Rwanda, le président Macron va-t-il enterrer les archives françaises en guise de « travail de mémoire » ?

En 2018, le président Emmanuel Macron annonçait une initiative sur la recherche concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi et faisait une ouverture sur… l’ouverture des archives, tout en prenant de multiples précautions sur la difficulté de faire déclassifier ces documents qui sont bouclés depuis 25 ans, alors qu’ils sont censés retracer une opération « humanitaire » selon la version officielle.

« ce travail de mémoire, c’est un impératif et un devoir […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française.
Un travail de déclassification [des archives] a été engagé. Je ferai en sorte qu’il se poursuive […], je considère que c’est un élément important.
Il est temps de mener un travail [de mémoire] apaisé, documenté et d’y consacrer les moyens nécessaires. […] C’est ce que nous allons entreprendre en confiant cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir et qui sera chargé de faire progresser notre connaissance, justement, d’un des pires drames de la fin du XXème siècle. 
»

Les archives les plus intéressantes sont sans aucun doute à l’institut François Mitterrand que préside Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien. Puis dans l’ordre d’intérêt, viennent évidemment celles du ministère de la Défense, tout particulièrement les « brillantes » analyses de la DRM (direction du renseignement militaire) taraudée de protéger un régime indéfendable, et bien sûr les archives de l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda pendant le génocide des Tutsi.

Quel rôle la France a réellement joué dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La version officielle de cette opération est bien connue, elle a encore été rappelée par l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, lors d’une conférence organisée à Sciences Po Paris le 20 mars 2019, une opération strictement humanitaire. « Circulez, il n’y a rien à voir » a répété celui qui explique sans sourciller ce que nous devons en penser, alors même que les témoignages se multiplient sur la duplicité de l’intervention française, de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud au général Jean Varret. Une intervention décidée par l’Elysée, qui a apporté un soutien de fait aux génocidaires.

Mais l’amiral Lanxade a annoncé à cette occasion, avec un sourire en coin, qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda »  qui montrera « qu’il n’y a rien dans les archives », il faut donc s’attendre au pire.

Voir l’article de Jean-François Dupaquier

Nous attendons une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes ces archives, faut-il craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué,  débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause ?

Ce serait regrettable, car la seule chose qu’attendent les rescapés du dernier génocide du XX° siècle comme les Français qui s’intéressent à ce drame, c’est de connaître la vérité.

Le président Macron marcherait alors dans les pas de son prédécesseur, le courageux François Hollande qui avait annoncé l’ouverture des archives en 2015 pour neutraliser le débat et qui s’était bien gardé de le faire en réalité.

Ce ne sont pas les archives qui seraient enterrées par le président de la République française, c’est notre mémoire et notre honneur.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

Encore faudrait-il avoir accès aux archives sur le rôle de la France au Rwanda qui restent largement filtrées, voire interdites, malgré les annonces officielles et les promesses présidentielles. Le président de la République François Hollande a annoncé lui-même en 2015 qu’elles seraient (enfin) ouvertes.
Mais ces archives sont demeurées inaccessibles, la palme de la mauvaise foi revenant à la mandataire des documents de François Mitterrand pour qui ces papiers sont « déclassifiés, mais non consultables ». C’est la réponse faite par écrit à un ami scientifique, François, qui n’est pas sans rappeler cet ordre que j’avais reçu pendant le siège de Sarajevo, « riposter, sans tirer »… ”

Stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires, mission principale de l’opération Turquoise

La mission principale de cette opération Turquoise, l’intervention militaire « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, était en réalité de stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires.

D’abord nous avons débarqué avec les meilleures unités de combat de l’armée française, appuyées par des avions de chasse, ce qui en soit laissait peu de doutes sur la véritable intention de cette opération.

Si au moins ce déploiement de forces avait été pour combattre les génocidaires, mais l’objectif central était de se battre contre le FPR, que nous assimilions aux Tutsi, dans un état d’esprit largement influencé par nos amis et alliés du régime Habyarimana. L’ennemi, c’était le FPR.

On y retrouve une forme d’arrogance très française, dans cette conviction que nous n’aurions aucun mal à contrôler ces « braves » extrémistes hutu qui s’étaient pourtant emparés du pouvoir en assassinant leur président. En réalité, nous n’avons jamais compris combien nous avions été manipulés, car ils n’ont jamais cessé de nous manipuler.

Le deuxième fait extraordinairement troublant dans le lancement de l’opération Turquoise a été notre « débarquement » au milieu des forces génocidaires, un peu comme si le Corps expéditionnaire français à la fin de la deuxième guerre mondiale avait débarqué du côté de l’armée nazie en 1944, pour stopper l’avancée de l’armée rouge. A l’Elysée, comme dans les état-majors, on parlait des khmers noirs pour qualifier le FPR, « les forces Tutsi ».

Notre « neutralité » était défaillante depuis le début, surtout après avoir combattu pendant quatre années  pour ces alliés aux idées criminelles, qui ne s’étaient jamais cachés de vouloir liquider les Tutsi, certains parlaient même de « solution finale ». Tant pis pour ceux, comme le général Jean Varret, qui osèrent alerter l’Elysée.

Nous nous déployons donc au milieu des génocidaires en juin 1994, en essayant de ne pas regarder le sang dont ils étaient couverts, de ne pas écouter les récits odieux dont ils se vantaient, de ne pas voir ce qui se déroulait sous nos yeux comme à Bisesero.

il nous a même semblé cohérent, dans ce contexte, que notre premier ordre d’opération soit de mener un raid  terrestre jusqu’à la capitale du Rwanda, Kigali, et de remettre en place le gouvernement que nous soutenions depuis quatre ans.

Néanmoins cet ordre n’a pas été effectué, il a été supprimé avec précaution pour être remplacé par une nouvelle mission : stopper le FPR par la force, avec des bombardements que je devais guider au premières lueurs du 1° juillet.

Et s’il  n’y avait pas eu le drame de Bisesero, révélé au monde entier la veille, il est fort probable que nous aurions mené la mission principale de cette intervention « humanitaire », stopper le FPR en lui faisant la guerre.

Voilà comment nous nous sommes rendus complices de ce drame, en cherchant à combattre les ennemis des génocidaires et en soutenant de fait ces derniers, sans limites de raison ni de durée.

Avion de chasse Jaguar

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[30 juin 1994, 83º jour du génocide] « nous avons reçu l’ordre de stopper l’avancée des soldats du FPR.
Colin part cette nuit pour diriger le dispositif mis en place en bordure de la forêt de Nyungwe et je dois les rejoindre à l’aube en hélico, avec les derniers renforts, pour déclencher les frappes aériennes dont ils auront nécessairement besoin.
[…] Dans notre jargon, c’est un coup d’arrêt, qui consiste à bloquer brutalement l’avancée ennemie par une embuscade solidement adossée au massif forestier, à un endroit précis qu’ils ne pourront contourner.
[…] En parallèle se déroule le drame de Bisesero, collines proches où ces mêmes forces spéciales ont découvert trois jours auparavant, le 27 juin, les rescapés des massacres conduits quotidiennement par des éléments du gouvernement rwandais. Les forces spéciales ont alors reçu l’ordre… de ne pas y retourner. Mais en ce 30 juin, plusieurs de leurs cadres choqués par la situation ont décidé de « se perdre » pour retrouver les rescapés, attirer l’attention des médias et forcer le commandement à leur porter enfin secours.
Ce 30 juin donc, les équipes des forces spéciales sont en réalité mobilisées pour cette mission de secours, et c’est pour cela que nous devons reprendre la mission principale de cette opération humanitaire, qui est de stopper les soldats du FPR. »

En voulant stopper les ennemis des génocidaires, ne nous sommes-nous pas mis dans une situation inacceptable, celle de complicité ?

Soutien de l’Elysée aux génocidaires du Rwanda, Hubert Védrine n’est pas au courant « des détails »

Je crois que je n’aurais pas aimé rencontrer trop souvent Hubert Védrine tant j’apprécie mal les décideurs politiques qui sont incapables de reconnaître la réalité et, plus encore, leur responsabilité.

Le rôle clef de l’Elysée dans le soutien au gouvernement rwandais qui commet le génocide

Hubert Védrine était le secrétaire général de l’Elysée du président François Mitterrand lorsque celui-ci décida d’engager la France dans une guerre au Rwanda contre les Tutsi qui allait nous amener à soutenir de fait les derniers génocidaires du XXème siècle.
Cela commença par la formation et l’engagement au combat aux côtés de l’armée gouvernementale, exclusivement hutu, alors même qu’elle affichait sans scrupules ses intentions criminelles.

L’Elysée devait aussi décider de livraisons d’armes qui continuèrent quand les extrémistes hutu s’emparèrent du pouvoir le 7 avril 1994 en assassinant le président Habyarimana parce que ce dernier avait accepté de faire la paix avec leurs ennemis. Et tant pis si ce nouveau « gouvernement » faisait exploser les accords de paix d’Arusha que Paris prétendait avoir soutenus.

Les extrémistes hutu au pouvoir à Kigali déploient leur solution finale, un génocide implacable qui mobilise plus d’un million de tueurs pour exterminer ceux qu’ils qualifient de cafards. La DGSE en informe méthodiquement Paris, mais l’Elysée continue à soutenir ce gouvernement allié jusqu’à déclencher une intervention militaire, l’opération Turquoise, pour essayer de les remettre en place quand ils perdent pied face aux soldats du FPR.

Faute d’y parvenir et toujours en s’abritant derrière un paravent humanitaire, l’intervention militaire française, pilotée par l’Elysée, protège la fuite de ses alliés génocidaires vers le Zaïre, pour qu’ils puissent continuer leur « résistance » après avoir massacré un million de Tutsi (hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards) en trois mois et dix jours.

Mais il ne s’agirait que de « détails » dans l’esprit d’Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée

C’est ce que j’ai en tête quand j’aperçois Hubert Védrine, l’homme sans qui rien ne pouvait se faire à l’Elysée, mais qui préfèrerait être oublié lorsque le sujet du rôle de la France dans le génocide des Tutsi est abordé.

J’ai relaté cette rencontre dans mon témoignage Rwanda, la fin du silence :

«  La Rochelle, Charente-Maritime (sud-ouest de la France). Samedi 30 août 2014
[…]
En quittant les lieux, nous tombons nez à nez avec Hubert Védrine, qui dédicace son dernier livre dans le hall d’entrée du centre de conférences. Accompagné de quelques participants au débat, j’essaie d’accéder à l’ancien secrétaire général de l’Élysée.
Hubert Védrine me demande pour qui il doit dédicacer son livre. Je propose plutôt de lui offrir mon roman, Vents sombres sur le lac Kivu, avec une dédicace adaptée au rôle central qu’il a joué dans cette crise…
Je ne m’attendais pas à ce qu’il appelle la sécurité, mais je suis tout de même étonné par sa réaction : souriant, sûr de lui, c’est un sémillant ancien ministre des Affaires étrangères qui me répond, nullement décontenancé de se retrouver face à l’un de ceux qui affirment que sa version officielle de l’opération Turquoise est une fable.

Hubert Védrine me remercie même de ce livre qu’il lira avec intérêt… et m’explique « qu’ils ont tout fait à l’époque pour amener les deux parties à négocier ».
Son analyse, raccourcie mais pleine de conviction, m’interpelle. La volonté d’amener les deux parties à négocier expliquerait-elle les actions auxquelles j’ai participé et qu’il s’évertue pourtant à nier ?
Je lui demande si cela justifiait d’aller se battre contre le FPR, comme j’en ai reçu l’ordre le 30 juin, en pleine crise de Bisesero, au 83e jour du génocide.
Mon interlocuteur est un peu moins à l’aise. Il me répond « qu’il n’est pas au courant des détails ».
Est-ce un détail d’avoir fait livrer des armes en pleine mission humanitaire à des forces qui venaient de commettre un génocide, comme j’en ai été témoin en juillet 1994 ?
La conversation se brise. Il penche la tête de côté pour rechercher d’éventuels lecteurs en attente d’une dédicace mais il ne trouve qu’une militante socialiste pour lui demander s’il accepterait une commission d’enquête sur le sujet.
Alors Hubert Védrine se fige,
– Je refuse de répondre à cette question, et il met fin aussitôt à notre discussion. »

(Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Ce qui me frappe, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’arrogance de son comportement quand il est prouvé qu’il avait été parfaitement informé de la réalité de l’engagement de l’Elysée et qu’il essaye encore d’inverser les responsabilités dans le génocide des Tutsi.

Mais ce sont ses mots qui m’ont le plus choqué, lorsqu’il a utilisé cette notion de « détails » pour parler de ces faits qui touchent pourtant au crime des crimes : « Je ne suis pas au courant des détails ».
Comme s’il y avait des détails dans un génocide, comme s’il s’agissait d’un détail d’avoir soutenu des génocidaires.

 

A l’abri de Turquoise, le gouvernement génocidaire du Rwanda s’échappe pour poursuivre la « résistance »

Dans les derniers jours du massacre des Tutsi, le gouvernement génocidaire du Rwanda, chassé par les soldats du FPR, se replie dans la « zone humanitaire sûre » établie par la France dans le sud-ouest du pays, avant de se réinstaller au Zaïre pour continuer son « combat ».

Les deux-tiers du gouvernement génocidaire se réfugient dans la zone Turquoise

C’est cette trajectoire consternante du gouvernement génocidaire que vient de récapituler Jacques Morel. Cette histoire raconte la duplicité de Paris avec Turquoise, son opération « humanitaire ». On peut y lire le soutien que l’Elysée n’a jamais cessé d’apporter au gouvernement intérimaire rwandais, les derniers génocidaires du XXème siècle qui se sont échappés grâce à leurs amis français.
France24 a diffusé un reportage édifiant sur le sujet, qui annonce un documentaire plus long sur le rôle de la France, ou plutôt sur le rôle d’une poignée de décideurs dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Il est intéressant de noter la réaction du général Jean-Claude Lafourcade, qui a commandé cette « brillante » opération Turquoise et qui, armé d’une dramatique capacité à tout oublier, tente d’échapper à sa responsabilité en minimisant autant que possible la gravité des faits.
Pourtant, contrairement à ce qu’il affirme dans sa mal-nommée « exigence de vérité », ce ne sont pas « deux ministres subalternes et sans influence qui sont passés d’eux-mêmes au Zaïre » mais bien les deux-tiers du gouvernement intérimaire rwandais (13 ministres sur 19), parmi lesquels leur président, qui se sont réfugiés pendant presque une semaine à Cyangugu, dans la zone « protégée » par l’opération militaire française Turquoise.
Ces ministres tentèrent de reconstituer le gouvernement intérimaire qui menait le génocide des Tutsi et ils furent exfiltrés par l’armée française vers le Zaïre. Les premiers sont arrivés le 14 juillet 1994, les derniers quittèrent Cyangugu pour Bukavu au Zaïre le 19 juillet. Tout le monde comprendra que ce n’est sûrement pas Lafourcade qui en a décidé ainsi.

La protection de l’Elysée

Le 15 juillet, apprenant la reconstitution du gouvernement intérimaire à Cyangugu, Yannick Gérard, ambassadeur français détaché auprès de l’opération Turquoise, écrit à Paris : « dans la mesure où nous savons que les autorités portent une lourde responsabilité dans le génocide, nous n’avons pas d’autre choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée, en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se prononcent sur leur cas ».
Cette vision semble l’emporter au ministère des Affaires étrangères, où un porte-parole fait savoir à la presse, à propos des membres du gouvernement intérimaire rwandais qui rentreraient dans la zone humanitaire protégée par l’opération Turquoise, que « s’ils viennent à nous et que nous en sommes informés, nous les internerons ».

Mais encore une fois, c’est l’Elysée qui va imposer sa politique délirante de soutien jusqu’au-boutiste à nos « amis » les génocidaires.
Et encore une fois c’est Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée, l’homme qui ne doute de rien qui va se charger d’appliquer les directives présidentielles.
Il a noté en regard de la dépêche de l’agence Reuter sur la volonté d’internement du gouvernement génocidaire :
« Lecture du Président. Ce n’est pas ce qui a été dit chez le Premier Ministre ».

Escorter les génocidaires pour poursuivre la « résistance »

Et mes compagnons d’armes vont recevoir ces ordres complètement effarants d’escorter les génocidaires jusqu’à la frontière pour qu’ils s’installent dans les camps de réfugiés au Zaïre, d’où ils pourront continuer à nuire.
Pour ceux qui hésitent encore sur le rôle joué de fait par l’opération Turquoise, il faut s’arrêter quelques instants à cette note de la DRM (Direction du renseignement militaire français) du 18 juillet 1994, qui précise que « le gouvernement intérimaire réfugié à Cyangugu semble avoir choisi de se replier vers le Zaïre avec le reste des FAR et leur armement afin d’y poursuivre la résistance hutue au nouveau régime mis en place à Kigali ».
Voilà ce que nos décideurs français nous ont demandé de soutenir et de réarmer, pour poursuivre la résistance hutu contre le nouveau régime.

Les génocidaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise

Alors, frappé d’amnésie, Lafourcade ne se souvient plus que de « deux personnes isolées et sans influence » qui seraient passées en coup de vent par la zone Turquoise ! Il fait peut-être allusion aux deux membres de ce gouvernement que la France a laissé complaisamment être évacués par hélicoptère depuis cette zone, sans doute pour rendre service : il s’agissait simplement du Premier ministre et de son ministre de la Défense…
Intéressons-nous « simplement » au Premier ministre, Jean Kambanda, qui sera « simplement » condamné à perpétuité par le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) pour son rôle clef dans le génocide des Tutsi, et que l’armée française a laissé se « réfugier » au Zaïre… Celui-ci déclara devant le TPIR que « l’Etat-major [des forces gouvernementales] avait déjà franchi la frontière à Goma dans les jours précédents tandis que les militaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise ».
A l’abri de Turquoise, voilà une conséquence de cette opération humanitaire résumée de manière claire par un de ces principaux protagonistes, ou plutôt bénéficiaires.
Peut-être serait-il temps de redéfinir en France ce qu’est une opération humanitaire et peut-être aussi d’ouvrir les archives sur le Rwanda plutôt que de nous contenter de déclarations qui sont plus consternantes que rassurantes ?

        Pour rappel, le témoignage de la réaction atterrée du chef de détachement concerné par l’application de ces ordres :

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Je termine seul mon frugal repas lorsque Garoh vient s’asseoir à côté de moi, en silence. D’un air las, avec une voix étrangement basse, un peu comme s’il se parlait à lui-même, le commandant du groupement sud me dit son trouble. Je pense d’abord qu’il s’agit de l’incident avec les forces spéciales ou l’accrochage des troupes de marine, mais je comprends rapidement que le sujet est autre : Garoh a dû accueillir aujourd’hui encore des membres du gouvernement rwandais en déroute, qui utilisent la zone humanitaire sûre pour protéger leur fuite vers le Zaïre. Certes, il est convaincu que ce n’est pas notre rôle de rendre justice, mais escorter poliment des décideurs qui ont de terribles responsabilités dans les massacres et « du sang jusqu’au cou », le tourmente. Il aurait pu les arrêter, il aurait même pu les neutraliser, mais ses ordres ne lui laissaient pas le choix. Il sait qu’il en verra d’autres, cependant il ne peut s’empêcher de se questionner sur cette mission et sur ces criminels que nous protégeons de fait. Je crois qu’il a déjà peur qu’un jour on ne le lui reproche. »

La responsabilité de ces personnalités rwandaises dans le génocide des Tutsi était connue des autorités françaises.
Comme la France avait signé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et qu’elle disposait, par l’article VII de la charte des Nations unies, du droit d’utiliser la force, ces décideurs français avaient le devoir de faire arrêter ces génocidaires.
Ils les ont protégés.

Rwanda : préparation des milices, guerre insurrectionnelle et livraisons d’armes, « coopération technique » de la France.

Tout le monde a en tête ces images terrifiantes de milices répandant la mort pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Cent jours où vont disparaître un million de personnes, statistiquement 10 000 morts par jour pendant plus de trois mois, une industrie du massacre perpétrée dans une organisation aussi odieuse qu’efficace.

Ces milices n’étaient pas des bandes incontrôlables, mais des formations intégrées dans les forces gouvernementales, aux ordres du Gouvernement intérimaire rwandais, le GIR qui a pris le pouvoir grâce à l’assassinat du président Habyarimana.

Difficile de distinguer les miliciens des militaires

J’ai été frappé, pendant l’opération Turquoise, de voir si peu de différences entre les militaires des Forces armées rwandaises (FAR), les gendarmes et ces miliciens. Plutôt l’impression que c’était les mêmes, avec ou sans casquette…

Voilà ce que m’a écrit un expert sur le sujet :
Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, prétend que les armes livrées par la France n’ont pas servi à l’exécution du génocide, laissant entendre, à l’instar de nombreux dirigeants français qui cherchent à se blanchir, que les massacres n’auraient été exécutés qu’avec des machettes, des armes traditionnelles et des houes. C’est faux, toutes les armes ont été utilisées.
L’armée rwandaise, équipée par la France, a largement participé au génocide, de même que la gendarmerie et les milices. Les massacres commençaient en général par des tirs d’armes à feu et des lancers de grenades par les forces gouvernementales. Ceci parce que les Tutsi se défendaient par des lancers de pierre. Il fallait donc les attaquer à distance. Les machettes n’étaient utilisées qu’après que les victimes aient épuisé leurs moyens de défense.
Un certain nombre de massacres ont été menés en premier lieu par des militaires comme ceux de Kigali à partir du 7 avril 1994 perpétrés par les unités d’élite qui disposaient d’instructeurs et d’équipements français, les massacres de Gisenyi le 7 avril, de Butare après le 19 avril sont déclenchés aussi par des militaires, celui de Runyinya le 21 avril est perpétré par des soldats de l’école de sous-officiers de Butare, des militaires participent aux grandes attaques à Bisesero et au ratissage fin juin.
Les miliciens Interahamwe obtenaient des armes, fusils, kalachnikovs, grenades de l’armée rwandaise.
Il est difficile de distinguer les miliciens des militaires. Les journalistes français qui couvrent l’opération Turquoise parlent de recrues qui montent au front en désignant des jeunes habillés en civil et encadrés par des militaires.

Des armes pour les génocidaires, mais sans rapport avec le génocide ?

Voici la déclaration d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes qui ne pouvaient être autorisées que par la présidence de la République :
COMMISSION DE LA DÉFENSE : RETRANSCRIPTION DE L’AUDITION DE M. HUBERT VÉDRINE – MERCREDI 16 AVRIL 2014
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide. Et même les attaquants les plus violents contre la France n’ont jamais osé écrire ou raconter que le génocide lui-même, village après village, avait été fait avec des armes fournies par la France à l’armée rwandaise contre les attaques du FPR. Faut distinguer les deux. On peut le faire que si on a un peu de temps pour s’expliquer et dans un…, dans une sorte d’échange de bonne foi ».

Doctrine de la guerre insurrectionnelle

J’ai longtemps contesté l’idée que la formation de « milices d’autodéfense », l’appellation d’origine de ces milices, ait pu être une idée de la France. Malheureusement des documents et des témoignages semblent indiquer le contraire, sans que l’étendue de la responsabilité de l’Etat Français puisse être complètement mesurée jusqu’ici, faute d’ouverture des archives.
On sait aujourd’hui que ces milices étaient un concept de la guerre insurrectionnelle : mobiliser localement pour lutter contre une menace difficile à cerner et considérée – ou que l’on souhaite considérer – comme « diffuse ».
Au-delà du Front patriotique rwandais (FPR) qui menait une guerre plutôt classique que perdait systématiquement l’armée hutu du pouvoir (seuls les Hutu pouvaient intégrer l’armée rwandaise), ces milices étaient surtout le moyen de représenter la lutte contre les espions du FPR, de développer une atmosphère paranoïaque où « l’ennemi, c’est chacun des Tutsi », même quand il ne s’agit que d’un enfant ou d’un vieillard inoffensif.

Cette idée de milice et de guerre insurrectionnelle, je l’ai malheureusement entendue d’officiers du 1er RPIMa, qui intervenaient avec moi au Cambodge en 1992 et qui se vantaient de leurs compétences dans ce domaine. Ont-ils essaimé au Rwanda pendant ces quatre années où la France était de plus en plus engagée dans cette guerre contre le FPR sans aucun débat démocratique sur la politique menée ?

C’est malheureusement très probable, mais jusqu’à quel point les décideurs français de l’époque nous ont compromis dans la préparation de ces milices qui allaient assurer une grande partie de l’efficacité du génocide des Tutsi ?
Quant aux déclarations d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes à des génocidaires, je vous laisse seul juge.

La bombe de Bernard Kouchner

En condamnant « la très lourde faute politique » de la France au Rwanda dans son interview au journal La Croix Bernard Kouchner fait exploser la fable officielle d’une intervention française strictement humanitaire qu’essaient encore de défendre certains décideurs politiques de l’époque, en particulier Hubert Védrine et Alain Juppé, ainsi que les « responsables militaires » de cette intervention, l’amiral Jacques Lanxade et le général Jean-Claude Lafourcade, même si ce dernier n’avait pas réellement de pouvoir de décision, grandeur et servitudes militaires… Certains se questionneront sur les motivations et l’aspect tardif des déclarations de l’ancien ministre des affaires étrangères du président Sarkozy, mais le plus intéressant réside dans la clarté de ses propos.

Un aveuglement politique

« la France a commis une très lourde faute politique. Les décideurs n’ont pas voulu voir, malgré l’avis de nos services, qu’ils étaient l’ami des génocidaires ».
On sait aujourd’hui que de nombreuses informations sur la nature génocidaire du gouvernement hutu avaient alimenté les décideurs français de l’époque. Le général Jean Varret avait été écarté de la « coopération » pour avoir averti de cette dérive tandis que la DGSE, les services officiels de renseignement de l’Etat, a décrit sans ambiguïté dans une note du 04 mai 1994 – un mois et demi avant l’opération Turquoise – comment le gouvernement rwandais que nous soutenions était à l’origine des massacres et « qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité. »
Rien n’y a fait donc, ou plutôt d’autres sources et influenceurs ont manifestement emporté la conviction de nos gouvernants, en particulier du président Mitterrand.
« Tous ceux qui gravitaient autour de François Mitterrand, les caciques du parti socialiste de l’Élysée, certains ministres de droite, les généraux qui étaient autour du président… l’ont poussé à se tromper de grille de lecture. »

Le silence de l’armée française

En affirmant « que Turquoise n’ait pas procédé à l’arrestation des membres du Gouvernement intérimaire rwandais, c’est gros ! Le général Lafourcade a beau dire que l’ONU ne lui avait donné aucune consigne à ce sujet, il aurait pu et dû agir autrement », Bernard Kouchner aurait pu approfondir le raisonnement car l’opération Turquoise n’a jamais été dirigée par l’ONU mais par… l’Elysée. Interviewé par le même journal, le général Lafourcade s’enferre dans un déni grotesque en expliquant que « l’ONU ne l’avait pas prévenu que nous soutenions un gouvernement génocidaire  », mais cette responsabilité politique ne lui incombe pas, c’est encore une fois aux décideurs de l’époque de répondre aux Français, en premier lieu Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée. Il serait temps que ces militaires s’abstiennent de défendre – aussi – les graves erreurs politiques qui ne sont pas de leur ressort.

25 ans de déni

« c’est l’énorme ambiguïté de la France au Rwanda. Elle a perduré pendant le génocide et elle perdure encore parmi certains socialistes, en particulier parmi les proches toujours vivants de François Mitterrand. »
Ces décideurs politiques ne se sont pas contentés de se tromper – dramatiquement – en soutenant les génocidaires des Tutsi, ils se sont permis d’échapper à leurs responsabilités en mentant de manière éhontée aux Français depuis un quart de siècle, notamment grâce au travail d’enfouissement de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès, gardien du temple de la Mitterrandie. La première faute était dramatique, mais la seconde est impardonnable car elle a permis de répéter ce type d’erreur, comme les massacres de Srebrenica en juillet 1995, de polluer durablement nos relations avec nos partenaires européens et africains, et enfin de mentir aux Français sur une opération pourtant menée en leur nom, un déni de démocratie.

Comprendre et contrôler

« La France a-t-elle tiré des leçons de son rôle au Rwanda ? Il faudrait pour cela qu’elle connaisse le problème. Mais la vérité avance lentement  : des officiers […] de l’opération Turquoise commencent à parler. »
Aujourd’hui de trop rares témoignages de militaires, en rupture avec cette pernicieuse culture du silence, fissurent le coffrage du Tchernobyl des opérations extérieures de la France. Après le témoignage de Thierry Prungnaud, ancien sous-officier d’élite du GIGN, le mien, purement factuel et celui de l’aviateur sur les missions de frappes aériennes organisées contre les ennemis des génocidaires, d’autres viendront, lentement, inéluctablement. Mais seule l’ouverture réelle et systématique des archives pourrait éviter de telles monstruosités politiques dans le pays des droits de l’homme. Le président François Hollande avait astucieusement annoncé cette ouverture des archives en 2015 pour clore la polémique , tout en se gardant bien de le faire en réalité.

Est-ce que le président Emmanuel Macron aura le courage de confronter notre nation à ses responsabilités dans le génocide des Tutsi au Rwanda, le dernier génocide du 20º siècle, le seul que nous aurions pu empêcher ?

Pouvions-nous savoir qu’ils étaient des génocidaires ?

Pour le savoir, il suffisait d’observer et d’écouter leurs récits car ils ne s’en cachaient même pas.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[06 juillet 1994, 89º jour du génocide] « L’état-major du groupement sud a enfin donné l’ordre de mettre en place deux check points de désarmement, à l’entrée de la forêt de Nyungwe et au pont frontière de Cyangugu. Il semble que la décision n’ait pas été facile à obtenir, comme s’il ne fallait pas désarmer ces unités que nous avons soutenues bien trop longtemps.
En fait, je n’ai rencontré aucune unité militaire rwandaise constituée et normalement commandée pendant cette opération Turquoise, mais seulement des hommes en armes, débraillés et menaçants, bien difficiles à distinguer des miliciens. Nous pensions que les militaires des FAR se battaient contre le FPR, alors qu’ils se consacraient essentiellement à un autre combat, massacrer les Tutsi, détruire ces hommes et ces femmes, abattre les plus jeunes comme les plus âgés. Pour le savoir, il suffisait d’observer et d’écouter leurs récits car ils ne s’en cachaient même pas. »