, mais je ne veux pas m’en souvenir.
Pour vivre, pour continuer, je crois qu’il a réellement effacé cet épisode, comme j’ai vu la Légion étrangère effacer toute trace du peloton qui s’était fait prendre en otage sans combattre au printemps 1995.

Oublier, pour continuer ?

Vent glacial sur Sarajevo, témoignage, collection Mémoires de guerre, Les Belles Lettres, mai 2017