Rwanda : préparation des milices, guerre insurrectionnelle et livraisons d’armes, « coopération technique » de la France.

Tout le monde a en tête ces images terrifiantes de milices répandant la mort pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Cent jours où vont disparaître un million de personnes, statistiquement 10 000 morts par jour pendant plus de trois mois, une industrie du massacre perpétrée dans une organisation aussi odieuse qu’efficace.

Ces milices n’étaient pas des bandes incontrôlables, mais des formations intégrées dans les forces gouvernementales, aux ordres du Gouvernement intérimaire rwandais, le GIR qui a pris le pouvoir grâce à l’assassinat du président Habyarimana.

Difficile de distinguer les miliciens des militaires

J’ai été frappé, pendant l’opération Turquoise, de voir si peu de différences entre les militaires des Forces armées rwandaises (FAR), les gendarmes et ces miliciens. Plutôt l’impression que c’était les mêmes, avec ou sans casquette…

Voilà ce que m’a écrit un expert sur le sujet :
Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, prétend que les armes livrées par la France n’ont pas servi à l’exécution du génocide, laissant entendre, à l’instar de nombreux dirigeants français qui cherchent à se blanchir, que les massacres n’auraient été exécutés qu’avec des machettes, des armes traditionnelles et des houes. C’est faux, toutes les armes ont été utilisées.
L’armée rwandaise, équipée par la France, a largement participé au génocide, de même que la gendarmerie et les milices. Les massacres commençaient en général par des tirs d’armes à feu et des lancers de grenades par les forces gouvernementales. Ceci parce que les Tutsi se défendaient par des lancers de pierre. Il fallait donc les attaquer à distance. Les machettes n’étaient utilisées qu’après que les victimes aient épuisé leurs moyens de défense.
Un certain nombre de massacres ont été menés en premier lieu par des militaires comme ceux de Kigali à partir du 7 avril 1994 perpétrés par les unités d’élite qui disposaient d’instructeurs et d’équipements français, les massacres de Gisenyi le 7 avril, de Butare après le 19 avril sont déclenchés aussi par des militaires, celui de Runyinya le 21 avril est perpétré par des soldats de l’école de sous-officiers de Butare, des militaires participent aux grandes attaques à Bisesero et au ratissage fin juin.
Les miliciens Interahamwe obtenaient des armes, fusils, kalachnikovs, grenades de l’armée rwandaise.
Il est difficile de distinguer les miliciens des militaires. Les journalistes français qui couvrent l’opération Turquoise parlent de recrues qui montent au front en désignant des jeunes habillés en civil et encadrés par des militaires.

Des armes pour les génocidaires, mais sans rapport avec le génocide ?

Voici la déclaration d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes qui ne pouvaient être autorisées que par la présidence de la République :
COMMISSION DE LA DÉFENSE : RETRANSCRIPTION DE L’AUDITION DE M. HUBERT VÉDRINE – MERCREDI 16 AVRIL 2014
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide. Et même les attaquants les plus violents contre la France n’ont jamais osé écrire ou raconter que le génocide lui-même, village après village, avait été fait avec des armes fournies par la France à l’armée rwandaise contre les attaques du FPR. Faut distinguer les deux. On peut le faire que si on a un peu de temps pour s’expliquer et dans un…, dans une sorte d’échange de bonne foi ».

 

Doctrine de la guerre insurrectionnelle

J’ai longtemps contesté l’idée que la formation de « milices d’autodéfense », l’appellation d’origine de ces milices, ait pu être une idée de la France. Malheureusement des documents et des témoignages semblent indiquer le contraire, sans que l’étendue de la responsabilité de l’Etat Français puisse être complètement mesurée jusqu’ici, faute d’ouverture des archives.
On sait aujourd’hui que ces milices étaient un concept de la guerre insurrectionnelle : mobiliser localement pour lutter contre une menace difficile à cerner et considérée – ou que l’on souhaite considérer – comme « diffuse ».
Au-delà du Front patriotique rwandais (FPR) qui menait une guerre plutôt classique que perdait systématiquement l’armée hutu du pouvoir (seuls les Hutu pouvaient intégrer l’armée rwandaise), ces milices étaient surtout le moyen de représenter la lutte contre les espions du FPR, de développer une atmosphère paranoïaque où « l’ennemi, c’est chacun des Tutsi », même quand il ne s’agit que d’un enfant ou d’un vieillard inoffensif.

Cette idée de milice et de guerre insurrectionnelle, je l’ai malheureusement entendue d’officiers du 1er RPIMa, qui intervenaient avec moi au Cambodge en 1992 et qui se vantaient de leurs compétences dans ce domaine. Ont-ils essaimé au Rwanda pendant ces quatre années où la France était de plus en plus engagée dans cette guerre contre le FPR sans aucun débat démocratique sur la politique menée ?

C’est malheureusement très probable, mais jusqu’à quel point les décideurs français de l’époque nous ont compromis dans la préparation de ces milices qui allaient assurer une grande partie de l’efficacité du génocide des Tutsi ?
Quant aux déclarations d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes à des génocidaires, je vous laisse seul juge.

Ne pas inverser les faits dans l’assassinat du président Habyarimana, petit rappel pour mieux informer Hubert Védrine sur le génocide des Tutsi au Rwanda

Le 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu par un tir double de missiles, alors qu’il vient se poser sur l’aéroport de Kigali. C’est la première étape du génocide des Tutsi qui fera un million de morts en 100 jours.
Les circonstances de l’assassinat ont fait polémique pendant 25 ans puisque des anciens responsables politiques français soutenaient que cet assassinat avait été commis par des Tutsi, rejetant ainsi une partie de la responsabilité de ce « crime des crimes » sur l’actuel président du Rwanda, Paul Kagamé.

Des circonstances difficiles à reconstituer, en particulier à cause des services de l’Etat français.

Depuis l’assassinat du président Habyarimana, des informations contradictoires ont été largement diffusées, notamment par la Direction du renseignement militaire (DRM), avec des « preuves » qui relèvent de l’affaire des Irlandais de Vincennes tant elles ont été trafiquées.
La plus connue d’entre elles est la fausse boîte noire retrouvée au siège de l’ONU à New York tandis que les vraies – car il y en avait deux – avaient été subtilisées sur les lieux du crash, probablement par Grégoire de Saint-Quentin, un officier français alors instructeur du bataillon para-commando rwandais.
L’autre preuve faisandée est ce magnifique « montage d’indices » où les génocidaires ont fourni eux-mêmes des photos et des numéros de missiles qui permettaient de remonter jusqu’à l’Ouganda, principal soutien du FPR et de Paul Kagamé. Ces « preuves » sont assez grossières, en particulier les photos qui montrent un missile… qui n’a pas encore tiré sur l’avion du président,

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

ou encore ces « témoins du FPR » qui n’étaient pas sur place ou aux fonctions qu’ils prétendent au moment des faits.

Il est intéressant de noter à ce stade que toutes ces « pièces à conviction » ont fait émerger une série d’experts auto-proclamés qui sont aujourd’hui empêtrés dans leurs propres convictions aux fondements pourtant nauséabonds. La plus jeune d’entre elle est une journaliste canadienne qui a rassemblé tout cela dans un recueil des thèses négationnistes et leur vétéran est désormais le professeur Filip Reyntjens qui ne pourra jamais accepter qu’il a dépassé depuis longtemps son seuil de compétences.
Néanmoins, ces « preuves alternatives » ont profondément abîmé le sujet, créant des polémiques sans fin jusqu’à ce que la justice française décide de demander à un panel d’experts (reconnus) un rapport balistique qui a été rendu en 2012.

Un rapport balistique qui apporte des certitudes techniques mais peu de conclusions.

Personnellement j’ai commencé ma carrière militaire dans ces missiles portables, que j’ai expérimentés pour l’armée française avec les spécialistes techniques et opérationnels de l’époque. J’ai lu avec un plaisir coupable les 400 pages de ce rapport balistique, dit « Poux Trévidic » du nom des magistrats instructeurs. Il est d’une très grande qualité, c’est un vrai travail de professionnels.

rapport d’experise justice française 2012

Ce qu’il nous apprend avec certitude, c’est que les missiles utilisés étaient des SAM16 et qu’ils ont été tirés en tandem par 3/4 avant, l’avion ayant été détruit par un seul d’entre eux, par explosion (secondaire) d’un réservoir de kérosène.
Les conclusions opérationnelles du rapport sont plus faibles, car les juges n’ont pas interrogé de spécialistes de l’utilisation de ces missiles et leur enquête va peu progresser par la suite :

– L’utilisation de SAM16 nous apprend peu de choses, car à l’époque, plus de 50 pays en disposaient dont la France.

– Le tir double en tandem de nuit montre que l’équipe qui a réalisé ce tir était des « super pros », sans doute en provenance de l’Europe de l’Est, les seuls qui avaient ce niveau d’entraînement sur SAM16. Cela n’indique pas pour autant la couleur de l’argent qui les a recrutés.

– Par contre, le fait que le tir ait eu lieu en 3/4 avant est fondamental, car il démâte les thèses de tir depuis le site de Masaka, portées notamment par Filip Reyntjens.
Masaka était en effet accessible au FPR qui aurait pu organiser un tir dans ces conditions, mais cette thèse a été démontée formellement par le rapport balistique, car ce tir serait venu au contraire par 3/4 arrière.
On peut retenir simplement que si les missiles avaient été tirés par l’arrière, ils auraient touché les tuyères des réacteurs ou l’empennage arrière de l’avion du président, alors qu’ils ont atteint le réservoir sous l’aile gauche.

Ce qui est choquant n’est pas que les porteurs de cette thèse se soient trompés, car ils avaient reçus moultes témoignages troublants, y compris d’anciens proches de Paul Kagamé qui voulaient manifestement régler des comptes avec ce dernier.
Cependant, une fois l’expertise balistique de 2012 connue, il n’était plus possible de défendre cette théorie d’un tir du FPR de Masaka, d’ailleurs abandonnée par la justice française.
Ces « experts » détrompés auraient pu faire évoluer leur théorie, mais loin de comprendre la portée du rapport balistique de la justice française, ils ont affiché leur haine du FPR comme principale motivation et ils ont commencé à contester crassement le rapport d’expertise en racontant des sornettes, dans lesquelles ils sont devenus maîtres.
Rappelons aussi que leur démarche initiale était loin d’être neutre, une partie de leurs informations ayant été fournie complaisamment par le colonel Bagosora lui-même, le Himmler du génocide des Tutsi.

Lettre du professeur Reyntjens accompagnant une « preuve » envoyée par le colonel Bagosora, un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi.

 

Un tir par 3/4 avant, tel qu’établi par le rapport d’expertise, montre que le site le plus probable est alors le camp de Kanombe, celui des unités d’élite de l’armée rwandaise, qu’entraînait d’ailleurs la France…

S’il n’y avait plus vraiment de doutes sur l’origine des tirs, cela n’indiquait pas pour autant quels en étaient les commanditaires.
Cependant, il ne faut pas avoir fait Saint-Cyr pour comprendre qu’il s’agissait vraisemblablement d’extrémistes hutu qui noyautaient ces unités d’élite, garde présidentielle et bataillon para-commando, à partir du moment où le tir avait été effectué de leur propre camp, un camp qu’avait d’ailleurs commandé le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide des Tutsi.

L’analyse de la DGSE change tout.

La note de la DGSE publiée le 6 février 2019 change radicalement l’interprétation des faits établis précédemment, parce qu’elle décrit une situation politique et opérationnelle parfaitement cohérente avec les faits démontrés techniquement :
Ce sont des extrémistes hutu, regroupés autour du principal organisateur du génocide des Tutsi, le colonel Bagosora, qui organisent l’assassinat du président comme la première étape de leur coup d’Etat.
Ils s’emparent du pouvoir, assassinent la première ministre et constituent un « gouvernement intérimaire rwandais » (GIR) regroupant les pires extrémistes. Ce gouvernement est totalement contraire aux accords d’Arusha qui prévoyaient un partage du pouvoir avec le FPR.

Pas plus que cela n’empêchera ce gouvernement fasciste de bénéficier du soutien de l’Etat français, y compris dans sa formation puisque ces extrémistes hutu organisent le GIR sous la houlette de l’ambassadeur de France, dans les locaux mêmes de notre ambassade à Kigali le 8 avril 1994.
L’Etat français ne condamnera jamais ce GIR, pourtant responsable du dernier génocide du XXème siècle.

Pourquoi les décideurs français de l’époque nous racontent une histoire sans rapport avec la réalité ?

Ce qui est fondamentalement gênant est que la note de la DGSE, destinée aux gouvernants de l’époque, date de septembre 1994 et fait référence à des informations plus anciennes encore.
Cela veut dire que depuis 25 ans les décideurs politiques et militaires français ont été informés, et même très bien informés, de ce qui s’est passé au début même du génocide.
Rappelons ici que la DGSE est le service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français, c’est donc son métier d’informer nos gouvernants et il l’a très bien fait.
Aussi lorsque Hubert Védrine, interrogé sur le sujet, répond qu’il y avait beaucoup de notes à l’époque, il se moque de nous, autant qu’un marin qui refuserait d’écouter les bulletins météo, ou alors il faudrait qu’il nous explique quelle était sa source alternative d’information, car à ma connaissance, il n’y a pas d’alternative à la réalité.

Si les décideurs français de l’époque, le premier d’entre eux étant Hubert Védrine alors secrétaire général de l’Elysée, ont été parfaitement informés, pourquoi soutiennent-ils depuis 25 ans une inversion des responsabilités, accusant des Tutsi d’être à l’origine de leur propre génocide ?
Cette thèse relève désormais du révisionnisme, il nous appartient de ne plus l’accepter et de demander enfin des comptes à ces décideurs qui se sont trompés et nous ont trompés.

Leurs raisonnements comme leurs propos sont désormais indécents.