Rwanda, le génocide contre les Tutsi, le génocide que nous aurions dû empêcher

 

Depuis plusieurs années, je questionne le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je ne devrais pas dire la France, mais plutôt une poignée de décideurs français, qui ont sans doute voulu soutenir un régime pour maintenir ce pays dans leur zone d’influence.
C’est l’histoire d’un Déni, un déni de démocratie, un déni de la vérité, un déni de la vie.

La France entre secrètement en guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR), qu’elle assimile aux Tutsi

Cette histoire commence en 1990.
L’Etat français est entré secrètement en guerre au Rwanda, en l’absence de tout débat démocratique. Nos soldats sont allés soutenir un régime qui présentait tous les signes d’une volonté génocidaire, c’est à dire la destruction d’un groupe social, les Tutsi.
Et nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée, exclusivement composée de Hutu, et de leur livrer massivement des armes. Nous nous sommes aussi battus à leurs côtés contre leurs ennemis du FPR que nous assimilions aux Tutsi, en nous inscrivant de fait dans leur idéologie génocidaire.
Mes camarades artilleurs ont ainsi stoppé plusieurs offensives du FPR, faisant des centaines de morts dans des combats qui n’étaient pas les nôtres et qui sont occultés aujourd’hui encore par l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées à cette époque, quand bien même le général Didier Tauzin décrit ces combats avec un enthousiasme inquiétant.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Lorsque nos « amis » rwandais du régime Habyarimana nous parlaient de leur volonté de liquider les Tutsi, lorsqu’ils nous parlaient de leur « solution finale », nous détournions le regard. Nous avons même envoyé un officier de gendarmerie pour les aider à mieux organiser le fichage de leurs ennemis de l’intérieur.
Nous avons mis à l’écart toute critique, comme celles du général Jean Varret qui dirigeait alors la « coopération militaire ». C’est une absence totale de débat qui prévalait dans cette politique décidée exclusivement par l’Elysée et qui nous impliquait de plus en plus aveuglément face à la préparation et à l’organisation du génocide.
Est-ce notre arrogance qui nous a laissé penser que nous contrôlions la situation, alors que nous n’avons jamais cessé d’être manipulés par les extrémistes hutu, qui peut-être fascinaient certains d’entre nous ?
1993, le président Habyarimana accepte de signer des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR, alors que Paris était plus que mitigé, certains à l’Elysée se désespérant de donner trop de pouvoir à ceux qu’ils appelaient les « khmers noirs ». L’un des conseillers du président disait même : « Arusha, c’est Munich ». Le soutien à ces accords de paix est l’un des principaux arguments des décideurs de l’époque mais ils ont oublié leurs réticences, ils ont oublié qu’ils ont continué à livrer massivement des armes au régime Habyarimana, ils ont oublié la suite des événements…

Un génocide perpétré par des extrémistes qui n’ont jamais perdu le soutien de Paris

6 avril 1994, le président Habyarimana rentre de Tanzanie où il a accepté les modalités de partage du pouvoir avec le FPR. Son avion va se poser sur l’aéroport de Kigali, la capitale du Rwanda. Il est abattu par un tir double de missiles. Cet assassinat du président Habyarimana n’est pas le « déclencheur » du génocide, c’est la première étape d’un coup d’Etat mené par des extrémistes hutu qui s’emparent du pouvoir pour mener « leur » génocide, qu’ils préparent et financent depuis plusieurs années.
Malgré la disparition des boîtes noires de l’avion, le rapport balistique demandé par la justice française a permis d’établir en 2012 que les missiles, des SAM16, avaient été tirés par 3/4 avant, du camp militaire de Kanombe, le camp des unités d’élite de l’armée rwandaise, formées par la France encore à cette date. Ce camp de Kanombe avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide.


J’ai rarement lu un rapport balistique aussi clair. Et je l’affirme avec d’autant plus de force que l’expérimentation de ces missiles portables a été mon premier métier. Il n’y a plus de doutes aujourd’hui sur l’origine des tirs et sur les organisateurs de l’attentat : ce sont des extrémistes hutu, comme l’avait analysé la DGSE dès le départ. On peut dès lors s’interroger sur les manipulations – disparition de la boîte noire et diffusion de fausses informations – qui ont pollué l’enquête judiciaire et les esprits jusqu’à maintenant.
Le 7 avril 1994, les extrémistes hutu assassinent la Première ministre, une démocrate, et massacrent mes camarades belges qui ont essayé de la défendre. Ils se débarrassent de tous ceux qui pourraient faire obstacle à leur prise du pouvoir.
François de Grossouvre, conseiller Afrique du président Mitterrand, se suicide à l’Elysée pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées.
Le 8 avril, les pires extrémistes hutu constituent un « gouvernement intérimaire », le GIR, dans les locaux de l’ambassade de France. Ce gouvernement va faire voler en éclats les accords d’Arusha et conduire le génocide, préparé pendant des années sous notre nez : pendant 100 jours, ils vont massacrer un million de personnes, adultes, enfants et vieillards, d’une manière systématique et implacable, à raison de 10 000 morts par jour, 15 fois Oradour-sur-Glane tous les jours, pendant trois mois et 10 jours.

Et pourtant, ces génocidaires ne perdront jamais le soutien de Paris.
Les émissaires du GIR sont reçus à l’Elysée fin avril, en plein génocide, et des armes leurs sont livrées régulièrement.
Le 10 juin 1994, la France organise les 50èmes commémorations d’Oradour-sur-Glane. « Plus jamais ça » répétera le président Mitterrand dans un discours émouvant. « Plus jamais ça » alors que « ça » est justement en train de se commettre, sous nos yeux.
Le gouvernement génocidaire rwandais ne sera jamais condamné publiquement par l’Etat français. L’Elysée interviendra même pour qu’il ne soit pas arrêté par l’armée française quand il se réfugiera dans la zone Turquoise.

L’opération Turquoise, ultime tentative de conserver le contrôle ?

Le 22 juin 1994, au 75ème jour du génocide et alors que les forces gouvernementales perdent pied face au FPR – il est vrai que les forces gouvernementales dépensent plus d’énergie à massacrer les civils tutsi qu’à se battre contre les soldats du FPR –, la France déclenche l’opération Turquoise pour « stopper les massacres au Rwanda », sous mandat humanitaire de l’ONU.
Curieuse concordance de temps, alors que la France est gouvernée par ce curieux régime de cohabitation, Mitterrand-Balladur, où le partage des responsabilités est des plus équivoques entre les deux principaux partis français. Mais je vais laisser de côté ce débat politique pour rappeler simplement ce qui s’est passé sur le terrain des opérations, loin des salons feutrés de l’Elysée et de ses stratèges glacés.


Je participe à l’opération Turquoise comme officier d’artillerie, intégré dans une unité de combat de la Légion étrangère. Nous partons avec les meilleures unités de combat de l’armée française. Et nous débarquons aux côtés des génocidaires. La neutralité est massacrée d’emblée. L’ennemi, c’est le FPR. Imaginez si, 40 ans plus tôt, le Corps expéditionnaire français avait débarqué en 1944 du côté des Nazis…
D’abord nous essayons de remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire. Nous avons reçu l’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali, pour aller défendre ce gouvernement que nous soutenions, alors que la DGSE avait informé nos décideurs que celui-ci organisait les massacres de grande ampleur et qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité…
Cette mission n’a pas été effectuée, elle a été remplacée le 30 juin 1994 par l’ordre de stopper par la force les ennemis des génocidaires, le FPR. Je suis chargé de guider les bombardements de nos chasseurs, aux premières lueurs du 1er juillet.
Nous sommes arrêtés à la dernière minute, par l’Elysée, sans doute à cause du drame de Bisesero.

Avion de chasse Jaguar

L’affaire de Bisesero est emblématique de la duplicité de la politique française mais elle est aussi la démonstration du génocide par les forces gouvernementales.
Trois jours plus tôt, le 27 juin, mes camarades des forces spéciales patrouillent dans ces collines à l’ouest du Rwanda. Ils cherchent l’avant-garde du FPR. Malheureusement, ce ne sont pas les redoutables soldats du FPR qu’ils trouvent, mais des morts-vivants, des survivants des massacres perpétrés chaque jour par les forces gouvernementales, soldats de l’armée, gendarmes et milices qui sont si proches qu’on les confondrait.
Mes camarades promettent de revenir pour secourir ces rescapés, mais, de retour à leur base, ils reçoivent l’ordre de ne pas y retourner car ce n’est pas leur mission. Nous sommes venus pour stopper le FPR.
Mes compagnons d’armes sont ulcérés par cette situation indigne, alors ils décident trois jours après, le 30 juin, de désobéir sans le dire. Ils décident de « se perdre » pour retrouver ces rescapés et ils se font accompagner de suffisamment de journalistes pour que la situation ne puisse plus être cachée. Entre-temps, les deux-tiers des survivants de Bisesero ont été massacrés par les forces gouvernementales que nous continuions à soutenir de fait par notre présence même.
J’imagine sans peine combien il a dû être difficile pour l’Elysée d’expliquer Bisesero aux médias internationaux, ce que nous faisions dans cette mission « humanitaire ». Et c’est sans doute pour cela que ces décideurs ont renoncé à nous envoyer nous battre contre les seuls ennemis des génocidaires, les soldats du FPR.

Une mission humanitaire, d’une main…

À partir du 1er juillet 1994, nous allons effectivement accomplir une mission humanitaire, d’une main. Avec la compagnie de Légion étrangère dans laquelle je suis intégré, nous allons protéger le camp de réfugiés de Nyarushishi qui compte près de 10 000 rescapés. Nous allons aussi mener des missions de sauvetage de personnes menacées… dans la zone humanitaire sûre, car cette « ZHS » protégée par l’armée française n’est « sûre » que pour les forces génocidaires.

Opération d’extraction de la famille Correa

De l’autre main en effet, nous continuons à soutenir les génocidaires. D’abord nous protégeons leur fuite grâce à la ZHS : ils peuvent se replier avec armes et bagages ainsi que les réserves pillées à Kigali. Ils emmènent même la radio Mille Collines, leur média de la mort, que nous laissons traverser la zone Turquoise sans craindre le FPR.

Nous permettons aussi au gouvernement génocidaire de provoquer l’exode de leur population, un drame humanitaire qui fera quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Ce gouvernement est d’ailleurs exfiltré de la zone Turquoise, où l’Elysée intervient pour nous empêcher de les neutraliser. Les responsables du génocide sont escortés poliment par l’armée française jusqu’à la frontière zaïroise (future République démocratique du Congo) pour aller s’installer dans des camps de réfugiés de l’autre côté de la frontière et continuer leur « résistance ».


Nous aurions pu nous arrêter là, mais nous avons fait pire encore : nous leurs avons livré des armes. J’ai assisté, sur la base militaire française de Cyangugu, à une de ces livraisons d’armes qui étaient transportées par nos propres camions au « profit » des génocidaires. Nous avons ainsi transformé les camps de réfugiés au Zaïre en bases militaires, alors même que nous étions sous embargo de l’ONU et mandat humanitaire. Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout de leur rôle génocidaire à ce moment-là. Car ceux-ci le racontaient, ils s’en vantaient même…
Certes, nous n’avons jamais participé au génocide. Mais ce que nous avons fait s’appelle en français soutenir des génocidaires. Voilà en quoi a consisté aussi l’opération Turquoise.

Sarajevo, le goût amer de la récidive

Je suis effaré par ce que nous avons fait, mais j’ai peu de temps pour élaborer sur le sujet car nous récidivons avec Sarajevo. Nous partons avec une autre unité de Légion étrangère pour protéger d’une main la capitale bosniaque, tandis que de l’autre nous devons appliquer strictement l’ordre de ne pas s’en prendre aux agresseurs, parce qu’ils sont nos « amis serbes ». Nous assistons impuissants au martyr de Sarajevo. Le seul endroit où nous avons reçu l’ordre de « riposter sans tirer » et, bien pire, de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ».

TACP en guidage, Sarajevo 1995.

Mes camarades vont cependant désobéir pour reprendre le pont de la Verbanja et nous cacher derrière ce micro-événement qui masquera notre inaction contre les Serbes. Une politique qui va nous mener tout droit aux massacres de Srebrenica, auxquels nous allons assister, paralysés par une politique indigne consistant à protéger nos « amis », même quand ils deviennent des agresseurs, des tortionnaires et des massacreurs.
Un légionnaire, qui était avec moi au Rwanda, me demande combien de fois nous allons laisser se répéter cette même histoire…

25 ans de questionnements

Quel rôle a joué la France dans le génocide des Tutsi ?
Je m’interroge, je ne comprends pas ce que nous sommes venus faire sous un couvert humanitaire. Je ne comprends pas quel rôle nous avons joué dans ce génocide, le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Et je suis indigné quand je réalise que nous avons soutenu ces génocidaires, avant, pendant et même après le drame.
Je m’interroge au sein de l’armée, qui n’a jamais interdit un débat interne, mais qui en aucun ne peut être public. Rien ne doit être écrit, ni exporté en dehors de la « grande muette ».

la culture du silence

1998, Patrick de Saint-Exupéry publie une série d’articles dans Le Figaro. En réaction, une Mission d’information parlementaire (MIP) est constituée. Elle est présidée par Paul Quilès et doit faire la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Je demande à être auditionné par cette Mission, mais je suis immédiatement rappelé à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense qui me dépêche une conseillère. Elle est très claire, je suis sous « obligation de réserve » et c’est le ministre qui décide seul de qui pourra témoigner devant la MIP et même de ce qui pourra y être dit. Curieuse conception de la démocratie cependant je m’y plie, je crois aussi que je suis déjà méfiant quant au rôle réel de la MIP…
Je continue à parler du Rwanda, dans des cercles privés pour des discussions vite écourtées.

2005, je quitte l’armée, comme lieutenant-colonel. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a toujours très bien traité, mais je veux rentrer dans le monde des entreprises.
Cependant j’ai ce sujet en moi, au fond de ma poche et sans doute pas très loin du cœur. Alors qu’en faire ? Je rencontre à deux reprises deux grands reporters d’un très grand journal français. Je leur raconte mon témoignage, mais les deux me font la même réponse troublante : tout cela est connu, et ne présente plus guère d’intérêt…
Je suis désolé de ne pas avoir témoigné à temps et je me contente d’écrire partiellement ces souvenirs dans un petit roman, Vent sombre sur le lac Kivu, que je publie sans intention particulière puisque tout cela est réputé être connu. Mais cette « fiction » n’échappe pas à un ami qui est secrétaire général de la fondation Jean Jaurès, le think tank du Parti socialiste. Il m’invite à un colloque début 2014, qui prépare en réalité les vingtièmes commémorations du génocide.

 

Opération Turquoise au Rwanda, pendant le génocide des Tutsi (1994)

La séance est présidée, de fait, par Paul Quilès, l’ancien président de la Mission d’information parlementaire de 1998, la MIP.
Avec une naïveté déconcertante, je raconte mon témoignage, comment nous sommes intervenus du côté des génocidaires pour les remettre au pouvoir, comment nous avons ensuite protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés, alors que nous étions sous mandat humanitaire…
Aux quarante mâchoires qui se décrochent autour de la table, je comprends brusquement que mon témoignage n’est pas si connu. Et qu’il pose problème, en particulier quand Paul Quilès m’enjoint, avec une nervosité certaine, de ne pas témoigner publiquement « pour ne pas troubler l’image qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ».
Je décide alors de témoigner. Paul Quilès ignore sans doute que la première qualité d’un officier est de savoir dire non.

Je commence par France Culture. Mon témoignage fait mal, je suis un ancien officier supérieur de l’armée de terre, breveté de l’école de guerre et maintenant cadre dirigeant dans de grandes entreprises, je n’ai pas encore de fêlure au crâne.
Bien pire, je témoigne de ce que j’ai fait en opération, et ce morceau de réalité est définitivement incompatible avec la version officielle qui est une fable.
Les réactions sont immédiates, la plus intéressante est sans doute celle d’Hubert Védrine, l’ancien secrétaire général de l’Elysée. Il se précipite devant la commission de la Défense nationale, en avril 2014, pour leur asséner deux points importants :
« Le capitaine Ancel [je suis pourtant lieutenant-colonel] a été démenti par ses chefs ». La vérité est une question de hiérarchie dans son esprit, nous voilà rassurés…
Et puis, à un député qui ose le questionner sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assistée, Hubert Védrine s’emporte, « ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, […] ça n’a rien à voir avec le génocide ».
Voilà, la France a livré des armes au génocidaires, avant, pendant et même après le génocide, mais dans l’esprit de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, ça n’a pas de rapport avec le génocide…


Alors je continue à témoigner, une centaine de fois pour être sûr d’être bien entendu, quand je reçois un message très clair d’un grand service de l’Etat : « ce serait dommage, lorsque tu seras moins présent dans les médias, que tu te fasses écraser sur un passage piéton ».
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais c’est un peu compliqué. J’ai compris que j’avais aussi la possibilité d’écrire intégralement mon témoignage. Je publie en mars 2018 Rwanda, la fin du silence aux Belles Lettres, avec l’aide de Stéphane Audoin-Rouzeau, un grand professeur d’histoire des conflits contemporains. J’en recommande la lecture à tous ceux qui veulent juger par eux-mêmes.


J’ai publié mon témoignage intégral pour que ma mémoire ne puisse pas être effacée. Je l’ai écrit pour que le silence, des militaires comme des décideurs, ne se transforme pas en amnésie.

Une question de démocratie, de dignité et de décence

Je voudrais conclure ce récit par les raisons pour lesquelles je témoigne, trois sont essentielles.
Un sujet de démocratie d’abord, ou plutôt d’exigence démocratique à une époque où se multiplient les pressions sécuritaires pour réduire nos libertés et notre propre capacité de jugement. Nous avons le droit, nous avons le devoir de savoir. Cela pose la question de l’ouverture des archives de cette brillante opération « humanitaire », condition essentielle à la connaissance de la réalité. Car c’est à nous, citoyens français, qu’il appartient de juger de ce qui a été fait « au nom de la France ». Or, depuis 25 ans, ces archives sont soigneusement bouclées par des décideurs qui osent affirmer dans le même temps qu’il ne s’est rien passé, « qu’il n’y a rien dans ces archives »…
La deuxième raison est une question de dignité. Le métier militaire est difficile mais je l’ai aimé et j’ai apprécié plus encore le professionnalisme de mes compagnons d’armes. Alors je veux savoir pourquoi nous avons été compromis dans cette opération qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi et qui ne doit surtout jamais se reproduire. Lorsque j’entends le témoignage du coordinateur de la Croix-Rouge sur les livraisons d’armes via l’aéroport de Goma, qui était notre base opérationnelle, je ne peux imaginer que cela ait pu se dérouler sans l’accord du chef d’état-major des armées et sans une décision de l’Elysée.
Il s’agit enfin d’une question de Décence. En reconnaissant la vérité, nous pourrions honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su éviter, dans le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.

[Ce texte a été prononcé en grande partie lors du débat organisé par Sc Po Parisle 20 mars 2019
Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, l’histoire d’un déni,
Introduction par Jacques Semelin et Laurent Larcher
Amiral Lanxade à 33’ et 1h04
Guillaume Ancel, à 49’ et 1h12 (conclusion)
Questions des étudiants à 1h20]

Rwanda : Jacques Lanxade, amiral politique ou responsable militaire ?

Jacques Lanxade, qui s’était montré particulièrement discret sur la question du rôle de la France dans le génocide des Tutsi, donne deux interviews successives au Monde puis à La Croix sur le Rwanda, avec un message clef : « c’est aux politiques de défendre les militaires ».

Le Monde

La Croix 

Cela paraîtrait simple s’il n’avait joué dans ce drame un rôle déterminant, mais largement sous-documenté puisque les archives de cette opération « humanitaire » restent bouclées…
Ses prises de parole indiquent d’abord une forme d’inquiétude, comme s’il était entendu jusqu’ici que la question du Rwanda ne pourrait pas être abordée, notamment après qu’elle eût été soigneusement coulée dans le béton de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès. Ce dernier s’exprime d’ailleurs, en parallèle, pour rappeler aux Français que nous pouvons dormir tranquilles puisqu’il nous dit (assure, jure, certifie, commande ?) qu’il ne s’est rien passé.

Des témoignages accablants 

Le problème est qu’un sous-officier a témoigné que nous avions formé les génocidaires. Mais celui-ci « avait été gravement blessé », sous-entendu « il a un pet’au casque, il ne tourne plus très rond… »
Puis un officier supérieur – au parcours on ne peut plus normal, le mien – témoigne que de nombreux aspects de l’opération Turquoise relèvent de la complicité avec les génocidaires, il est donc traité de « bobo gauchiste affabulateur ».
Cependant un aviateur vient confirmer une opération de frappe aérienne destinée à stopper le FPR – les ennemis des génocidaires – et cela devient « des élucubrations d’officiers subalternes » pour Jacques Lanxade.

Une protection pour ses soldats ou pour lui ?

Patatras ! Bernard Kouchner, ancien Ministre des affaires étrangères,  reconnaît plubliquement que la France a commis une « très lourde faute politique » en soutenant les génocidaires, et aussitôt l’amiral rappelle la liste des responsables politiques de l’époque, à l’exception notable d’Hubert Védrine pourtant secrétaire général de l’Elysée, et de Jean Christophe Mitterrand, conseiller Afrique… Et de conclure « qu’aucun président n’a clairement dit que les militaires français n’avaient fait qu’obéir aux ordres des responsables politiques et qu’il n’y avait donc rien à leur reprocher. »
Mais où se situe Jacques Lanxade alors qu’il était très proche du président Mitterrand ? Un amiral politique nommé plus tard ambassadeur ou un chef militaire qui se souciait de ses soldats (y compris des officiers « subalternes ») en particulier pour qu’ils ne soient pas employés au nom de la France à soutenir de fait des génocidaires ? Ou à protéger les assiégeants de la ville de Sarajevo, comme j’en ai témoigné dans Vent glacial sur Sarajevo ?

En affirmant que « c’est l’honneur des soldats de la France qui est réellement en jeu », la question de Jacques Lanxade est aussi pertinente que ses réponses sont ambiguës : s’inclut-il dans « ces militaires qui n’ont fait qu’obéir aux ordres des politiques » et qu’il faut protéger ? Ou a-t-il joué un rôle majeur dans cette opération Turquoise estimant qu’il était investi d’enjeux politiques qui  justifiaient le pire ?

Amiral politique ou responsable militaire…

 

De la culture du silence (ép 4) Pour que le silence ne devienne pas amnésie.

En fait je n’ai jamais pu en parler

En février 2017. Douze ans plus tard, je suis sur le point de publier un témoignage sur le siège de Sarajevo lorsque je rencontre Denis pendant une conférence nocturne au Louvre. Il était l’un de mes compagnons d’arme à Sarajevo. Je veux discuter avec lui de ces événements mais je sens son immense réticence. Il accepte que je l’invite à déjeuner à Balard, avant de me poser un magistral lapin, prétextant une panne de portable… Il se résout finalement à me retrouver place de la Sorbonne, aussi coincé que s’il se rendait à une consultation médicale. Je lui explique mon récit, son écriture difficile, mon besoin de dire ce qui s’est passé alors que nous pensions protéger cette capitale assiégée. Sa réaction est surprenante,
– Guillaume, pourquoi veux-tu raconter Sarajevo alors qu’il ne s’est rien passé ?
Et avec une conviction inébranlable, Denis m’explique que Sarajevo n’était qu’une opération parmi la quinzaine à laquelle il a participé, de l’Afghanistan au Mali et il ne comprend pas l’intérêt particulier que je porte à ce non-événement. Il est tellement convaincu que je finis par douter, douter de mes souvenirs, de mon carnet d’opérations, des faits mêmes. Ne devrais-je pas demander une pause à mon éditeur et revoir de fond en comble ce récit dont mon camarade n’a pas de souvenir ?
Changement de balles, après une demi-heure, nous commandons un deuxième verre, et Denis change de registre,
– En fait, je n’ai jamais connu de pire situation, mais j’ai appris grâce à cette expérience et nous avons tout fait ensuite pour que cela ne puisse plus jamais se reproduire…
Quel soulagement d’entendre que cela a bien existé, mais son discours maintenant est qu’il en a fait quelque chose de positif, d’apprenant, tandis que j’en tire un récit désespérant. Au bout d’une heure, nous levons le camp sur ce quasi accord : Sarajevo a été une catastrophe.
Nous quittons le café et redescendons le boulevard Saint-Michel en silence, je le raccompagne à son métro sous une pluie nocturne… mon camarade s’arrête, il me prend le bras, son regard est trouble,
– Je ne t’ai pas dis une chose, en fait, je n’ai jamais pu parler de Sarajevo…

Vent glacial sur Sarajevo, témoignage, collection Mémoires de guerre, Les Belles Lettres, mai 2017

En mai 2017. Mon témoignage, Vent glacial sur Sarajevo, est publié par les éditions des Belles Lettres dans leur collection Mémoires de guerre. Un vent glacial, c’est ce que je ressens lorsque je pense à cette opération.
J’attends avec une certaine appréhension le retour de mes anciens compagnons d’arme. Marc, dont j’ai toujours craint la froideur et la distance avec les événements, m’écrit pourtant ceci :
« Ce que tu décris est absolument juste, avec une écriture simple et percutante, trop ! J’ai dû le lire a petite dose… je m’y suis tellement retrouvé. […] Il m’arrive encore aujourd’hui, trop souvent, de revivre ces périodes, y compris la nuit. J’ai vu la Centrafrique et sa sauvagerie, j’ai vu le Darfour et son inhumanité totale, j’ai vu le Tchad et sa souffrance, et pourtant, rien ne m’a marqué autant que Sarajevo. Je n’arrive pas l’expliquer et n’ai pas envie non plus […] »

Des fantômes les accompagnent

J’ai aussi été sévèrement critiqué par un ancien conseiller du président de la République, il est vrai que j’ai raconté des faits, pas des intentions. Et cette culture du silence des militaires, évoquée plus haut, n’aide pas nos responsables politiques à prendre pleine conscience de la réalité de ce qu’ils ont décidé et qu’ils peuvent même confondre avec leur habile communication. Mais nous, pouvons-nous le croire sans disparaître ?
En écrivant ce livre, un exercice lent et d’innombrables remises en question, j’ai eu le sentiment troublant de revoir les scènes que je décris, y compris celles dont je ne souhaitais pas forcément me souvenir, des fantômes les accompagnent. Ils ressurgissent du plus profond de ma mémoire, intimement liés aux sentiments qui m’ont marqué pendant cette opération : le doute plutôt que la confiance, l’inquiétude de ne pas comprendre ce qui se joue en réalité, le soupçon que la confusion du moment puisse camoufler des actions que nous n’aurions jamais dû accepter et que nous avons cachées.

Pour que le silence ne devienne pas amnésie

Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence qui consiste à taire ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Elle peut sembler nous protéger, mais en réalité elle nous expose bien au-delà de nos propres responsabilités. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Cela n’est pas sans me rappeler la génération de militaires qui nous a précédé, celle qui a connu la guerre d’Algérie et qui n’a pas pu en parler, celle qui n’a pas pu dire ce qu’elle avait vécu en réalité et qui disparaît de nos mémoires sans l’avoir partagée.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier aussi du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.

Partager ces faits, c’est respecter nos propres existences, éviter que ces « événements » ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et ne viennent nous hanter tandis que nos horizons se rétrécissent.

 

De la culture du silence (ép 3) Sarajevo, la douleur du silence

 Une situation inextricable dans laquelle nous sommes pris au piège

Après le Rwanda, j’ai eu la « chance » de participer en 1995 à une autre opération humanitaire qui aura marqué ma génération, le siège de Sarajevo.
La mission de chef de TACP, responsable du guidage des frappes aériennes, pour le bataillon armé par le 1° régiment étranger de cavalerie à Sarajevo est un désastre. Alors que nous devions neutraliser les canons serbes qui tirent quotidiennement sur la capitale assiégée de la Bosnie-Herzégovine, nous sommes interdits d’intervenir, prolongeant le martyre de la ville. C’est la première et seule fois que je vois la Légion étrangère perdre pied, et m’inquiéter.
Notre mandat est un échec total qui se termine par les massacres de Srebrenica (juillet 1995) et annonce la fin de la mission de l’ONU : le président américain Bill Clinton impose alors sa solution de force via l’OTAN et stoppe la guerre en quelques semaines en s’en prenant enfin aux agresseurs serbes de ce conflit. Des Serbes que la France avait pourtant protégés pendant toute la mission de l’ONU, pour des raisons difficiles à comprendre et surtout jamais débattues, à l’identique du soutien apporté au gouvernement génocidaire du Rwanda.
Alors que tout était sous mes yeux, j’ai mis des années à faire le lien entre l’opération Turquoise et cette intervention lors du siège de Sarajevo. Les similitudes politiques m’apparaissent aujourd’hui évidentes : un président de la République, François Mitterrand, exténué par la maladie et protégé par un entourage qui ne peut rien remettre en cause ; un gouvernement Balladur de cohabitation paralysé par les élections à venir ; une politique d’intervention dont on ne sait plus réellement qui la dirige, dans une tradition d’opacité peu propice à la clairvoyance ; un mandat humanitaire de complaisance pour détourner l’attention de l’opinion publique et camoufler la réalité.
Autant de dysfonctionnements qui aboutissent à envoyer les soldats de la France intervenir dans des conflits aussi dramatiques que meurtriers pour… protéger les agresseurs.
Mais à Sarajevo même, nous parlons peu du Rwanda, trop occupés à gérer cette situation inextricable dans laquelle nous sommes pris au piège et dont nous ne ressortirons pas indemnes.

Oublier, pour continuer ?

Sarajevo m’a marqué, peut-être plus encore que le Rwanda, même si ces deux événements ne sont absolument pas comparables. Après avoir attendu plus de vingt ans, il m’a fallu encore deux années pour écrire un témoignage. Il serait fastidieux de raconter toutes les péripéties et les réactions que j’ai observées, mais j’aimerais en citer quelques-unes qui m’ont marqué aussi.

En 2005. Dix ans après le siège, je retrouve l’ancien commandant du bataillon de Légion qui était basé sur l’aéroport de Sarajevo. Franchi a toujours cette forme de gravité et de tristesse, même lorsqu’il sourit. Il est surtout incroyablement silencieux, l’armée l’a nommé au SIRPA. A l’issue d’une réunion sur les réorganisations sans fin de l’armée de terre, boulevard Saint-Germain, nous restons seuls dans la salle. Nous allons parler de Sarajevo. Franchi me fixe de son regard sombre, les événements ressurgissent, leur dureté, notre dureté alors que nous espérions rester humains dans ce piège qui aurait dû nous rendre fous. Franchi économise ses mots,
– C’était dur.
Son regard noir me pénètre, je le revois assis dans son centre de commandement. Le général B vient de l’appeler pour lui dire qu’il est politiquement préférable de laisser tuer ses légionnaires menacés par les Serbes dans leur poste de la Shumarska plutôt que de s’en prendre à eux. En parallèle, je viens de recevoir l’ordre de dégager les avions de chasse qui devaient protéger leur poste, je suis furieux mais Franchi sait déjà qu’il en sera ainsi, il ne doit pas s’attaquer aux Serbes, il doit laisser tuer ses légionnaires. Je lui rappelle cet épisode éprouvant, et il me répond
– Je ne m’en souviens plus,
Alors je me mets en colère, mes gestes et mes mots s’emportent, comment peut-on oublier une situation aussi dramatique ? Mais Franchi cligne simplement des yeux,
– Tu ne m’as compris, je ne doute pas de ce que tu dis, mais je ne veux pas m’en souvenir.
Pour vivre, pour continuer, je crois qu’il a réellement effacé cet épisode, comme j’ai vu la Légion étrangère effacer toute trace du peloton qui s’était fait prendre en otage sans combattre au printemps 1995.

Oublier, pour continuer ?

Vent glacial sur Sarajevo, témoignage, collection Mémoires de guerre, Les Belles Lettres, mai 2017