VERBATIM sur « Rwanda, la fin du silence »


Rwanda, la fin du silence a suscité de nombreuses réactions, j’en publie quelques-unes en priant leurs auteurs de m’excuser d’avoir raccourci ainsi la richesse de leurs critiques :

Claude, moine cistercien, il était à Kigali au moment du déclenchement du génocide. Il écrit de Notre Dame des Neiges, en Ardèche.
« je vous dois un grand merci pour votre témoignage courageux, mais bien nécessaire pour crever le nuage de mensonges. »

Clotilde, étudiante
« C’est, pour moi et pour ma génération, ainsi que celles qui arrivent et celles qui existent depuis 25 ans, quelque chose d’essentiel. Nous avons besoin de savoir ce qui s’est passé, et pas seulement au Rwanda. J’espère sincèrement que la situation va évoluer rapidement. »

Franca, rescapée
« Merci de vous battre pour la vérité, notre vérité…
Bientôt 25 ans que le génocide des Tutsis a chamboulé la vie de tous rwandais ou ceux qui l’ont vu. J’avais presque 10 ans.
Chaque 7 avril, je redeviens cette petite fille pendant 3 mois. Après, je me redonne le droit de revivre normalement. Heureusement, que des gens comme vous sont là pour nous éclairer, nous aider à travailler sur notre mémoire collective qui flanche et la responsabilité de notre état. »

Joseph, ancien compagnon d’armes du 1º Spahi
« Je sais que tes écrits sont controversés, c’est la preuve que la vérité n’est pas bonne à dire.
Nous avons été engagés, dans ces conflits, avec des responsabilités différentes, mais nous avons la même perception des évènements. »

Madeleine, rescapée et journaliste
«  Je dois t’avouer que j’avais une certaine appréhension en l’ouvrant. Ces dernières années j’ai eu du mal à lire tout ce qui concerne le génocide et le rôle de la France. Ca réveille en moi un sentiment de tristesse, d’impuissance et de révolte stérile.
J’ai été agréablement piégée par ton écriture. Par moments, mon esprit s’égarait et j’avais l’impression de lire un récit d’aventure humaine ou plutôt inhumaine et non celui de l’extermination des miens et de la trahison de mon deuxième pays. Je voudrais tout simplement te dire « Merci ». »

Malick, officier saint cyrien, Côte d’Ivoire
« Avoir votre témoignage sur les cas de conscience que peuvent nous poser notre engagement dans l’armée est une chance incroyable pour le jeune officier que je suis.
Je vous envoie tous mes encouragements dans votre combat pour la vérité. Il est rare d’avoir l’audace, d’avoir un esprit critique dans l’armée et surtout dans la communauté de Saint Cyr. »

Nathalie, avocate
« J’ai beaucoup aimé aussi la description des légionnaires, dont on peut percevoir la droiture, la bravoure, l’esprit de corps. Un monde que je ne connais pas. J’ai lu ce matin une lettre ouverte d’un General de Saint Cyr. Je n’ai pas reconnu ton livre dans la critique qui est portée et je trouve que la façon dont on essaie de te blesser sonne faux. Pour ma part, je me félicite que tu n’aies pas écrit ce livre plus tôt. Collectivement, nous n’étions pas prêts à lire et entendre ton message. Alors, Merci d’avoir attendu, quelle qu’en soit la cause. J’espère que ta contribution permettra qu’on nous rende compte, vraiment de ce qui est accompli ou pas en notre nom. »

Roland, cheminot en chef
« Ton analyse politique sur les similitudes Turquoise / siège de Sarajevo me parait tout à fait pertinente .
Peut être le temps est il venu pour que la vérité apparaisse, grâce à la génération de dirigeants plus jeunes qui privilégieront l’intérêt du retour d’expérience, source de progrès, par rapport au confort de ceux qui ont décidé sans assumer en 1994. »

Thibaut, culture britannique
« Votre démarche est indispensable, et je pense en comprendre les (nombreuses) raisons. La France n’est pas un pays qui aime beaucoup l’autocritique et le pouvoir/société y est bien trop centralisé/ enfermé dans une bulle…
Etant résidant britannique depuis 15 ans, les retours d’expérience y sont beaucoup plus courants (dans le civil aussi), la « caste politique  » y est beaucoup moins protégée qu’en France, mais une carrière politique / militaire y est pour la grande majorité beaucoup plus courte… »

Thierry, conseil au Canada
« Au delà du fait que tu as une façon d’écrire intimiste et… presque comme si un ami de longue date te racontait une histoire d’une justesse incroyable, je ne peux qu’admirer le courage de ton geste. J’ose également mesurer le poids de ce que tu assumes dans ta démarche et le coût de ton intégrité. Je te remercie pour ce que tu fais, car plus globalement tu évoques, sans complaisance et sans jugement, des rouages qui sont en partie cause-racine du déclin de notre civilisation, tout en laissant au lecteur son libre arbitre… »

Valérie, accompagnatrice
J’ai lu ton livre et il m’a laissé une très vive émotion. […]
Bravo pour ta démarche que je salue.
Tu connais sûrement les paroles de la chanson de Julien Clerc qui me
reviennent inconsciemment ….même s’il ne s’agit que d’une chanson :
« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés
Comme une langue ancienne
Qu’on voudrait massacrer
Je veux être utile
À vivre et à rêver

J’ai reçu aussi cette critique, très sévère, que je laisse à la responsabilité de son auteur
Michel, ex agent secret ?
« J’ai vu tes interventions TV. Sans grand talent. Tu paraissais. Vieux. Triste. Revanchard. Vendeur de livres. Pas très au point au demeurant. Tu n’as jamais participé à la fête politique dont tu te targues. Je t’expliquerai un jour. On était deux du Service Action. Avant ton aventure programmée. Qui nous fait rire. […] Mais stp arrête. Ridicule. »

Je n’ai pas répertorié les insultes et les menaces, elles étaient trop nombreuses et vraiment mal écrites, à l’exception de celles de Jacques Hogard dont j’ai conservé ce florilège :
« mythomane, mégalomane, fabulateur […] animé d’une envie déclarée de nuire, de revanche, un subalterne en rupture de ban […] manipulé par des milieux bobos, de bobos de gauche, mondialistes, un peu antimilitaristes […] un esprit confus, gravement confus […] animé par la malhonnêteté et la méchanceté, un adepte des poisons intellectuels français : la repentance et le mensonge, et enfin un porteurs de valises du FPR, très marqués par les influences mondialiste, gauchiste, anti militariste […] un officier raté et un traître. »

Tout le monde n’est pas obligé de partager sa conception de la démocratie, de l’honneur militaire et du respect des anciens compagnons d’armes.

Un témoignage pour que le silence ne devienne pas amnésie

En mars 2018, Les Belles Lettres ont publié Rwanda, la fin du silence qui est mon témoignage, en tant qu’ancien lieutenant-colonel de l’armée française, sur l’opération Turquoise, l’intervention militaire de la France en plein génocide des Tutsi au Rwanda.
Après deux années d’interviews et de conférences, une centaine au total, je recevais en 2015 un message d’avertissement très clair :
« Ce serait dommage, une fois que tu seras moins présent dans les media, de te faire écraser sur un passage piéton… »
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais cela s’est avéré un peu compliqué. Alors j’ai compris qu’il était temps d’écrire l’intégralité de mon témoignage sur ce « Tchernobyl des interventions extérieures de la France », écrire pour que ma mémoire ne puisse plus être effacée et que le silence, des militaires comme des décideurs de l’époque, ne se transforme pas en amnésie.

Je remercie Les Belles Lettres de l’avoir publié dans leur collection « Mémoires de guerre » et le professeur Stéphane Audoin-Rouzeau d’avoir soutenu si efficacement une démarche qui était loin d’être évidente.
Ce livre est donc un témoignage sur la réalité de cette opération Turquoise. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongées par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent, aujourd’hui encore, à raconter une fable aux Français tout en bouclant soigneusement les archives d’une opération qu’ils n’hésitent pourtant pas à présenter comme « humanitaire ».
Je n’ai jamais prétendu détenir la « Vérité », mais ce récit est un morceau de réalité, une pièce du puzzle totalement incompatible avec la version officielle.
Je souhaite que ce témoignage alimente un débat indispensable et suscite d’autres témoignages sur cette opération menée au nom de la France, mais sans que les Français n’aient le droit « d’en connaître ».

C’est un enjeu de démocratie à l’heure où les pressions sécuritaires ne cessent de menacer nos libertés, et tout particulièrement la liberté de penser.
C’est une question de dignité pour un ancien officier français de savoir qui nous a compromis dans cette mission qui apportait un soutien de fait aux génocidaires, alors que ma génération est celle qui aurait dû empêcher ce génocide, le dernier du XXème siècle.
C’est enfin un sujet de décence, de reconnaître la vérité pour nous permettre d’honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher.

 

Ce témoignage a été difficile à écrire, son seul intérêt est qu’il soit lu. Merci de votre aide pour le faire connaître.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence, qui consiste à cacher ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.
Partager ces « événements », c’est éviter aussi qu’ils ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et qu’ils viennent nous hanter alors que nos horizons se rétrécissent. 
»

Voir aussi la série d’articles sur la culture du silence

Hommage au capitaine Mbaye Diagne, qui a sauvé des centaines de Tutsi pendant le génocide, au péril de sa vie

 

Le capitaine Mbaye DIAGNE, un héros sénégalais au Rwanda.

Alors que les 25èmes commémorations du génocide des Tutsi au Rwanda se tiendront début avril 2019 et que le débat sur le rôle de la France continuera à être pollué par le bouclage des archives et l’amnésie des décideurs français, j’aimerais rappeler le souvenir de cet officier sénégalais, compagnon d’armes et observateur militaire de l’ONU, qui a sauvé des centaines de vie à Kigali, armé de son seul courage.

Un observateur militaire au service des Nations Unies

Le capitaine Mbaye Diagne venait du Sénégal pour être observateur militaire au Rwanda. Il était donc désarmé comme l’exigeait cette fonction, que j’ai exercée au Cambodge et que j’espère bientôt raconter dans un nouveau récit.
C’est un rôle de « témoin impliqué » qui peut devenir extraordinairement dangereux quand la situation explose, comme au début du génocide à Kigali le 6 avril 1994, lorsque les extrémistes hutu s’emparent du pouvoir en assassinant le président Habyarimana pour enclencher leur « solution finale », effacer les Tutsi.
Alors que les casques bleus (2 500 hommes) sont paralysés par le refus de l’ONU d’intervenir et par l’incapacité de leur commandant – le général Dallaire – à dire non, le capitaine Mbaye Diagne va intervenir de sa propre initiative pour récupérer chaque fois qu’il le peut des Tutsi menacés et les conduire en lieu à peu près sûr.

C’est donc désarmé, ou plutôt armé de son extraordinaire courage, que mon camarade de l’armée sénégalaise va sauver près de 600 vies, traverser les barrages des forces génocidaires, stopper les massacreurs sur les lieux où il intervient et défendre par sa seule détermination toutes ces personnes qui sont pourchassées au seul crime d’être tutsi.

Un exemple qui questionne

Évidemment, son exemple fait aussi apparaître un gouffre, ce qu’il était envisageable de faire alors que les événements s’accéléraient, tel un incendie, et qu’il était possible d’intervenir comme il l’a démontré.
Là où le général Dallaire fut paralysé par sa loyauté et son obéissance, là où les soldats français furent compromis par une politique indécente de soutien aux génocidaires, le capitaine Diagne a été guidé par son sens du devoir et par son humanité.

Qu’il en soit honoré, car le capitaine Mbaye Diagne est une fierté dans ce difficile métier militaire.

La bombe de Bernard Kouchner

En condamnant « la très lourde faute politique » de la France au Rwanda dans son interview au journal La Croix Bernard Kouchner fait exploser la fable officielle d’une intervention française strictement humanitaire qu’essaient encore de défendre certains décideurs politiques de l’époque, en particulier Hubert Védrine et Alain Juppé, ainsi que les « responsables militaires » de cette intervention, l’amiral Jacques Lanxade et le général Jean-Claude Lafourcade, même si ce dernier n’avait pas réellement de pouvoir de décision, grandeur et servitudes militaires… Certains se questionneront sur les motivations et l’aspect tardif des déclarations de l’ancien ministre des affaires étrangères du président Sarkozy, mais le plus intéressant réside dans la clarté de ses propos.

Un aveuglement politique

« la France a commis une très lourde faute politique. Les décideurs n’ont pas voulu voir, malgré l’avis de nos services, qu’ils étaient l’ami des génocidaires ».
On sait aujourd’hui que de nombreuses informations sur la nature génocidaire du gouvernement hutu avaient alimenté les décideurs français de l’époque. Le général Jean Varret avait été écarté de la « coopération » pour avoir averti de cette dérive tandis que la DGSE, les services officiels de renseignement de l’Etat, a décrit sans ambiguïté dans une note du 04 mai 1994 – un mois et demi avant l’opération Turquoise – comment le gouvernement rwandais que nous soutenions était à l’origine des massacres et « qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité. »
Rien n’y a fait donc, ou plutôt d’autres sources et influenceurs ont manifestement emporté la conviction de nos gouvernants, en particulier du président Mitterrand.
« Tous ceux qui gravitaient autour de François Mitterrand, les caciques du parti socialiste de l’Élysée, certains ministres de droite, les généraux qui étaient autour du président… l’ont poussé à se tromper de grille de lecture. »

Le silence de l’armée française

En affirmant « que Turquoise n’ait pas procédé à l’arrestation des membres du Gouvernement intérimaire rwandais, c’est gros ! Le général Lafourcade a beau dire que l’ONU ne lui avait donné aucune consigne à ce sujet, il aurait pu et dû agir autrement », Bernard Kouchner aurait pu approfondir le raisonnement car l’opération Turquoise n’a jamais été dirigée par l’ONU mais par… l’Elysée. Interviewé par le même journal, le général Lafourcade s’enferre dans un déni grotesque en expliquant que « l’ONU ne l’avait pas prévenu que nous soutenions un gouvernement génocidaire  », mais cette responsabilité politique ne lui incombe pas, c’est encore une fois aux décideurs de l’époque de répondre aux Français, en premier lieu Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée. Il serait temps que ces militaires s’abstiennent de défendre – aussi – les graves erreurs politiques qui ne sont pas de leur ressort.

25 ans de déni

« c’est l’énorme ambiguïté de la France au Rwanda. Elle a perduré pendant le génocide et elle perdure encore parmi certains socialistes, en particulier parmi les proches toujours vivants de François Mitterrand. »
Ces décideurs politiques ne se sont pas contentés de se tromper – dramatiquement – en soutenant les génocidaires des Tutsi, ils se sont permis d’échapper à leurs responsabilités en mentant de manière éhontée aux Français depuis un quart de siècle, notamment grâce au travail d’enfouissement de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès, gardien du temple de la Mitterrandie. La première faute était dramatique, mais la seconde est impardonnable car elle a permis de répéter ce type d’erreur, comme les massacres de Srebrenica en juillet 1995, de polluer durablement nos relations avec nos partenaires européens et africains, et enfin de mentir aux Français sur une opération pourtant menée en leur nom, un déni de démocratie.

Comprendre et contrôler

« La France a-t-elle tiré des leçons de son rôle au Rwanda ? Il faudrait pour cela qu’elle connaisse le problème. Mais la vérité avance lentement  : des officiers […] de l’opération Turquoise commencent à parler. »
Aujourd’hui de trop rares témoignages de militaires, en rupture avec cette pernicieuse culture du silence, fissurent le coffrage du Tchernobyl des opérations extérieures de la France. Après le témoignage de Thierry Prungnaud, ancien sous-officier d’élite du GIGN, le mien, purement factuel et celui de l’aviateur sur les missions de frappes aériennes organisées contre les ennemis des génocidaires, d’autres viendront, lentement, inéluctablement. Mais seule l’ouverture réelle et systématique des archives pourrait éviter de telles monstruosités politiques dans le pays des droits de l’homme. Le président François Hollande avait astucieusement annoncé cette ouverture des archives en 2015 pour clore la polémique , tout en se gardant bien de le faire en réalité.

Est-ce que le président Emmanuel Macron aura le courage de confronter notre nation à ses responsabilités dans le génocide des Tutsi au Rwanda, le dernier génocide du 20º siècle, le seul que nous aurions pu empêcher ?

Témoignage d’un aviateur français sur l’opération « humanitaire » Turquoise

Le reportage de Laurent Larcher dans La Croix du 24 juin 2018 apporte de nombreux éclairages sur l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le témoignage d’Oscar, aviateur engagé pendant l’opération Turquoise, est clair sur la totale ambiguïté de cette opération « strictement humanitaire » : son récit est complètement cohérent avec ce que je décris dans Rwanda, la fin du silence mais il est notable qu’Oscar veuille rester sous anonymat pour « ne pas s’attirer inutilement des ennuis »… il confirme aussi l’option envisagée d’action sur Kigali, mais surtout la nature anti-FPR de l’opération initiale et le pilotage par l’Elysée.

« Le 30 juin, les équipages sont convoqués à la nuit tombée. « Vous allez intervenir au petit matin pour “bloquer” les rebelles, car la tension monte sur le terrain […] Ils s’étaient envolés pour faire leur métier  : appuyer nos troupes au sol en frappant les rebelles. […] En 1994, engager la chasse dans une action de combat ne pouvait se faire que sous l’autorité du président de la République. »

La réponse de Hogard s’inscrit dans le déni en bloc, « Je peux vous assurer qu’il n’a jamais été question, le 30 juin et le 1er juillet, d’attaquer le FPR » et, confronté au témoignage d’Oscar, il persiste, « C’est du rêve. Rien de tout cela n’est exact. »
Lafourcade décide quant à lui de changer de version : après avoir nié ces faits pendant 4 ans, il déclare – à l’instar de l’amiral Lanxade deux semaines plus tôt – que cet engagement aérien a finalement bien existé mais dans un but exclusivement défensif,
« Cet épisode était une action tactique du niveau du commandant de secteur pour assurer la sécurité de son dispositif. La mise en place de ce mode d’action sous la forme d’un coup d’arrêt a été organisée à son initiative. »
Donc Lafourcade n’y est pour rien, même s’il met à mal ses affirmations « qu’aucune opération n’échappait à son contrôle et que tous les ordres d’opération auraient été publiés » alors que ceux-ci ne l’ont manifestement jamais été…

Pour mémoire, sa position affichée jusqu’ici était plutôt inverse :
LAFOURCADE – 10 JUILLET 2014
« Contrairement aux affabulations de certains irresponsables et idéologues engagés, François Léotard, dans une interview à RFI le 3 juillet, précise que la feuille de route de Turquoise ordonnait d’éviter la confrontation avec le FPR et qu’aucune offensive sur Kigali n’avait été planifiée. Pour ce qui me concerne, que ce soit pendant la préparation de l’opération ou lors du déploiement de la Force, j’affirme qu’aucun raid sur Kigali ou action contre le FPR n’ont été planifiés et que je n’ai jamais reçu ni donné d’ordres ou de directives pour bloquer le FPR. Tous les documents opérationnels en font foi. »

OPÉRATION TURQUOISE, AFFABULATIONS. UNE MISE AU POINT DU GÉNÉRAL LAFOURCADE

Dans son interview au journal La Croix, Lafourcade évacue les « accrochages » avec le FPR qui « n’auraient fait aucun mort » tandis que des unités de Turquoise sont intervenues notamment contre une « tentative d’incursion » du FPR, faisant une quinzaine de morts du côté de ces derniers, opération controversée à laquelle participa le capitaine François Lecointre.
Lafourcade est extrêmement mal à l’aise quand Laurent Larcher lui fait remarquer qu’il n’a rien fait contre les organisateurs du génocide – les membres du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) – qui ont pu protéger leur fuite vers le Zaïre grâce la zone humanitaire sûre organisée par l’opération Turquoise. Pourtant c’est exactement ce qu’il reprochait au général Dallaire, le commandant canadien des casques bleus. Mais Lafourcade n’hésite pas à se retrancher derrière l’absence de directives de l’ONU alors même que toute l’opération était pilotée par l’Elysée.

« C’était à l’ONU de nous le dire puisque nous agissions sous son mandat… et elle ne nous en a rien dit  ! »

Hogard m’avait pourtant affirmé sur place qu’il avait reçu des directives (françaises) très claires d’escorter les membres du GIR, sans les neutraliser, pour qu’ils aillent s’installer au Zaïre…

Une dernière mention sur les « regrets » de Lafourcade concernant le drame de Bisesero, pour lequel il affirme encore que « nous étions trop peu nombreux, au 27 juin, pour prendre le risque de nous déployer dans une zone où nous pouvions être accrochés par le FPR », alors que l’unité de combat du 2ºREI dans laquelle j’étais intégré n’a même pas été mise en alerte pour intervenir au profit des rescapés laissés à leurs bourreaux jusqu’au 30 juin.

Au-delà des contradictions et des revirements des « autorités militaires » qui sont payées pour assumer ce qui s’est passé, il me semble que le questionnement essentiel devrait porter sur les décisions politiques prises à l’époque, car le rôle de la France pendant l’opération Turquoise et plus largement sur le génocide des Tutsi était de leur ressort exclusif, sauf à penser qu’un « commandant de secteur » avait la possibilité de déclencher la guerre contre les ennemis des génocidaires. Ce ne sont pas des « détails » comme Hubert Védrine a cherché à me le vendre, mais des responsabilités que ces décideurs politiques doivent assumer sans se réfugier derrière le bouclier offert par mes compagnons d’arme.

Seuls l’ouverture réelle des archives et un travail sérieux d’historiens permettront de connaître la réalité.

Rwanda, le Tchernobyl des interventions françaises

Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda est le Tchernobyl de nos interventions extérieures. Un quart de siècle après les faits, nous ne sommes toujours pas capables d’affronter la réalité en ouvrant les archives de cette opération pourtant qualifiée « d’humanitaire ».
Comme manifestement je n’arrivais pas à être entendu lorsque je parlais de ce sujet, depuis 24 ans maintenant, j’ai décidé de publier un témoignage écrit et factuel, contraire à la culture du silence que les décideurs de l’époque essayent d’imposer par tous les moyens. Insulté, menacé, je suis pressé de me taire par ceux-là mêmes qui refusent d’aborder le sujet de fond : quel a été notre rôle dans le dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher, le seul aussi où nous sommes intervenus aux côtés des génocidaires ?
Paul Quilès, ancien président de la mission « d’information » parlementaire, est-il un des gardiens du sarcophage coulé sur cette catastrophe française qu’on a voulu nous « épargner » en la recouvrant de béton ?
Comment peut-il encore écrire que « les questions majeures qui restent sans réponse n’impliquent pas la France » après ce témoignage factuel sur la manière dont nous – militaires français – avons été missionnés pour essayer de remettre au pouvoir le régime génocidaire avant de protéger sa fuite vers le Zaïre devenu Congo et le réarmer dans des camps de réfugiés ?
Ce ne sont peut-être que des « détails », comme me l’avait expliqué si calmement Hubert Védrine, le 30 août 2014, lors de l’université d’été du PS.
Malheureusement la catastrophe de Tchernobyl nous a montré que ce n’est pas en bétonnant un désastre qu’on le règle.
Un génocide ne s’efface pas avec le temps, encore moins en l’occultant.
Un million de victimes en 100 jours, quinze fois Oradour sur Glane par jour.
Ce sont nos mémoires qui entretiennent cette armée de fantômes et nous rappellent ces erreurs dramatiques que le déni rend tragiques.
Nos mémoires… la mienne n’est plus effaçable, car elle est désormais écrite, et publiée.

Livraison d’armes à nos alliés, les génocidaires.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »