Soutien de l’Elysée aux génocidaires du Rwanda, Hubert Védrine n’est pas au courant « des détails »

Je crois que je n’aurais pas aimé rencontrer trop souvent Hubert Védrine tant j’apprécie mal les décideurs politiques qui sont incapables de reconnaître la réalité et, plus encore, leur responsabilité.

Le rôle clef de l’Elysée dans le soutien au gouvernement rwandais qui commet le génocide

Hubert Védrine était le secrétaire général de l’Elysée du président François Mitterrand lorsque celui-ci décida d’engager la France dans une guerre au Rwanda contre les Tutsi qui allait nous amener à soutenir de fait les derniers génocidaires du XXème siècle.
Cela commença par la formation et l’engagement au combat aux côtés de l’armée gouvernementale, exclusivement hutu, alors même qu’elle affichait sans scrupules ses intentions criminelles.

L’Elysée devait aussi décider de livraisons d’armes qui continuèrent quand les extrémistes hutu s’emparèrent du pouvoir le 7 avril 1994 en assassinant le président Habyarimana parce que ce dernier avait accepté de faire la paix avec leurs ennemis. Et tant pis si ce nouveau « gouvernement » faisait exploser les accords de paix d’Arusha que Paris prétendait avoir soutenus.

Les extrémistes hutu au pouvoir à Kigali déploient leur solution finale, un génocide implacable qui mobilise plus d’un million de tueurs pour exterminer ceux qu’ils qualifient de cafards. La DGSE en informe méthodiquement Paris, mais l’Elysée continue à soutenir ce gouvernement allié jusqu’à déclencher une intervention militaire, l’opération Turquoise, pour essayer de les remettre en place quand ils perdent pied face aux soldats du FPR.

Faute d’y parvenir et toujours en s’abritant derrière un paravent humanitaire, l’intervention militaire française, pilotée par l’Elysée, protège la fuite de ses alliés génocidaires vers le Zaïre, pour qu’ils puissent continuer leur « résistance » après avoir massacré un million de Tutsi (hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards) en trois mois et dix jours.

Mais il ne s’agirait que de « détails » dans l’esprit d’Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée

C’est ce que j’ai en tête quand j’aperçois Hubert Védrine, l’homme sans qui rien ne pouvait se faire à l’Elysée, mais qui préfèrerait être oublié lorsque le sujet du rôle de la France dans le génocide des Tutsi est abordé.

J’ai relaté cette rencontre dans mon témoignage Rwanda, la fin du silence :

«  La Rochelle, Charente-Maritime (sud-ouest de la France). Samedi 30 août 2014
[…]
En quittant les lieux, nous tombons nez à nez avec Hubert Védrine, qui dédicace son dernier livre dans le hall d’entrée du centre de conférences. Accompagné de quelques participants au débat, j’essaie d’accéder à l’ancien secrétaire général de l’Élysée.
Hubert Védrine me demande pour qui il doit dédicacer son livre. Je propose plutôt de lui offrir mon roman, Vents sombres sur le lac Kivu, avec une dédicace adaptée au rôle central qu’il a joué dans cette crise…
Je ne m’attendais pas à ce qu’il appelle la sécurité, mais je suis tout de même étonné par sa réaction : souriant, sûr de lui, c’est un sémillant ancien ministre des Affaires étrangères qui me répond, nullement décontenancé de se retrouver face à l’un de ceux qui affirment que sa version officielle de l’opération Turquoise est une fable.

Hubert Védrine me remercie même de ce livre qu’il lira avec intérêt… et m’explique « qu’ils ont tout fait à l’époque pour amener les deux parties à négocier ».
Son analyse, raccourcie mais pleine de conviction, m’interpelle. La volonté d’amener les deux parties à négocier expliquerait-elle les actions auxquelles j’ai participé et qu’il s’évertue pourtant à nier ?
Je lui demande si cela justifiait d’aller se battre contre le FPR, comme j’en ai reçu l’ordre le 30 juin, en pleine crise de Bisesero, au 83e jour du génocide.
Mon interlocuteur est un peu moins à l’aise. Il me répond « qu’il n’est pas au courant des détails ».
Est-ce un détail d’avoir fait livrer des armes en pleine mission humanitaire à des forces qui venaient de commettre un génocide, comme j’en ai été témoin en juillet 1994 ?
La conversation se brise. Il penche la tête de côté pour rechercher d’éventuels lecteurs en attente d’une dédicace mais il ne trouve qu’une militante socialiste pour lui demander s’il accepterait une commission d’enquête sur le sujet.
Alors Hubert Védrine se fige,
– Je refuse de répondre à cette question, et il met fin aussitôt à notre discussion. »

(Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Ce qui me frappe, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’arrogance de son comportement quand il est prouvé qu’il avait été parfaitement informé de la réalité de l’engagement de l’Elysée et qu’il essaye encore d’inverser les responsabilités dans le génocide des Tutsi.

Mais ce sont ses mots qui m’ont le plus choqué, lorsqu’il a utilisé cette notion de « détails » pour parler de ces faits qui touchent pourtant au crime des crimes : « Je ne suis pas au courant des détails ».
Comme s’il y avait des détails dans un génocide, comme s’il s’agissait d’un détail d’avoir soutenu des génocidaires.

 

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1990-1994, l’Elysée faisait entrer la France en guerre au Rwanda, contre le FPR qu’elle assimilait aux Tutsi

Juste avant mon départ pour l’opération Turquoise, le 22 juin 1994, des camarades du 68ème régiment d’artillerie d’Afrique me briefent sur le Rwanda où ils sont intervenus les années précédentes, dans le plus grand secret.
Je découvre à travers leurs récits que la France est entrée en guerre dans un pays étranger sans que les Français ne le sachent, une totale absence de débat démocratique qui n’est pas sans expliquer comment notre pays s’est retrouvé à soutenir secrètement les derniers génocidaires du XXème siècle et s’est enfoncé dans le déni.

Engagement de l’artillerie française au Rwanda, durant les années précédant le génocide

Tout cela commence en 1990 lorsque le président François Mitterrand décide de faire intervenir l’armée française pour défendre le président Habyarimana, pourtant arrivé au pouvoir par un coup d’Etat et à la tête d’un gouvernement qui a fait des Tutsi leur ennemi. A l’Elysée, on parle d’ailleurs des « forces tutsies » et d’« envahisseurs tutsis », le président Mitterrand l’exprime ainsi en 1993 « nous n’avons pas intérêt à ce que les Tutsis avancent trop vite »…

Les Tutsi ne constituent pourtant pas un groupe ethnique, ils sont plutôt un groupe social mais ils ont été assimilés à une « race » dans l’idéologie colonialiste et missionnaire. Ils se sont massivement exilés à cause des pogroms des années 1960 quand les Hutu accédèrent au pouvoir et le monopolisèrent. Lorsque nous intervenons en 1990, alors que les Belges ont préféré jeter l’éponge face aux dérives anti-Tutsi du régime rwandais, l’armée rwandaise est exclusivement composée de Hutu.

Mortier de 120 mm en préparation de tir

Mais nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée et de leur livrer massivement des armes, ce qui était déjà beaucoup si l’on considère que les Français l’ignoraient et que le Premier ministre Michel Rocard racontera plus tard comment son gouvernement avait été tenu à l’écart de ces opérations entièrement pilotées par l’Elysée.

Les récits de mes compagnons d’armes sont éloquents. Les capitaines Laurent et Pascal sont intervenus au Rwanda entre 1990 et 1993. A cette époque, le « 68 » fait partie des trois régiments d’artillerie professionnels d’une armée de terre encore largement basée sur le service national, avec le 11ème RAMA (des troupes de marine) et le 35ème RAP (parachutiste).
Officiers d’artillerie expérimentés, Laurent et Pascal étaient partis officiellement pour faire de l’assistance militaire et de l’instruction au Rwanda, mais la réalité de leur mission a été bien différente de ce qui est encore raconté par les décideurs de l’époque.

Une intervention directe et décisive dans les combats précédant le génocide

Les offensives des soldats du FPR de Paul Kagame – l’actuel président du Rwanda – avaient complètement déstabilisé les forces armées gouvernementales (appelées FAR) et la situation semblait catastrophique pour le régime Habyarimana. Si officiellement, les détachements français ne devaient faire que de l’assistance et de la formation, ils ont été envoyés sur le terrain, non plus pour former mais bien pour se battre, et notamment diriger l’artillerie que les soldats des FAR n’arrivaient pas à utiliser efficacement. Cette unité avait été équipée par la France de canons de 105 HM2 et de mortiers de 120, du matériel rustique mais très efficace – c’est à dire meurtrier – quand il est bien servi.
On a demandé à mes camarades de porter l’uniforme rwandais et suggéré, sans suite, qu’ils se peignent en noir pendant les engagements directs afin de ne pas être reconnus… Il faut rappeler qu’aujourd’hui encore, plus de 25 ans après les faits, l’amiral Lanxade, alors chef d’état-major des armées françaises, continue à nier les faits et veille soigneusement au bouclage des archives militaires françaises. D’après lui, la France n’a jamais engagé le combat au Rwanda.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Le récit de mes camarades était très clair sur le fait que les FAR étaient incapables de résister aux offensives du FPR, soldats bien entraînés et déterminés, tandis que les quelques équipes des forces spéciales françaises – malgré leur grande qualité – ne pouvaient s’opposer à leur puissance militaire. Ce sont donc ces dernières, dirigées par le colonel Didier Tauzin, qui ont demandé l’intervention de l’artillerie pour sa puissance de feu, même si les forces spéciales ont du mal à se souvenir de ce qui ne fait pas leur promotion (la guerre de clochers étant un élément clef dans la culture militaire française).

Le FPR ne s’attendait pas à devoir affronter une telle arme. D’après mes camarades, les unités du FPR commettaient l’erreur de se regrouper, notamment la nuit, avant de reprendre l’offensive et ils constituaient dès lors une cible de choix pour une batterie d’artillerie « bien servie » qui sait raser la surface d’un terrain de football en quelques minutes.
Des cibles groupées et localisées avec précision, grâce aux photographies des avions de chasse français et aux équipes d’observation, ont permis des tirs d’efficacité (puissance de feu maximale sur un temps très court) et l’offensive du FPR a été littéralement brisée dans son élan par cette première intervention. Cela veut dire concrètement des centaines de morts sur le terrain et des blessés multipliés par cinq.

La France fait donc la guerre au FPR, qu’elle assimile aux Tutsi.

En 1993, la situation s’est présentée de la même manière mais elle a failli très mal tourner. Suite aux offensives des unités du FPR, mes camarades déclenchent à nouveau des tirs meurtriers avec leurs canons de 105. Mais là, ils sont avertis que des communications du FPR ont été interceptées par les équipes de guerre électronique françaises et que les coordonnées géographiques de leur batterie d’artillerie sont diffusées sur les ondes.
Ils ont tout juste le temps de dégager de leur position avant qu’elle ne soit détruite intégralement par des « tirs de contre-batterie » du FPR, qui avait parfaitement tiré… les leçons de son échec précédent.
Les conclusions de mes camarades étaient que le FPR apprenait très vite, ne butait pas deux fois sur le même obstacle et que ce détachement « d’assistance militaire » aurait eu la plus grande difficulté à arrêter une troisième fois leur offensive, qui se serait donc déroulée en 1994…
Cela veut dire aussi que l’armée française aurait pu compter plusieurs morts et blessés dans une opération militaire que les Français ignoraient, comme ils ignoraient pour qui nous nous battions.

Dans le cadre d’une politique française au Rwanda décidée par l’Elysée seule

La plupart des historiens et journalistes qui travaillent sur le Rwanda connaissent ces faits, mais je confirme l’implication directe d’éléments militaires français dans les combats contre le FPR au cours des années précédant le génocide. Didier Tauzin le relate aussi dans son livre.

Mes camarades artilleurs désespéraient de former les FAR à l’art complexe de l’artillerie et s’inquiétaient du très fort décalage de niveau opérationnel avec leurs ennemis du FPR. Plusieurs officiers des FAR avaient bien suivi des stages à la très réputée école de l’artillerie française à Draguignan, mais le niveau d’une unité opérationnelle nécessite bien plus que quelques bons officiers et mes camarades étaient « désarmés » par le manque de professionnalisme de l’armée gouvernementale. Aussi, sans intervention de leur part, l’artillerie rwandaise était inopérante et le succès du FPR quasiment assuré.

Mes camarades n’exprimaient aucun état d’âme sur cet engagement, même s’ils en parlaient peu puisqu’il était « couvert ». Il s’inscrivait dans le soutien au régime du président Habyarimana. Néanmoins, ils se souvenaient que leurs homologues rwandais ne se contentaient pas de vouloir lutter contre le FPR mais qu’ils se disaient en guerre contre les Tutsi. C’est ainsi que le major Mutabera, qui commandait le bataillon d’artillerie de campagne, expliquait « qu’ils devaient appliquer la solution finale ».

Cet engagement de « conseillers militaires » dans des combats directs contre le FPR avant le génocide n’est pas anodin. Il illustre le niveau d’implication des décideurs politiques qui l’ont autorisé et annonce leur détermination à peser coûte que coûte dans un drame qui a déjà commencé. En acceptant de telles prises de risques, à plusieurs reprises, ces décideurs politiques surinvestissaient dans un combat qui devenait inexorablement le leur.
Mais ce combat reste caché, puisque ces mêmes responsables sont toujours dans le déni, sans doute parce qu’ils sont incapables de justifier la politique française au Rwanda.
Pire encore, il apparaît à travers le récit de mes camarades que tous les signes de préparation du génocide contre les Tutsi par les extrémistes hutu étaient visibles depuis des années, ces signes ayant même été rapportés à l’Elysée, notamment par le général Jean Varret.

Le général Jean Varret a alors été sanctionné et écarté, « il n’avait pas compris la politique de la France ».

A l’abri de Turquoise, le gouvernement génocidaire du Rwanda s’échappe pour poursuivre la « résistance »

 

Dans les derniers jours du massacre des Tutsi, le gouvernement génocidaire du Rwanda, chassé par les soldats du FPR, se replie dans la « zone humanitaire sûre » établie par la France dans le sud-ouest du pays, avant de se réinstaller au Zaïre pour continuer son « combat ».

Les deux-tiers du gouvernement génocidaire se réfugient dans la zone Turquoise

C’est cette trajectoire consternante du gouvernement génocidaire que vient de récapituler Jacques Morel. Cette histoire raconte la duplicité de Paris avec Turquoise, son opération « humanitaire ». On peut y lire le soutien que l’Elysée n’a jamais cessé d’apporter au gouvernement intérimaire rwandais, les derniers génocidaires du XXème siècle qui se sont échappés grâce à leurs amis français.
France24 a diffusé un reportage édifiant sur le sujet, qui annonce un documentaire plus long sur le rôle de la France, ou plutôt sur le rôle d’une poignée de décideurs dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Il est intéressant de noter la réaction du général Jean-Claude Lafourcade, qui a commandé cette « brillante » opération Turquoise et qui, armé d’une dramatique capacité à tout oublier, tente d’échapper à sa responsabilité en minimisant autant que possible la gravité des faits.
Pourtant, contrairement à ce qu’il affirme dans sa mal-nommée « exigence de vérité », ce ne sont pas « deux ministres subalternes et sans influence qui sont passés d’eux-mêmes au Zaïre » mais bien les deux-tiers du gouvernement intérimaire rwandais (13 ministres sur 19), parmi lesquels leur président, qui se sont réfugiés pendant presque une semaine à Cyangugu, dans la zone « protégée » par l’opération militaire française Turquoise.
Ces ministres tentèrent de reconstituer le gouvernement intérimaire qui menait le génocide des Tutsi et ils furent exfiltrés par l’armée française vers le Zaïre. Les premiers sont arrivés le 14 juillet 1994, les derniers quittèrent Cyangugu pour Bukavu au Zaïre le 19 juillet. Tout le monde comprendra que ce n’est sûrement pas Lafourcade qui en a décidé ainsi.

La protection de l’Elysée

Le 15 juillet, apprenant la reconstitution du gouvernement intérimaire à Cyangugu, Yannick Gérard, ambassadeur français détaché auprès de l’opération Turquoise, écrit à Paris : « dans la mesure où nous savons que les autorités portent une lourde responsabilité dans le génocide, nous n’avons pas d’autre choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée, en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se prononcent sur leur cas ».
Cette vision semble l’emporter au ministère des Affaires étrangères, où un porte-parole fait savoir à la presse, à propos des membres du gouvernement intérimaire rwandais qui rentreraient dans la zone humanitaire protégée par l’opération Turquoise, que « s’ils viennent à nous et que nous en sommes informés, nous les internerons ».

Mais encore une fois, c’est l’Elysée qui va imposer sa politique délirante de soutien jusqu’au-boutiste à nos « amis » les génocidaires.
Et encore une fois c’est Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée, l’homme qui ne doute de rien qui va se charger d’appliquer les directives présidentielles.
Il a noté en regard de la dépêche de l’agence Reuter sur la volonté d’internement du gouvernement génocidaire :
« Lecture du Président. Ce n’est pas ce qui a été dit chez le Premier Ministre ».

Escorter les génocidaires pour poursuivre la « résistance »

Et mes compagnons d’armes vont recevoir ces ordres complètement effarants d’escorter les génocidaires jusqu’à la frontière pour qu’ils s’installent dans les camps de réfugiés au Zaïre, d’où ils pourront continuer à nuire.
Pour ceux qui hésitent encore sur le rôle joué de fait par l’opération Turquoise, il faut s’arrêter quelques instants à cette note de la DRM (Direction du renseignement militaire français) du 18 juillet 1994, qui précise que « le gouvernement intérimaire réfugié à Cyangugu semble avoir choisi de se replier vers le Zaïre avec le reste des FAR et leur armement afin d’y poursuivre la résistance hutue au nouveau régime mis en place à Kigali ».
Voilà ce que nos décideurs français nous ont demandé de soutenir et de réarmer, pour poursuivre la résistance hutu contre le nouveau régime.

Les génocidaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise

Alors, frappé d’amnésie, Lafourcade ne se souvient plus que de « deux personnes isolées et sans influence » qui seraient passées en coup de vent par la zone Turquoise ! Il fait peut-être allusion aux deux membres de ce gouvernement que la France a laissé complaisamment être évacués par hélicoptère depuis cette zone, sans doute pour rendre service : il s’agissait simplement du Premier ministre et de son ministre de la Défense…
Intéressons-nous « simplement » au Premier ministre, Jean Kambanda, qui sera « simplement » condamné à perpétuité par le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) pour son rôle clef dans le génocide des Tutsi, et que l’armée française a laissé se « réfugier » au Zaïre… Celui-ci déclara devant le TPIR que « l’Etat-major [des forces gouvernementales] avait déjà franchi la frontière à Goma dans les jours précédents tandis que les militaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise ».
A l’abri de Turquoise, voilà une conséquence de cette opération humanitaire résumée de manière claire par un de ces principaux protagonistes, ou plutôt bénéficiaires.
Peut-être serait-il temps de redéfinir en France ce qu’est une opération humanitaire et peut-être aussi d’ouvrir les archives sur le Rwanda plutôt que de nous contenter de déclarations qui sont plus consternantes que rassurantes ?

 

        Pour rappel, le témoignage de la réaction atterrée du chef de détachement concerné par l’application de ces ordres :

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Je termine seul mon frugal repas lorsque Garoh vient s’asseoir à côté de moi, en silence. D’un air las, avec une voix étrangement basse, un peu comme s’il se parlait à lui-même, le commandant du groupement sud me dit son trouble. Je pense d’abord qu’il s’agit de l’incident avec les forces spéciales ou l’accrochage des troupes de marine, mais je comprends rapidement que le sujet est autre : Garoh a dû accueillir aujourd’hui encore des membres du gouvernement rwandais en déroute, qui utilisent la zone humanitaire sûre pour protéger leur fuite vers le Zaïre. Certes, il est convaincu que ce n’est pas notre rôle de rendre justice, mais escorter poliment des décideurs qui ont de terribles responsabilités dans les massacres et « du sang jusqu’au cou », le tourmente. Il aurait pu les arrêter, il aurait même pu les neutraliser, mais ses ordres ne lui laissaient pas le choix. Il sait qu’il en verra d’autres, cependant il ne peut s’empêcher de se questionner sur cette mission et sur ces criminels que nous protégeons de fait. Je crois qu’il a déjà peur qu’un jour on ne le lui reproche. »

La responsabilité de ces personnalités rwandaises dans le génocide des Tutsi était connue des autorités françaises.
Comme la France avait signé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et qu’elle disposait, par l’article VII de la charte des Nations unies, du droit d’utiliser la force, ces décideurs français avaient le devoir de faire arrêter ces génocidaires.
Ils les ont protégés.

Rwanda : préparation des milices, guerre insurrectionnelle et livraisons d’armes, « coopération technique » de la France.

Tout le monde a en tête ces images terrifiantes de milices répandant la mort pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Cent jours où vont disparaître un million de personnes, statistiquement 10 000 morts par jour pendant plus de trois mois, une industrie du massacre perpétrée dans une organisation aussi odieuse qu’efficace.

Ces milices n’étaient pas des bandes incontrôlables, mais des formations intégrées dans les forces gouvernementales, aux ordres du Gouvernement intérimaire rwandais, le GIR qui a pris le pouvoir grâce à l’assassinat du président Habyarimana.

Difficile de distinguer les miliciens des militaires

J’ai été frappé, pendant l’opération Turquoise, de voir si peu de différences entre les militaires des Forces armées rwandaises (FAR), les gendarmes et ces miliciens. Plutôt l’impression que c’était les mêmes, avec ou sans casquette…

Voilà ce que m’a écrit un expert sur le sujet :
Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, prétend que les armes livrées par la France n’ont pas servi à l’exécution du génocide, laissant entendre, à l’instar de nombreux dirigeants français qui cherchent à se blanchir, que les massacres n’auraient été exécutés qu’avec des machettes, des armes traditionnelles et des houes. C’est faux, toutes les armes ont été utilisées.
L’armée rwandaise, équipée par la France, a largement participé au génocide, de même que la gendarmerie et les milices. Les massacres commençaient en général par des tirs d’armes à feu et des lancers de grenades par les forces gouvernementales. Ceci parce que les Tutsi se défendaient par des lancers de pierre. Il fallait donc les attaquer à distance. Les machettes n’étaient utilisées qu’après que les victimes aient épuisé leurs moyens de défense.
Un certain nombre de massacres ont été menés en premier lieu par des militaires comme ceux de Kigali à partir du 7 avril 1994 perpétrés par les unités d’élite qui disposaient d’instructeurs et d’équipements français, les massacres de Gisenyi le 7 avril, de Butare après le 19 avril sont déclenchés aussi par des militaires, celui de Runyinya le 21 avril est perpétré par des soldats de l’école de sous-officiers de Butare, des militaires participent aux grandes attaques à Bisesero et au ratissage fin juin.
Les miliciens Interahamwe obtenaient des armes, fusils, kalachnikovs, grenades de l’armée rwandaise.
Il est difficile de distinguer les miliciens des militaires. Les journalistes français qui couvrent l’opération Turquoise parlent de recrues qui montent au front en désignant des jeunes habillés en civil et encadrés par des militaires.

Des armes pour les génocidaires, mais sans rapport avec le génocide ?

Voici la déclaration d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes qui ne pouvaient être autorisées que par la présidence de la République :
COMMISSION DE LA DÉFENSE : RETRANSCRIPTION DE L’AUDITION DE M. HUBERT VÉDRINE – MERCREDI 16 AVRIL 2014
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide. Et même les attaquants les plus violents contre la France n’ont jamais osé écrire ou raconter que le génocide lui-même, village après village, avait été fait avec des armes fournies par la France à l’armée rwandaise contre les attaques du FPR. Faut distinguer les deux. On peut le faire que si on a un peu de temps pour s’expliquer et dans un…, dans une sorte d’échange de bonne foi ».

 

Doctrine de la guerre insurrectionnelle

J’ai longtemps contesté l’idée que la formation de « milices d’autodéfense », l’appellation d’origine de ces milices, ait pu être une idée de la France. Malheureusement des documents et des témoignages semblent indiquer le contraire, sans que l’étendue de la responsabilité de l’Etat Français puisse être complètement mesurée jusqu’ici, faute d’ouverture des archives.
On sait aujourd’hui que ces milices étaient un concept de la guerre insurrectionnelle : mobiliser localement pour lutter contre une menace difficile à cerner et considérée – ou que l’on souhaite considérer – comme « diffuse ».
Au-delà du Front patriotique rwandais (FPR) qui menait une guerre plutôt classique que perdait systématiquement l’armée hutu du pouvoir (seuls les Hutu pouvaient intégrer l’armée rwandaise), ces milices étaient surtout le moyen de représenter la lutte contre les espions du FPR, de développer une atmosphère paranoïaque où « l’ennemi, c’est chacun des Tutsi », même quand il ne s’agit que d’un enfant ou d’un vieillard inoffensif.

Cette idée de milice et de guerre insurrectionnelle, je l’ai malheureusement entendue d’officiers du 1er RPIMa, qui intervenaient avec moi au Cambodge en 1992 et qui se vantaient de leurs compétences dans ce domaine. Ont-ils essaimé au Rwanda pendant ces quatre années où la France était de plus en plus engagée dans cette guerre contre le FPR sans aucun débat démocratique sur la politique menée ?

C’est malheureusement très probable, mais jusqu’à quel point les décideurs français de l’époque nous ont compromis dans la préparation de ces milices qui allaient assurer une grande partie de l’efficacité du génocide des Tutsi ?
Quant aux déclarations d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes à des génocidaires, je vous laisse seul juge.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire du Rwanda, intention cachée de l’opération Turquoise ?

En fait, la question ne se pose plus réellement en ces termes, car il est désormais établi que l’armée française avait bien proposé ce scénario à l’Elysée, sans doute à sa demande.
Note du général Quesnot à l’Elysée du 18 juin 1994

Cela apparaît d’ailleurs dans l’ordre d’opération de Turquoise qui précise en tertio (page 2 du document)
ULTÉRIEUREMENT ÊTRE PRÊT À CONTRÔLER PROGRESSIVEMENT L’ÉTENDUE DU PAYS HUTU EN DIRECTION DE KIGALI […]
Contrôler progressivement l’étendue du « pays hutu » en direction de Kigali ne peut être l’objectif d’une opération humanitaire. On notera au passage que, pour l’état-major de l’armée française, le Rwanda est le « pays hutu », donc les Tutsi en sont exclus.

Remettre au pouvoir ce gouvernement n’a jamais réellement été abandonné par l’Elysée de François Mitterrand, où une faction de faucons s’efforçait de continuer à soutenir ceux qu’ils appuyaient depuis quatre ans, quand bien même ils savaient – grâce à la DGSE – que leurs « amis Rwandais » étaient en train de commettre des massacres, le génocide des Tutsi.

Soutenir le gouvernement génocidaire

Ce qui est clair désormais, c’est que cette intention de soutenir, de sauvegarder et d’aider ce gouvernement génocidaire a animé une large partie de l’opération Turquoise : celle-ci a commencé par une tentative de remettre au pouvoir ces génocidaires en s’emparant par la force de Kigali, la capitale.

Cette tentative a été suivie par une opération militaire pour stopper par la force l’avancée des soldats du FPR, à laquelle j’ai participé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1994, tandis que ces derniers étaient les seuls à pourchasser les génocidaires.

Cette opération militaire n’a été stoppée qu’au dernier moment, par l’Elysée, sans doute à cause de l’impact désastreux du drame de Bisesero, quand des centaines de rescapés avaient été abandonnés les jours précédents par l’opération Turquoise, parce que sa « vraie » mission était de stopper le FPR.

Une Zone humanitaire « sûre » pour les génocidaires

Comme si cela n’avait pas suffi, l’opération Turquoise permettra encore aux génocidaires d’échapper au FPR grâce à la protection offerte par la Zone humanitaire « sûre », sûre pour les génocidaires.
Et pour finir, alors que, d’une main, l’armée française avait enfin l’ordre de protéger les rescapés tutsi, elle devait, de l’autre, livrer des armes aux génocidaires, maintenant qu’ils avaient pu s’installer dans des camps de « réfugiés » de l’autre côté de la frontière.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire a donc été une politique permanente de l’Elysée, en tout cas d’une partie d’entre elle, et seul l’accès aux archives permettrait de comprendre comment la présidence a pu arriver à ce choix désastreux et aujourd’hui indéfendable.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles : Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
[…]
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.

[4 jours plus tard sur l’aéroport de Goma, base opérationnelle avancée de Turquoise que nous avons rejoins avec difficulté …]
Un officier d’état-major nous rend visite sur notre campement de fortune. J’aimerais l’interroger sur la suite de la mission puisque nous étions censés arriver par surprise pour mener une action offensive, mais il ne me répond pas et se contente de récupérer avec d’inhabituelles précautions l’ordre préparatoire reçu à Nîmes. Normalement, en opération, le simple fait d’ordonner la destruction d’un ordre écrit suffit, mais cet officier vérifie chaque exemplaire page par page, comme si ce document ne devait plus exister…»

Cet ordre préparatoire a-t-il été effacé ? il est fort probable qu’un exemplaire se soit glissé dans les archives de l’opération Turquoise, intervention « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994

Bisesero est emblématique de l’intervention française au Rwanda : ambivalence de la mission, déni de la réalité du génocide, aveuglement – ou pire – des décideurs.

Retour à Bisesero, ouest du Rwanda.

Bisesero, de vastes collines boisées dans l’ouest du Rwanda, où des milliers de Tutsi ont cru trouver refuge pour échapper au génocide conduit depuis le 7 avril 1994 par un gouvernement frappé de folie meurtrière, mais que la France a continué à soutenir… jusqu’à la complicité ? C’est toute la question posée par ce drame qui se tient au premier acte de l’opération Turquoise, fin juin 1994.

Le 27 juin, sur ces collines de Bisesero, quelques militaires des forces spéciales en reconnaissance découvrent des rescapés tutsi. Ils ne sont en rien l’avant-garde de l’armée du FPR, redoutée par la France, mais les survivants de massacres ignobles, répétés chaque jour. Ce sont des morts-vivants, entourés de charniers et accablés de blessures.
Pendant qu’ils leur parlent, les soldats français ont la démonstration de l’organisation du génocide : arrivent des véhicules de miliciens, de gendarmes rwandais et de militaires des FAR qui patrouillent ensemble à la recherche de ces rescapés pour les achever. Ces derniers se cachent, terrorisés, tandis que les forces armées du gouvernement rwandais ne craignent pas d’afficher leur occupation réelle. Ils ne se battent pas contre les soldats du FPR, ils massacrent les civils tutsi.
L’officier français qui dirige l’équipe spéciale promet aux rescapés de revenir pour les secourir et repart vers sa base où il reçoit l’ordre… de ne pas intervenir, pire encore : il se voit interdire d’y revenir.

Notre mission, c’est de stopper le FPR, les ennemis des génocidaires

Trois jours plus tard, le 30 juin, des sous-officiers ulcérés par cette situation, comme Thierry Prungnaud, et sans doute Olivier, un capitaine qui a choisi sans le dire de désobéir, se perdent malencontreusement jusqu’à la zone des rescapés et prennent soin d’alerter si largement de leur « découverte » qu’ils obligent le commandement à monter une mission de secours. Entre-temps, en trois jours, plusieurs centaines de ces réfugiés ont été massacrés par les génocidaires du régime, alors qu’ils s’attendaient à être sauvés par l’armée française.

Le colonel qui commandait les forces spéciales et le général qui « dirigeait » l’opération Turquoise sont mis en cause pour ne pas être intervenus dès la situation connue, le 27 juin. Ils ont d’abord affirmé ne pas avoir été alertés de cette situation avant le 29 juin. Mais, depuis les notes personnelles du général jusqu’au reportage vidéo (en fin de cet article) montrant le chef des forces spéciales briefé par un de ses sous-officiers, les preuves du contraire sont accablantes : ils étaient clairement informés.

Leur défense a reposé ensuite sur le manque d’effectifs pour aller reconnaître et sécuriser la zone de Bisesero, ne disposant selon eux que de la centaine d’hommes des forces spéciales arrivés au Rwanda en précurseurs.

Pourtant, cet argument est aussi peu pertinent que le précédent, car l’opération Turquoise comptait déjà à cette date plusieurs unités opérationnelles – chacune dépassant en taille le détachement des forces spéciales – comme la compagnie de combat de la Légion étrangère dans laquelle j’étais détaché. Cette unité de 150 légionnaires aguerris, bien équipés et très entraînés, était parfaitement adaptée à la protection d’une zone refuge pour des rescapés. Et aucun milicien ou soldat dépenaillé de ce régime en déroute n’aurait osé s’y frotter.

Il est vrai que cette unité de Légion était distante d’au moins… 50 mètres du poste de commandement des forces spéciales, puisque nous étions stationnés sur le même petit aéroport de Bukavu, au Zaïre, depuis le 28 juin où nous étions arrivés sans consigne de nous presser. Nous n’étions pas à plus de 40 km des collines de Bisesero et nous n’avions même pas été informés du drame…

Malheureusement, notre compagnie de combat, comme les autres unités disponibles, n’a pas été sollicitée pour aller sauver les rescapés tutsi découverts par nos camarades des forces spéciales.
Pourquoi ? Parce que tels n’étaient pas les ordres, tellement différents de la mission humanitaire affichée pour l’opération Turquoise : nous étions partis en réalité pour stopper le FPR, ces soldats qui menaçaient le gouvernement rwandais soutenu par la France, quand bien même ce régime poursuivait un génocide en conduisant l’extermination des Tutsi.
Ces ordres, des officiers français les ont exécutés et assumés au point de devoir aujourd’hui soutenir des versions dénuées de sens pour protéger des responsables politiques pourtant seuls légitimes à en décider.

Une ultime tentative de combattre le FPR, empêchée par le drame de Bisesero

Cet épisode de Bisesero explique sans doute aussi que le 30 juin 1994, tandis que les unités des forces spéciales étaient obligées de s’occuper des rescapés, la compagnie dans laquelle j’étais détaché a enfin été mobilisée : non pour porter secours mais pour stopper le FPR par une action de guerre devant la forêt de Nyungwe, à quelques dizaines de kilomètres plus à l’est.
Comme je l’ai relaté, au lever du jour du 1er juillet, cette mission de combat contre les ennemis des génocidaires a été annulée in extremis, alors qu’elle était déjà engagée pour frapper le FPR. J’en connais désormais plus de détails grâce au témoignage d’Oscar, un des pilotes de chasse engagés dans cette opération.

En croisant nos témoignages, il apparaît que cette mission a été annulée par le PC Jupiter situé sous le palais présidentiel de l’Élysée, alors que les avions de chasse – des Jaguar – étaient déjà en vol pour bombarder, et que nous-mêmes décollions en hélicoptère pour rejoindre la zone de guidage. Pourtant le PC Jupiter n’a pas vocation à diriger ce type d’opération, qui est plutôt du ressort du bien nommé Centre opérationnel interarmées.

C’est une procédure tout à fait inhabituelle que m’a décrite mon camarade, et compte tenu de ma compréhension du sujet, il est probable que les événements se soient enchaînés ainsi :
Cette opération de combat contre le FPR a été décidée sans réel contrôle politique, mais l’intervention des Jaguar a déclenché une procédure quasi automatique de confirmation auprès du PC de l’Élysée, qui s’en est effrayé. En effet l’engagement au combat d’avions de chasse est considéré comme stratégique du fait de leur puissance de feu ainsi que du risque médiatique : difficile de faire croire qu’un bombardement n’a pas été organisé tandis qu’il est toujours possible d’habiller un échange de tirs au sol en accrochage accidentel ou en riposte à une tentative d’infiltration.

L’Elysée a stoppé enfin notre mission de guerre par peur de l’opinion internationale

La patrouille de Jaguar, au moment de rejoindre la zone de combat, demande donc la validation de son engagement, sans doute par l’intermédiaire de l’avion ravitailleur KC135 qui les soutient et qui est équipé d’un système radio longue portée en l’absence d’AWACS. Le PC Jupiter alerte l’Élysée – l’étage du dessus – qui découvre l’opération et prend brutalement conscience des conséquences possibles : le palais présidentiel a géré la veille la crise « médiatique » de Bisesero et n’imagine pas  comment il pourra justifier d’un tel engagement auprès de l’opinion internationale après avoir laissé à leur sort les rescapés, dans cette intervention « humanitaire ». Alors l’Elysée interdit enfin cette opération de guerre et son secrétaire général, Hubert Védrine, est forcément intervenu.

L’annulation au tout dernier moment de cette mission par la présidence de la République déclenche un débat – plutôt que d’en être l’issue – sur le risque que la France soit effectivement accusée de complicité de génocide et mise au ban des nations. Dans les jours qui suivent, des spécialistes de l’Afrique des Grands Lacs sont consultés et probablement dépêchés sur place pour négocier un compromis avec le FPR, c’est la suite de l’opération Turquoise avec la création d’une zone humanitaire sûre.

Bisesero, un aveuglement jusqu’au-boutiste ?

Bisesero est emblématique de l’intervention française au Rwanda : ambivalence de la mission, déni de la réalité du génocide, aveuglement – ou pire – des décideurs.
Avec Turquoise, nous aurions pu combattre les génocidaires, mais nous nous sommes opposés jusqu’au bout à leurs ennemis, obsédés par un héritage politique dénué de sens, consistant à les stopper à tout prix.
Avec Bisesero, nous aurions dû voir que nos alliés d’hier s’étaient transformés en génocidaires puisqu’ils opéraient sous nos yeux. Mais nous avons continué à regarder ailleurs, continué à les soutenir, continué à mentir, au point de rendre la réalité et nos erreurs inavouables.

(réf Rwanda, la fin du silence, éditions des Belles Lettres, 2018)

 

Rwanda : Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien.

Interviewé sur TV5 Monde par Mohamed Kaci sur les révélations de Mediapart, Hubert Védrine s’enferme dans un déni qui ne laisse pas espérer la moindre éclaircie.
L’agressivité de ses réponses et son habituelle esquive de tout sujet le mettant en question, comme les livraisons d’armes ou le refus de Mme Bertinotti d’ouvrir les archives du président Mitterrand sur le Rwanda, ne laissait pas espérer un quelconque début d’humilité ou d’interrogation sur sa responsabilité dans ce drame, car lorsqu’il parle de la France, c’est bien évidemment de lui dont Hubert Védrine parle.

L’ancien secrétaire général de L’Elysée se retranche volontiers derrière les propos des uns et des autres pour ne pas porter directement des thèses nauséabondes : il préfère citer « l’immense expert Filip Reyntjens » dont nous avons pourtant montré qu’il ne connaissait pas grand chose au sujet qu’il a voulu doctement traiter, et bien pire qu’il a été renseigné complaisamment par les génocidaires, dont le sinistre colonel Bagosora, le Himmler du génocide des Tutsi.

Quant au « travail extraordinaire de Judi Rever », il évoque sans doute sa formidable compilation de thèses négationnistes dans laquelle la journaliste canadienne a même essayé de vendre que des Tutsi avaient infiltré les interahamwes, les escadrons de la mort des génocidaires, pour les inciter à commettre le pire…
Passons sur les « généraux français [qui] ne sont pas assez interviewés », puisque même à la retraite ceux-ci gardent un lien avec le ministère des armées et ils sont donc tenus à la version officielle, définie par l’Etat.

Hubert Védrine n’aurait donc rien à se reprocher dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

« la France (Hubert Védrine) a seulement cherché à imposer un compromis politique au gouvernement hutu avec les accords de paix d’Arusha ». Il semble oublier qu’un conseiller de l’Elysée affirmait alors que « Arusha, c’est Munich » et que l’ambassadeur de France, en mars 93, soutenait la CDR (coalition pour la Défense de la République, les pires extrémistes) qui représentait à ses yeux le « nationalisme hutu », ce même ambassadeur jugeant dans un télégramme diplomatique que le Président Habyarimana, « un chef d’État qui a finalement tout raté », était à remplacer…
Drôle de soutien aux accords de paix d’Arusha dont la France, ou plutôt certains à l’Elysée semblent avoir mal vécu qu’une des exigences du FPR soit le départ des troupes françaises.

Mais le plus terrible n’est pas là, laissons M.Védrine affirmer qu’il ait au moins partiellement soutenu ces accords de paix. Cela rend alors totalement incompréhensible la suite de la politique qu’il défend encore aujourd’hui, d’avoir soutenu ensuite les extrémistes hutu qui se sont emparés du pouvoir avec l’assassinat du président Habyarimana et qui se sont empressés de défaire ces accords de paix en constituant un gouvernement sans aucun partage, dès le 8 avril 1994, dans les locaux de l’ambassade de France…

C’est ce gouvernement intérimaire, totalement contraire aux accords de paix d’Arusha, qui va conduire le génocide des Tutsi pendant 100 jours, à raison de 10.000 victimes par jour. Et c’est ce gouvernement génocidaire qui va bénéficier du soutien de l’Elysée pendant tout le génocide des Tutsi : ses émissaires seront reçus à l’Elysée en avril, des armes leurs seront régulièrement livrées et ce gouvernement ne sera jamais condamné publiquement par Paris, quand bien même la DGSE informait régulièrement nos décideurs que nous soutenions au Rwanda les organisateurs des massacres.

Il est vrai que dans l’esprit d’Hubert Védrine, les notes de la DGSE – service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français – seraient un «  ramassis de colportages et de ragots… ».
Quant à l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France, Hubert Védrine la dissocie désormais du génocide, il ne se souvient plus qu’elle n’a pas « eu lieu un an après » mais pendant le génocide des Tutsi et qu’il est justement reproché à cette intervention de ne s’en être jamais pris aux génocidaires, mais d’avoir protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés.

Enfin sur l’ouverture des archives, qu’il a surtout empêchée ces 25 dernières années, Hubert Védrine esquive maladroitement cette question cruciale et incompréhensible pour une mission « humanitaire », alors qu’il pourrait donner l’exemple avec les documents du président Mitterrand qui sont jusqu’à présent « ouverts, mais non consultables »…