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Rwanda, la fin du silence

Rwanda, la fin du silence est le témoignage d’un officier sur l’opération Turquoise en 1994, l’intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

J’étais capitaine dans la Force d’action rapide, détaché
au sein d’une unité de combat de la Légion étrangère.
Je devais guider les frappes aériennes – les opérations de bombardement des avions de chasse – pendant cette opération « humanitaire »…

Je ne crois pas que nous ayons dit la réalité sur le rôle de la France dans ce conflit et j’ai donc voulu témoigner des opérations auxquelles j’ai directement participé. Je raconte dans ce récit, qui est construit comme mon journal d’opérations, ce que nous avons fait.

Ce livre est un témoignage sur la réalité de cette opération. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongés par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent de raconter, aujourd’hui encore, une fable aux Français.

Depuis 25 ans, je me demande comment nous avons pu intervenir au Rwanda sans jamais nous en prendre aux génocidaires. J’espère que ce témoignage permettra aux Français de décider qu’il est temps de savoir ce qui s’est passé dans cette opération menée en leur nom, que les archives seront enfin ouvertes et qu’un débat puisse avoir lieu sur notre rôle dans le dernier génocide du XXº siècle qui a fait 1 million de morts en 100 jours.

Je témoigne sur ce sujet pour que les choses soient dites et que nous puissions juger par nous-mêmes sans laisser à d’autres le soin de nous expliquer ce qu’il faut en penser.

Merci aux Belles Lettres de cette publication dans la collection Mémoires de guerre, pour que le silence  ne devienne pas amnésie.

[Au Rwanda, Le livre est disponible en version papier à Kigali auprès de la librairie Ikirezi. Contact : client@ikirezi.biz ]


Vent glacial sur Sarajevo

Vent glacial sur Sarajevo est un témoignage sur le siège de Sarajevo.

J’ai participé à l’opération d’interposition de l’ONU en 1995, la ville était encerclée depuis déjà trois ans et sa population soumise aux tirs quotidiens des canons serbes. Je dirigeais une équipe spéciale chargée de guider sur le terrain les frappes aériennes contre ces canons. Nous étions intégrés dans un bataillon de la Légion étrangère.

Un vent glacial ; c’est ce que j’ai ressenti quand nous avons pris conscience que la mission que nous devions mener n’était pas celle à laquelle nous étions préparés, et que nous nous sommes retrouvés pris au piège.

Vent glacial sur Sarajevo est un témoignage sur la réalité de cette opération qui a marqué ma génération. J’ai pris le temps de raconter ces soldats professionnels, mes compagnons d’arme, leur courage, raconter ces situations inextricables et cette capitale assiégée que nous n’avons pas su protéger.

Remerciements aux Belles Lettres, dont la collection « Mémoires de Guerre » publie des témoignages nécessaires à l’intelligence collective, remerciements spéciaux à Stéphane Audoin-Rouzeau, grand historien des conflits armés, qui a bien voulu préfacer ce livre dont je recommande la lecture à ceux qui aiment se faire leur propre opinion.


Vents sombres sur le lac Kivu

En 1994, la France est intervenue politiquement et militairement au Rwanda dans le dernier génocide du XXe siècle.
J’étais officier dans la Force d’Action Rapide et j’ai participé à cette opération « Turquoise ». Depuis longtemps, je souhaitais écrire sur ce sujet, et c’est une période de « transition professionnelle » qui m’a donné le temps de construire ce récit, sous forme de roman.  Il avait pour seule ambition de donner un éclairage sur la réalité d’une opération, au cœur de la Légion étrangère et au cœur de l’Afrique des Grands Lacs.

Ce témoignage a provoqué une vif débat car les faits qu’il relate ne sont pas compatibles avec la version officielle de l’opération Turquoise.
Alors qu’il devait s’agir d’une opération « purement humanitaire », la réalité des missions militaires que j’ai menées sur le terrain était des plus ambiguës. Alors que nous pouvions stopper les génocidaires, nous n’avons eu de cesse de freiner leurs ennemis. Alors que nous pouvions sauver des rescapés de Bisesero, nous n’avons même pas été sollicités pour leur porter secours. Alors que nous pouvions empêcher de nuire des criminels, nous leur avons permis de s’échapper et nous les avons réarmés dans des camps de réfugiés.
Je ne doute pas un instant que mes compagnons d’arme suivaient les ordres fixés par les responsables politiques de l’époque (gouvernement de cohabitation Mitterrand-Balladur) mais comment comprendre ce qui s’est passé et s’assurer qu’un tel drame ne puisse se reproduire si on ne connaît même pas les pièces du puzzle ?
J’ai conscience de n’apporter qu’une bien modeste contribution à la connaissance de la réalité, il faudrait beaucoup d’autres témoignages et l’ouverture réelle des archives pour que des historiens puissent enfin nous dire quel a été le rôle de la France dans le génocide des Tutsis, un million de victimes.

[Après ce roman, j’ai écrit l’intégralité de mon témoignage dans un récit aux Belles Lettre, Rwanda, la fin du silence, publié en mars 2018 et expliqué en début de cet article]

De la culture du silence (ép 1) Raconter, c’est trahir ?

Une opération s’arrête dans le temps, mais pour ceux qui y ont participé, elle n’a pas de fin. Loin de s’effacer, les questions se multiplient tandis que la vie continue.

Je ne connais aucun métier plus difficile que celui des armes, mais c’est aussi celui où j’ai appris à cacher la réalité en laissant raconter des fables sans rapport avec les faits, pour nous exonérer de nos échecs comme de nos responsabilités, et éviter surtout que les décisions prises puissent déranger, voire interroger.
Récemment encore, un général français a tenu à me rappeler que la guerre consistant en une succession de saloperies, il était indispensable de ne surtout jamais en dire la réalité. La raconter, c’est trahir et mériter deux balles dans la tête, jugea-t-il nécessaire d’ajouter.
Pourtant je disposais d’une grande liberté de parole lorsque j’étais dans l’armée, je ne me souviens pas qu’une seule fois un militaire m’ait demandé de me taire, dans nos cercles fermés. Ce qui est proscrit en réalité, c’est de s’exprimer publiquement et plus encore, d’écrire. Bien peu de militaires écrivent donc en France, et leurs rares publications servent plus souvent à se justifier qu’à raconter la réalité avec ses erreurs et ses incertitudes, avec ces drames et ces incompréhensions, mais plus encore à poser des questions.
Cette culture du silence n’est pas l’usage dans d’autres armées. En Grande-Bretagne par exemple, où très peu d’officiers font une carrière longue, la tradition démocratique veut qu’une fois passée la nécessaire obligation du secret opérationnel, chacun peut prendre la plume pour témoigner de ce qu’il a fait. Ainsi sont racontés les faits, peu discutables en soi, seule leur interprétation est l’objet de débats, notamment par des historiens qui disposent dès lors d’une matière riche et vivante.

Rwanda, la fin du silence ?

Officier d’artillerie, spécialisé dans le guidage des frappes aériennes au sein de la Force d’Action Rapide, j’ai participé à l’opération Turquoise, l’intervention de la France pendant le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Événement tragique, le dernier génocide du 20º siècle, au cours duquel nous avons réussi à intervenir sans jamais nous en prendre aux génocidaires…
Pendant mes années de service actif au sein des forces armées, j’ai été obligé de ne pas témoigner publiquement du fait de l’obligation de réserve, qui m’a été rappelé à plusieurs reprises, en particulier lorsque j’ai souhaité être auditionné par la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998. Je me suis inquiété que le secret professionnel puisse être ainsi opposé à des parlementaires mais ces derniers avaient eux-mêmes renoncé à leurs pouvoirs d’enquête en formant une simple mission d’information. A la nature des premières auditions, j’ai compris qu’il ne s’agissait en aucun cas de « découvrir la réalité », tout au plus d’habiller des événements pour mettre fin à une polémique initiée par Le Figaro sur le rôle de la France au Rwanda.
En 2005, j’ai quitté volontairement l’armée, non pour polémiquer mais pour entreprendre une carrière dans le monde des entreprises après vingt années très intéressantes, difficiles aussi, au service de la défense. Tandis que j’amorçais une nouvelle carrière dans un grand groupe industriel français, j’ai essayé de parler du Rwanda à des journalistes qui n’ont pas jugé opportun d’ouvrir ce débat.
Lors de la vingtième commémoration du génocide en 2014, j’ai été rappelé à l’ordre par l’ancien président de la Mission d’information parlementaire pour « pour ne pas troubler la vision qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ». N’étant juridiquement plus soumis à l’obligation de réserve, j’ai donc décidé de témoigner publiquement des faits auxquels j’avais participé, parce qu’ils ont été camouflés pendant vingt ans sous une opération humanitaire tellement douteuse que les archives en sont toujours bouclées.

Je laisserai à chacun le soin de se faire sa propre opinion et de juger du bien fondé de l’intervention de la France dans ce drame, à condition de pouvoir en connaître les faits. Qui peut témoigner d’une opération militaire mieux que ceux qui y ont participé ?
D’un côté le général qui commandait l’opération et un lieutenant-colonel qui dirigeait un détachement au Rwanda ont publié des récits que le SIRPA n’aurait pas pu améliorer. Leur « témoignage » ressemble plus à ce qu’ils auraient aimé que soit cette opération qu’à une « relation authentique » d’évènements tragiques. Leurs ouvrages ont en commun de servir principalement à se justifier et présentent donc un intérêt réduit, en particulier pour ceux qui aimeraient savoir ce qui s’est passé, en laissant de côté les belles intentions et cette délicieuse habitude de ne pas déranger, quand les armes sont rangées.
De l’autre côté, il n’existe que trois récits qui introduisent un peu de réalisme dans cette épouvantable affaire. Le témoignage d’un sous-officier d’élite du GIGN qui raconte comment il a compris dans les collines de Bisesero que nous ne pouvions pas afficher vouloir protéger des rescapés du génocide et les laisser se faire massacrer par ceux-là mêmes que nous étions obnubilés de soutenir.
Le deuxième témoignage, rarement cité et pourtant fort intéressant, est celui d’un ancien commandant d’un régiment des forces spéciales. Il affiche ouvertement son soutien jusqu’au-boutiste à nos alliés d’alors et son regret de ne pas avoir pu défoncer leurs ennemis, quand bien même les premiers conduisaient l’extermination des Tutsi. A défaut d’avoir saisi le tragique de cette situation, il a le mérite de ne pas cacher les faits.
Enfin, j’ai personnellement témoigné du soutien que nous avions apporté, jusqu’après le génocide, à ceux qui l’avaient préparé, organisé et conduit. Ces interviews seront complétées par un récit écrit plus complet publié en 2018. Il n’apportera qu’une vision subjective et partielle, mais combien incompatible avec l’histoire officielle élaborée par les décideurs de l’époque, qui ne veulent pas assumer le poids de leurs responsabilités. Ces derniers ont essayé de transformer le débat en polémique, en nous insultant plutôt qu’en apportant des réponses aux questions que nous posons, qui sont pour l’essentiel du ressort du pouvoir politique ou de ceux qui ont pensé en être investis.

BISESERO : Mentir sur l’intervention au Rwanda jette la suspicion sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis.

Bisesero, de vastes collines boisées, dans l’ouest du Rwanda, où des milliers de Tutsis ont cru trouver refuge pour échapper au génocide conduit depuis le 7 avril 1994 par un gouvernement frappé de folie meurtrière, que la France a soutenu. Jusqu’à la complicité ? C’est toute la question posée par ce drame qui se « joue » au premier acte de l’opération Turquoise, fin juin 1994.

Stopper les génocidaires ou les soldats du FPR ?

Après son adjoint le colonel Rosier, le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait l’opération Turquoise au Rwanda en 1994, a été entendu en janvier 2016 comme témoin assisté dans le cadre de la plainte pour complicité de génocide déposée en 2005 par des rescapés des massacres de Bisesero.
Sur ces collines de Bisesero, une équipe de quelques militaires des forces spéciales françaises découvre, le 27 juin, des rescapés tutsis qui ne sont en rien l’avant-garde de la rébellion armée du FPR, redoutée par la France, mais les survivants de massacres ignobles répétés chaque jour par les milices et les soldats gouvernementaux.
Le chef d’équipe leur promet de revenir pour les secourir et repart à sa base où il reçoit l’ordre… de ne pas intervenir et se voit même interdire d’y retourner.
Trois jours plus tard, le 30 juin, des sous-officiers ulcérés par une telle situation « se perdent » malencontreusement dans cette zone et prennent le soin d’avertir largement leur hiérarchie de leur (re)découverte, obligeant de fait le commandement de l’opération à monter une opération de secours. Entre-temps, plusieurs centaines de rescapés ont été massacrés par les génocidaires du régime, quand ils espéraient être sauvés par l’armée française.

Sauver les rescapés n’était pas la priorité

Le colonel Rosier, qui commandait les forces spéciales, et le général Lafourcade sont mis en cause pour ne pas être intervenus dès l’alerte transmise, pourtant sans ambiguïté, le 27 juin. Ils ont d’abord affirmé ne pas avoir été informés de cette situation avant le 29 juin, mais les preuves du contraire sont accablantes. Des notes du général au reportage vidéo montrant Rosier briefé par un de ses sous-officiers, ils étaient bien sûr informés.
Leur défense a donc changé et reposé ensuite sur le manque d’effectifs suffisants pour aller reconnaître et sécuriser la zone de Bisesero, ne disposant d’après eux que de la centaine d’hommes des forces spéciales arrivés au Rwanda en précurseurs.
Malheureusement, cet argument est aussi peu pertinent que le précédent, car l’opération Turquoise comptait déjà plusieurs unités opérationnelles, et notamment une compagnie de combat du 2°REI (Légion étrangère) dans laquelle j’étais détaché pour guider les frappes aériennes. Cette unité de 160 légionnaires aguerris, bien équipés et très entraînés, était parfaitement adaptée à la sécurisation d’une zone de refuge pour des rescapés et aucun milicien ou soldat dépenaillé du régime en déroute n’aurait osé s’y frotter. Cette unité était distante d’au moins… 50 m du PC des forces spéciales du colonel Rosier, puisqu’elle était stationnée sur le même petit aéroport de Bukavu, au Zaïre, depuis le 28 juin. Nous disposions de tous les véhicules nécessaires pour assurer cette mission et de la force nécessaire pour sécuriser une zone refuge importante, de jour comme de nuit.

Dans une mission décidée au plus haut niveau politique

Cette compagnie de combat n’a pas été sollicitée pour aller sauver les rescapés tutsi de Bisesero. Pourquoi ? Parce que tels n’étaient pas les ordres, tellement différents de la mission humanitaire qui servait de camouflage à la phase initiale de l’opération Turquoise : combattre le FPR, ces soldats tutsis qui menaçaient le gouvernement rwandais, allié de la France, et qui, seuls, balayaient les génocidaires conduits par ce régime démentiel. Pourquoi ? Parce que c’était la politique de la France depuis plusieurs années, qu’elle ne faisait l’objet d’aucun débat démocratique comme l’essentiel des opérations en Françafrique et qu’elle aveuglait nos décideurs politiques.
Ces ordres, des officiers comme Lafourcade, Rosier ou Marin Gillier les ont exécutés, et donc assumés au point de devoir aujourd’hui soutenir des versions dénuées de sens qui ne font pas honneur aux responsables politiques qui ont décidé de cette opération.
Cela explique que le 30 juin, tandis que les unités des forces spéciales étaient finalement obligées de s’occuper des rescapés, cette compagnie de combat du 2° REI a reçu pour mission … de stopper le FPR par la force devant la forêt de Nyungwe, à quelques dizaines de km plus à l’est.
Au lever du jour, le 1er juillet, cette mission a été annulée in extremis par le PC Jupiter sous l’Elysée, alors que les avions de chasse, des Jaguar, étaient déjà en vol, mais l’ambiguïté de l’opération Turquoise était loin d’être levée.

Nous aurions pu combattre les génocidaires, mais nous nous sommes opposés jusqu’au bout à ceux qui les affrontaient, obsédés par un héritage politique dénué de sens, les stopper à tous prix. Nous n’avons pas su voir que nos alliés d’hier étaient les génocidaires de cette situation odieuse. Cela rend-il mes compagnons d’armes complices du génocide des Tutsis ? Ma conviction est que ce n’est pas à eux qu’il faut demander des comptes, mais aux décideurs de l’époque qui continuent à fuir leur responsabilité dans des erreurs dramatiques qui se sont soldées par plus de 800.000 personnes massacrées.

La première version de cet article a été publiée, avec des intertitres différents, dans Le Monde du 16 fev 2016. Il a été modifié en février 2018.

 

Juin 1994, préparation d’un raid sur Kigali : l’ambiguïté de l’opération Turquoise

« Nîmes, Gard (sud-est de la France).
22 juin 1994.

En fin d’après-midi, un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles :
Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
Cet ordre ne me surprend pas vraiment. J’apprécie les subtiles analyses de politique internationale et les débats sur la pertinence des interventions, mais en l’occurrence nous serons projetés à 6 000 km de la métropole pour faire notre métier, qui est de mener des opérations militaires, et celle-ci rentre dans nos cordes.
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.»

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Un raid sur Kigali, pour remettre au pouvoir le gouvernement rwandais ?

L’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali avec de l’appui aérien nous a été remis à Nîmes, juste avant notre départ le 22 juin, par le bureau Opérations du 2°REI.
Je m’étais surtout intéressé à la mission que nous devions nous préparer à exécuter, et je n’ai pas réellement porté d’attention à l’autorité émettrice ni à la date de publication, trop concentré sur les implications opérationnelles. Il s’agissait de s’emparer de la capitale Kigali par un raid terrestre à partir du Zaïre, j’en avais donc déduit sans trop d’efforts que nous allions remettre en place le gouvernement que nous soutenions à moins qu’on me démontre qu’il aurait pu exister une autre intention à cette opération offensive.
Nous, – les officiers et sous officiers qui avions des responsabilités de commandement dans cette compagnie de combat -, ne manifestions aucune surprise particulière, dans la mesure où cette opération semblait cohérente avec le soutien apporté au gouvernement rwandais jusque là et nous n’avions absolument pas connaissance de son rôle central dans le génocide en train de se commettre, pas plus que de l’implication de leurs forces armées…
Je sais, depuis peu, que le plus haut niveau de l’Etat français avait pourtant été informé, notamment par la DGSE (note du 04 mai 1994), mais ces décideurs politiques, pour des raisons que je serais curieux de connaître, ont non seulement rejeté ces informations mais plus encore ont jugé nécessaire de ne pas nous les diffuser. Il est vrai que dans le cas contraire, je suis sûr que beaucoup de mes camarades n’auraient pas accepté cette mission….

Mon souvenir est que nous devions lancer ce raid à partir de la base de Goma, ce qui nécessitait que la compagnie soit en ordre de combat (prête et complète). C’est un type d’opération auquel nous étions très entraînés dans la Force d’Action Rapide, dont c’était globalement le coeur de métier, porter des actions rapides et offensives pour éviter des engagements lourds et nettement plus coûteux ou compliqués.
Je n’ai pas gardé de souvenirs plus précis de cet ordre, parce qu’il appelait un ordre plus détaillé qui nous aurait été communiqué avant son exécution, il s’agissait en effet d’une manœuvre d’ensemble, pas d’une opération détaillée par unité de combat.

Cet ordre écrit, remis au moment du départ de Nîmes, a été soigneusement récupéré à Goma entre le 26 juin. Soigneusement récupéré par un officier d’état-major qui notait scrupuleusement le retour de chaque exemplaire numéroté et la présence de chacune des pages comme s’il s’agissait d’un document précieux, ce qui n’est pas la pratique en opération où les ordres sont en général détruits par les détenteurs eux-mêmes, au fur et à mesure de l’arrivée des ordres suivants. Cet ordre n’a d’ailleurs pas été remplacé, simplement retiré de la circulation…
Cela m’avait intrigué à l’époque, de même que l’atmosphère de flottement qui se ressentait à Goma alors que nous nous efforcions de reconstituer l’unité de combat disloquée par les problèmes de transport au départ (v les détails dans le roman, les pilotes de la société de transport affrétée se sont mis en grève, les hommes, les matériels et les munitions sont partis dans trois directions différentes…).
Est-ce que, si nous étions arrivés comme prévu sur l’aéroport de Goma en unité prête au combat dès le 23 juin, nous aurions dû exécuter cet ordre de raid sur Kigali ? Il semble que le débat avait lieu pendant notre déplacement même, alors que le dispositif initial, avec une forte composante d’appui aérien (avions de chasse) et des unités rompues à ce genre d’opération (REI, RICM, DBLE, …), était très ambivalent pour ne pas dire ambigu sur les intentions réelles de l’opération Turquoise

Un débat politique que nous ne connaissons toujours pas

j’imagine volontiers que ce débat sur l’orientation réelle de l’intervention Turquoise n’a pu se tenir qu’au plus niveau de l’Etat, avec son cortège de critiques, de faux semblants et d’intrigues.
Il est probable que cet ordre ait été préparé et diffusé hors dispositif normal de Turquoise, mais peu vraisemblable qu’il ait pu être un scénario préparé sans autorisation politique, il n’aurait pas été diffusé à une unité de combat, qui ne travaille pas sur des alternatives mais sur des actions…
Cet ordre écrit montre que le 22 juin 1994, au déclenchement de l’opération Turquoise, il existe encore des velléités de prise de contrôle de la capitale par la force (et la surprise). L’armée française s’emparant de la capitale d’un pays en guerre, c’est forcément contre le FPR, et sans aucun doute pour le « gouvernement légal »…
Par ailleurs, à ce moment là et dans les mois qui suivent l’opération Turquoise, cela ne choquait personne que la 1° partie de l’opération fut offensive (cf rapport de fin de mission et article de la revue de l’artillerie en ligne).

Étrangement, il eut été beaucoup plus simple pour ceux qui s’érigent en gardien de décisions prises par d’autres, d´expliquer qu’il y avait peu avoir des préparations contradictoires mais que cette option avait été abandonnée dès le départ, raison pour laquelle l’ordre avait été annulé (et manifestement effacé). A contrario leurs cries d’orfraie sont des plus inquiétants sur ce sujet, cela dénote d’un profond malaise sur la vraisemblance de la version qu’ils assument depuis 25 ans, l’intervention Turquoise déclenchée par la France dans un but purement humanitaire… Une version bien éloignée des errements que nous avons connus au niveau des unités opérationnelles, plus encore avec les frappes aériennes que nous devions effectuer contre le FPR, objet du prochain article…

Dossier 1 prépa raid sur Kigali

06 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu par un tir de missiles, 1° étape du génocide.

Etude du rapport d’expertise des juges Poux et Trevidic (janv 2012)
Lu avec attention puisque j’ai commencé ma carrière militaire par l’expérimentation du missile transportable Mistral pour l’armée de terre (1989-90) et que je connais assez bien cette catégorie d’armes et plus encore leur utilisation. Cependant je ne dispose d’aucune information confidentielle sur ce tir et je n’ai pas assisté à la scène, ni pu examiner directement les lieux ou les pièces à conviction.

Le rapport d’expert

Cette expertise conclut que l’avion du président Habyarimana a été abattu par le tir de deux missiles portables de type SAM16 tirés de la zone du camp militaire de Kanombe.
Je peux témoigner, à la lecture des 338 pages du rapport, que cette étude est remarquable, combinant de multiples expertises et facteurs, témoignages, caractéristiques de l’avion, performances des armes utilisées, analyse des trajectoires, angles de vision et chronologie des informations acoustiques comme visuelles. Cette expertise est très complète et permet de reconstituer l’enchaînement des faits avec une grande pertinence.
J’ai relevé une seule erreur dans les hypothèses, concernant l’impossibilité que ce soit un missile de type Mistral parce qu’il n’aurait pas été disponible à cette époque. Le Mistral avait été accepté en service opérationnel en 1990, engagé pendant la 1° du Golfe (1991) et dans mon souvenir déjà largement exporté en 1994, notamment au Qatar où je serais curieux de savoir comment ils étaient suivis… Pourquoi l’avoir mis de côté ?
Cependant la question perd de son importance dans la mesure où la suite de l’expertise montre que le missile utilisé est de type « propulsé en permanence », – les observateurs sont formels sur ce point -, ce qui exclut alors le Mistral qui est propulsé pendant moins de 2 sec et vole ensuite sur son accélération initiale.

[Le Mistral est très particulier dans sa catégorie, il n’a pas de propulseur de croisière, seulement un booster d’accélération qui l’emmène à Mach 2.4 en moins de 2 sec, le missile vole ensuite sur son inertie, ce qui le rend difficilement détectable après son accélération, y compris de nuit alors que le point rouge du propulseur d’un SAM16 ou d’un STINGER, qui a un propulseur de croisière, reste visible pendant toute la course du missile, comme décrit par les observateurs du double tir contre l’avion du président Habyarimana.] 

Puisque les sites de tir ont été bien identifiés, il aurait été intéressant de faire une recherche des éjecteurs de missile, qui sont des pièces métalliques très caractéristiques, « faciles » à chercher avec des détecteurs de métaux, car il est rare que les équipes de tir essaient même de les récupérer… Les éjecteurs sont une particularité des missiles portables, ils évitent au tireur d’être grillés par la flamme du propulseur, ils sont emportés loin devant le tireur et constituent un marqueur du missile utilisé.
Si l’analyse scientifique semble incontestable en l’état, elle peut être complétée par une analyse opérationnelle de mise en œuvre du missile, qui permet d’aller plus avant dans les conclusions.

Utilisation de SAM16

La forte probabilité que ce soit des missiles de type SAM16 apporte en réalité très peu d’information sur l’origine du tir. En effet en 1994 les arsenaux de SAM16 sont considérables (tous les anciens pays membres du pacte de Varsovie en étaient équipés) et de nombreux stocks étaient disponibles sur le marché international. Si certains voulaient en conclure que seul l’Ouganda en disposait dans ce conflit, rappelons simplement que la France en avait acquis depuis 1989 pour les comparer au Mistral… Plus d’une cinquantaine de pays disposait alors de cet armement.
Le fait de retrouver, plus tard, deux tubes de missile proches du lieu du tir est un non sens, sauf à vouloir « signer » l’origine du tir. Les tireurs auraient pu tout aussi bien laisser une étiquette ou une carte de visite pendant qu’ils y étaient. Cela ressemble plutôt à une mise en scène qui heureusement n’a pas pollué le travail des experts. Je note simplement que la Direction du renseignement militaire (DRM) s’était fait le relais insistant de cette découverte.

Formation des tireurs et acquisition des missiles

Qui pouvait tirer, techniquement parlant ? Les missiles portables sont relativement simples à servir, néanmoins leur utilisation en opération  requiert plusieurs conditions sine qua none :
– Les missiles doivent être en état de marche et donc parfaitement entretenus. C’est un leurre diffusé depuis la première guerre d’Afghanistan que le missile soit prêt à l’emploi à la sortie de son emballage. En réalité le système de guidage infrarouge (la tête du missile est attirée par une source de chaleur) nécessite un balayage régulier à l’argon ou à l’azote qui n’est pas à la portée de miliciens désorganisés. Il faut acquérir des exemplaires en état de marche, sans cet entretien industriel le missile est en général hors service au bout d’un an.
Donc un missile (en l’occurrence deux pour ce tir) en état de marche nécessite l’accès à des moyens industriels, dont seuls les États disposent et/ou des marchands d’armes de haut niveau ayant accès direct aux industriels de l’armement ou aux organisations militaires d’Etat.
– L’équipe de tir doit avoir un niveau de formation confirmé. Il n’y a aucune comparaison possible entre un jeu vidéo et le tir réel d’un missile dans des conditions « opérationnelles », avec un créneau de tir réduit par le temps court d’apparition de la cible et par l’utilisation d’une pile amorçable dont la durée de vie n’excède pas la minute. Les deux combinés font que, sans entraînement sérieux, la « chance » de tirer un avion est quasi nulle. Un tir double de nuit, avec un délai de moins de 3 secondes entre les deux missiles pour éviter que le deuxième missile ne s’accroche sur le premier, nécessite un très haut niveau d’entraînement. En général l’entraînement de ces équipes de tir MANPADS (missile anti aérien portable) repose sur deux éléments, l’utilisation régulière de simulateur de tir qui reproduit au plus près les conditions réelles de manipulation de l’arme et l’expérience du tir réel pour maîtriser le stress au moment fatidique. Des équipes de tir formées étaient malheureusement disponibles en grand nombre à cette époque du fait de la chute du mur de Berlin et de la déshérence d’unités bien formées et équipées dans les anciens pays de la sphère soviétique. A cette époque, pour une somme relativement modeste (inférieure au demi-million de dollars de l’époque) il était possible de recruter un équipage de tir complet et les missiles nécessaires pour une telle opération.
Aussi n’importe quelle faction pouvait se payer cette prestation, à condition d’échapper à la surveillance des services secrets des grands pays ou de bénéficier de leur soutien…

Préparation du tir

Cette opération a forcément était précédée d’une ou plusieurs reconnaissances, surtout pour pouvoir tirer de nuit, afin de vérifier le créneau de tir, la visibilité réelle, les alentours, les obstacles éventuels sur la trajectoire du missile…
Comme les positions de tir se situent dans le camp militaire de Kanombe, ce n’est pas la peine d’avoir fait Saint Cyr pour en déduire que l’équipe de tir avait des complicités fortes avec les autorités militaires. Ils auraient sinon pris le risque d’attirer l’attention et plus encore d’être repéré la nuit du tir car il est très difficile de manipuler des missiles portables sans un minimum d’éclairage. Rappelons au passage que le camp avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide des Tutsi. L’équipe s’est vraisemblablement mise en place de nuit, avec un dispositif de protection autour afin d’éviter d’être croisée par des témoins. Les missiles et leurs accessoires devaient être déposés « prêts au tir » à l’arrière d’au moins deux pick up.

Dispositif d’alerte et d’identification de la cible

Comme expliqué plus haut, un tir efficace impose une bonne connaissance de l’endroit, a fortiori pour un tir de nuit, mais aussi un dispositif fiable d’alerte et d’identification de la bonne cible. Les experts montrent en effet que la fenêtre de tir est très étroite avec un missile portable, parce que :
– le missile est lourd (~ 16 kg au complet) sur l’épaule, un homme entraîné ne le supporte que quelques minutes sans risquer des crampes, donc il le dépose à ses côtés et il ne l’épaule que sur alerte. A condition d’être resté à proximité, il lui faut une quinzaine de secondes pour être en capacité de tirer réellement
– la séquence de tir est longue, évaluée à 12 sec minimum par les experts, soit de nouveau 15sec, au total une demi minute pour une fenêtre de tir estimée entre 1 et 3 minutes seulement. Cela laisse très peu de temps en réalité, compte tenu de l’incertitude qui règne en plus la nuit : est-ce le bon avion ? Et pas le C130 Hercules aperçu ou entendu dans la soirée ?
Le tir de ce missile nécessite donc un dispositif d’alerte d’arrivée de la cible. Il est trop incertain de se contenter du plan de vol théorique sauf à risquer de le louper et il est difficile de reposer sur des alerteurs éloignés car l’avion descend en altitude tardivement et est peu repérable à grande distance de la piste. Le rapport précise qu’il n’y a pas de radar d’approche, donc qui peut donner le signal et à quel moment ? La tour de contrôle, l’équipe d’accueil de la délégation présidentielle, forcément prévenue dès la prise de contact du pilote ? Et comment préviennent-ils l’équipe de tir, par radio ou par signal lumineux en vue directe de l’aéroport ? Les téléphones portables n’existent pas encore…
Ou alors l’équipe de tir dispose d’une radio sol-air qui leur permet d’écouter le dialogue entre l’équipage de l’avion et la tour de contrôle, ce qui nécessite une parfaite connaissance de la procédure pour pouvoir la comprendre (cf dialogue dans le rapport). Dans tous les cas, il faut un lien fort avec les groupes qui attendent l’avion ou le président.

Le tir

Psychologiquement il est impossible de ne pas suivre le tir jusqu’au bout et malheureusement le succès du tir ne fait aucun doute puisque l’avion explose quasiment en vol et se crashe, ce qui est très rare avec ce type de missile où ce sont en général des dommages « indirects » qui conduisent à l’altération de la cible, rarement visible. Il s’agit ensuite de repartir discrètement, alors que le départ des missiles a irrémédiablement attiré l’attention. Laisser les tubes vides des missiles n’a aucun sens car ce sont des éléments de tir que les équipes entraînées rapportent systématiquement sauf si elles doivent s’en débarrasser pour des raisons de discrétion ou de moyens transports inadaptés (moto, à pied,…). On aurait alors dû retrouver les caisses de transport, les bouchons d’extrémité, les piles/batteries, et même des missiles supplémentaires sûrement prévus….

L’équipe de tir s’est pourtant exfiltrée sans être repérée, à moins qu’elle n’ait tranquillement attendu sur le camp militaire.
Aucun témoignage n’a permis de les identifier jusqu’ici.
Il est vraisemblable que ses membres aient été effacés après leur contrat, ou qu’ils appartenaient à des organisations qui savent gérer un secret dans le temps.

Quelles conclusions possibles ?

Le tir de missiles contre l’avion du président Habyarimana a été une opération très professionnelle. Il ne peut donc pas s’agir d’un groupuscule de fanatiques hors de contrôle, mais bien d’une « partie prenante » au conflit qui a planifié, préparé et conduit ce tir de missiles, soit avec une de ses équipes entraînée à dessein, – par exemple à l’étranger -, soit en recrutant des mercenaires pour cette opération spécifique.
Compte tenu de l’attention qui était portée d’une part au Rwanda dans cette période de fortes tensions et d’autre part aux MANPADS pour éviter une action terroriste, il a fallu à la faction organisatrice de l’attentat le « parapluie » de services secrets assez puissants pour que l’opération ne soit pas bloquée ou éventée.
Du fait des facteurs techniques exposés précédemment et mis en exergue par le rapport d’expertise, il était très difficile de préparer ce genre d’opération en totale discrétion, c’est à dire avec ses propres moyens et sans que personne d’extérieur n’en soit informée. Il est donc probable qu’un service efficace comme la DGSE ait décelé des préparatifs (acquisition des missiles, préparation de l’équipe de tir, planification de l’opération) et en ait informé les plus hautes autorités de l’Etat français. La suite ou plutôt l’absence de réaction est du ressort d’une décision politique ou d’une négligence face à des alertes trop nombreuses.

L’origine des tirs dans la zone d’un camp militaire rwandais où stationnait notamment leur bataillon d’élite (le bataillon para-commando) laisse peu de doute sur le camp des tireurs tandis que les flammes de départ des missiles – plus de 100 m, incroyablement visibles de nuit – ne leur auraient laissé aucune chance de s’échapper s’ils n’avaient pas été dans leur propre camp. Il est donc plus que probable que les futurs membres du gouvernement intérimaire rwandais (GIR) et leurs sponsors aient organisé et conduit l’assassinat du président.

Ces extrémistes hutu ont ensuite pris le pouvoir et déclenché le dernier génocide du XXe siècle, sous nos yeux.

Dédicace à l’Ecume des pages, 17 mai 2017, boulevard St Germain.

L’Ecume des pages, c’est cette belle librairie juste à côté du café de Flore. Julien m’a proposé d’y organiser la dédicace, au cœur du quartier St Germain et à quelques centaines de mètres des Belles Lettres, célèbre éditeur du boulevard Raspail.
En fait le seul qui ne soit pas célèbre dans cette affaire, c’est moi et pourtant nous avons prévu rien de moins que trois heures de dédicace…

Julien me rassure, il invitera sa propre clientèle mais il me prévient aussi que ça marche à condition d’inviter ses proches, son réseau personnel. Alexandre prépare une invitation, très classique, je l’envoie à plusieurs cercles qui parfois se recoupent :
La famille et amis proches pour commencer, qui répondent moyennement, souvent convaincus qu’ils auront d’autres occasions de se faire dédicacer ce livre.
Mes anciens compagnons d’arme, beaucoup sont colonels (lourds) et généraux désormais, bien trop occupés pour s’accorder un simple rendez-vous avec leur passé. Pourtant c’est cette génération qui a été marquée par la guerre en ex Yougoslavie et plus spécialement par le siège de Sarajevo, l’objet même de ce récit.
Mes camarades cheminots viennent nombreux, je revois avec plaisir leur sourire courageux, eux qui travaillent dans ce monde si hiérarchisé et discipliné, bien plus que l’armée en tout cas, comme l’avait remarqué le général De Gaulle.
Mes copains d’Humanis enfin, dont je suis surpris de l’intérêt qu’ils portent à un sujet tellement éloigné de notre monde d’assureurs, fait de réduction des risques et de réconfort de nos assurés, l’antithèse même du monde que j’essaie de raconter dans Vent glacial.

La préparation de la dédicace est un peu controversée, les pros du sujet me disent que signer 50 livres dans la soirée serait un succès, tandis que j’ai reçu beaucoup plus de réponses et que je serais vraiment désolé que quelqu’un puisse se déplacer sans rapporter un exemplaire du livre avec mon précieux griffonnage. Négociation à trois, le libraire doit éviter de former un stock d’invendus même si son métier consiste grandement à les retourner, l’éditeur veut optimiser ses déplacements et les cartons à transporter, je ne veux pas créer de frustration. Alors pour faciliter un accord, j’écris à mes interlocuteurs que je repose sur leur expérience et leur savoir faire, mais qu’à ce jour j’ai plutôt une centaine de réponses positives sans compter ceux qui ne m’ont pas encore répondu.

Jour J, j’ai préparé deux et même trois lectures pour meubler la séance si le temps se faisait long, et puis c’est aussi une rencontre, il fallait bien que j’extrais ces quelques passages du livre que je ne me sens d’ailleurs pas du tout de lire. Lire publiquement est en soi un exercice difficile, lire ce qu’on raconte dans un livre me semble hors de portée, je verrais bien …
J’ai mis un costume sombre et une pochette dans des tons très classiques, supposés me conférer l’allure sérieuse et réfléchie d’un écrivain. Mais je me renverse une tasse de thé sur ma belle chemise bleue, que j’essaie maladroitement de nettoyer au bureau avant qu’une collaboratrice ne me dise avec une grimace sans appel, « tu n’as vraiment pas le temps de repasser chez toi ? ». Je m’exécute, reprends au passage un thé, consomme ma marge de temps et repars d’un pas empressé sur le boulevard St Germain.

À la hauteur du café de Flore, j’aperçois François dont j’espère que c’est bien pour moi qu’il est ici. Son sourire me rassure, je ne serai pas seul à la dédicace. Nous allons tranquillement à la librairie devant laquelle m’attend aussi Bruno, dit le sheriff, un cheminot qui aurait dû être flic, mais les voies du seigneur sont impénétrables. Je leur propose de rentrer et je réfléchis déjà à la formule bien pesée que je pourrais utiliser dans chacun de leur cas pour laisser une empreinte personnelle et éternelle sur cet objet qu’est un livre. Mais en pénétrant dans la librairie, je comprends que je devrais faire autrement, car il y a déjà plus de vingt personnes qui m’attendent, livre en main… je résiste à la tentation d’aller les saluer une par une pour les remercier d’être venue mais les faire attendre bien plus que raisonnable, l’attente c’est une expérience de cheminot et de militaire, je me souviens qu’il vaut mieux la limiter…

Je me précipite donc à la petite table dressée au milieu des présentoirs et sur laquelle sont empilés des exemplaires de mon récit. Juste le temps de saluer Julien et Alexandre, boire le tiers d’un verre d’eau, retrouver le crayon bleu avec lequel je n’écris plus depuis des années, disposer mon indispensable sac à dos et laisser tomber ma veste. Je peux enfin lever le nez et regarder cette « foule » qui se presse vers la table dans un désordre qui ne me ressemble pas. Je prends ma respiration, choisis ma première victime, la salue d’une longue poignée de main et d’un mot de remerciement. Elle s’excuse d’être venue si tôt car il n’est pas encore l’heure offficielle de l’événement, comme si je pouvais lui reprocher de m’honorer de sa présence. Je saisis son livre, page de garde, le 17 mai 2017 avec ce zéro barré que j’affectionne, je l’utilisais pour ne jamais le confondre un 0 avec un o dans les codes. Je me rappelle aussi qu’il est préférable d’éviter de mentionner le prénom dans une dédicace, source d’erreur forcément regrettable. J’écris :
La recherche de la vérité est une aventure sans fin… Amicalement, en écrasant les m pour écrire d’un trait plus rapide, complété du gribouillis qui me sert de signature.
Mon premier interlocuteur, qui a fait tout ce déplacement pour me voir car il ne sait pas encore ce qu’il va faire de ce livre, aimerait maintenant discuter, tandis que j’aperçois des signes d’impatience des poursuivants qui ne savent même plus dans quel ordre ils sont arrivés. En fait je n’ai pas d’autre choix que remercier mon hôte, lui recommander de me faire un retour et lui signifier que nous aurons ainsi plus de temps pour discuter du livre et bien sûr de nous…

J’ai déjà trois mains au dessus de la table qui me tendent leur exemplaire à signer, je choisis celle du centre, un vieux réflexe d’équilibre, c’est Georges qui la tend. Extraordinaire octogénaire à la magnifique chevelure blanche, il dégage une énergie époustouflante. Georges a joué un rôle particulier dans l’écriture de ce récit. Lors d’un déjeuner, il m’a raconté comment il n’avait jamais pu raconter la guerre d’Algérie et m’a aidé à prendre conscience qu’il fallait écrire ces épisodes tragiques pour faire savoir et aussi pour s’en débarrasser. J’aimerais le prendre dans mes bras et lui dire combien il m’a apporté, mais un regard électrique juste derrière lui me rappelle à l’ordre, je signe :
Pas à pas, s’approcher de la réalité…
et je m’engage à ce que nous prenions date pour discuter, car je n’ai même pas le temps de consulter mon calendrier.

Les sourires se succèdent, le libraire a maintenant organisé une file bien rangée qui fait le tour de ses rayons et permet de picorer au passage dans l’extraordinaire richesse de ces ouvrages. J’accueille, je signe et je remercie avec une cadence soutenue tandis que la file d’attente, j’oserais dire les patients, me maintient sous pression.
Caroline, dont le mari possède portant déjà le livre, apparaît avec un beau sourire mystérieux, elle veut faire lire ce témoignage à Hubert Védrine, un de ses proches qui fut au cœur de l’ambiguïté de l’intervention française à Sarajevo (comme au Rwanda dans ma mission précédente). J’admire son initiative, même si je crains qu’il ne soit trop difficile pour l’ancien secrétaire général de l’Elysée d’accepter une telle contradiction.

Les poignées de main et les accolades se succèdent, Agnès est trempée, je comprends qu’il pleut orage et pourtant mes hôtes sont toujours aussi nombreux. Elle est l’auteure de plusieurs livres, elle sait combien la dédicace est un moment important.
Alain de son mètre quatre vingt dix me toise avec bienveillance, je lui rappelle qu’il s’agit d’une version non officielle de l’intervention militaire française à Sarajevo, il me sourit avec ce flegme si particulier des sous-mariniers.
Guy est venu de Clermont Ferrand, Chantal de Marseille, Bruno de Reims, Mikael de l’autre côté du boulevard, je n’ai pourtant que quelques instants à leur consacrer quand j’aurais aimé passer la soirée avec chacun d’entre eux.
Yvon a préparé un texte de dédicace pour un ami proche qui se bat contre un cancer, quelques mots choisis avec soin, comme tout ce qu’il choisit.
Leila que je n’ai pas vue depuis des années, Daniel qui m’a fait découvrir les endroits les plus reculés de la Drôme, Brigitte qui veut en offrir un exemplaire à chacun de ses enfants, Olivier qui bâtit des chantiers navals, Séverine qui m’a préparé aux interviews. Alexandre, Boris, Camille, Dominique, Emmanuel, Frédéric, Gautier, Hélène, Isabelle, Jacques, Kim, Laurence, Michel, Naima, Olivier, Pascale, Quentin, Robert, Stéphanie, Thierry, pas de U, mais Vincent, Wilfrid, Xavier et Yann, il manque le Z !

En trois heures, je signe finalement 150 livres, le dernier disparaît grâce à Anne qui est arrivée la dernière, mais arrivée quand même. La séance s’arrête, je finis enfin mon verre d’eau, savoure ce « succès d’estime », maintenant il me faut attendre que ces hôtes lisent ce récit et me disent ce qu’ils en pensent. C’est un autre épisode …

Vent glacial sur Sarajevo 

Un peu de documentation sur l’opération Turquoise au Rwanda

Je ne suis pas sûr que le débat politique sur le rôle de la France dans le drame rwandais se tiendra dans les conditions actuelles de température et d’hygrométrie de nos parlementaires…

La justice, les historiens, les journalistes d’investigation continuent leur travail d’exploration de ce sujet inabouti, et je donc mets en ligne quelques documents, à la disposition de ceux qui cherchent à reconstituer le puzzle des évènements.

Je regrette évidemment que mon roman sur l’opération Turquoise, Vents sombres sur le lac Kivu, soit aujourd’hui une des versions les moins romancées de cet épisode compliqué et j’invite ceux qui souhaitent en avoir une image réaliste à le lire.

rapport fin de mission Turquoise Rwanda 1994_Guillaume Ancel

rapport fin de mission Turquoise Rwanda 1994_Guillaume Ancel

Un rapport complet mais très synthétique, avec les références de l’archivage militaire.
Toute remarque sur l’aspect politique de cette mission était contrainte par le « devoir de réserve » et il m’avait été demandé expressément de ne pas en faire état par écrit. Les aspects traités sont donc surtout techniques.
Je le publie in extenso, même si les conclusions me semblent complétement obsolètes aujourd’hui, notamment sur l’absence de visibilité de MSF qui avait d’autres raisons.

 

article Nouvelle Revue d’Artillerie_Rwanda déc1994

article Nouvelle Revue de l'Artillerie Rwanda déc 1994
article Nouvelle Revue de l’Artillerie Rwanda déc 1994

Et puis, en guise d’illustration, cet article de fin 1994 dans la presse interne de l’armée de terre, – la très sérieuse Nouvelle Revue de l’Artillerie -, qui traite de manière technique mais sans ambiguïté de l’orientation initiale de la mission Turquoise.

Il est intéressant de noter le décalage avec le « réhabillage » construit dans les années suivantes, tel que décrit aujourd’hui encore dans la Version Officielle de cette opération, comme si nous devions cacher les décisions politiques prises à l’époque.