VERBATIM sur « Rwanda, la fin du silence »


Rwanda, la fin du silence a suscité de nombreuses réactions, j’en publie quelques-unes en priant leurs auteurs de m’excuser d’avoir raccourci ainsi la richesse de leurs critiques :

Claude, moine cistercien, il était à Kigali au moment du déclenchement du génocide. Il écrit de Notre Dame des Neiges, en Ardèche.
« je vous dois un grand merci pour votre témoignage courageux, mais bien nécessaire pour crever le nuage de mensonges. »

Clotilde, étudiante
« C’est, pour moi et pour ma génération, ainsi que celles qui arrivent et celles qui existent depuis 25 ans, quelque chose d’essentiel. Nous avons besoin de savoir ce qui s’est passé, et pas seulement au Rwanda. J’espère sincèrement que la situation va évoluer rapidement. »

Franca, rescapée
« Merci de vous battre pour la vérité, notre vérité…
Bientôt 25 ans que le génocide des Tutsis a chamboulé la vie de tous rwandais ou ceux qui l’ont vu. J’avais presque 10 ans.
Chaque 7 avril, je redeviens cette petite fille pendant 3 mois. Après, je me redonne le droit de revivre normalement. Heureusement, que des gens comme vous sont là pour nous éclairer, nous aider à travailler sur notre mémoire collective qui flanche et la responsabilité de notre état. »

Joseph, ancien compagnon d’armes du 1º Spahi
« Je sais que tes écrits sont controversés, c’est la preuve que la vérité n’est pas bonne à dire.
Nous avons été engagés, dans ces conflits, avec des responsabilités différentes, mais nous avons la même perception des évènements. »

Madeleine, rescapée et journaliste
«  Je dois t’avouer que j’avais une certaine appréhension en l’ouvrant. Ces dernières années j’ai eu du mal à lire tout ce qui concerne le génocide et le rôle de la France. Ca réveille en moi un sentiment de tristesse, d’impuissance et de révolte stérile.
J’ai été agréablement piégée par ton écriture. Par moments, mon esprit s’égarait et j’avais l’impression de lire un récit d’aventure humaine ou plutôt inhumaine et non celui de l’extermination des miens et de la trahison de mon deuxième pays. Je voudrais tout simplement te dire « Merci ». »

Malick, officier saint cyrien, Côte d’Ivoire
« Avoir votre témoignage sur les cas de conscience que peuvent nous poser notre engagement dans l’armée est une chance incroyable pour le jeune officier que je suis.
Je vous envoie tous mes encouragements dans votre combat pour la vérité. Il est rare d’avoir l’audace, d’avoir un esprit critique dans l’armée et surtout dans la communauté de Saint Cyr. »

Nathalie, avocate
« J’ai beaucoup aimé aussi la description des légionnaires, dont on peut percevoir la droiture, la bravoure, l’esprit de corps. Un monde que je ne connais pas. J’ai lu ce matin une lettre ouverte d’un General de Saint Cyr. Je n’ai pas reconnu ton livre dans la critique qui est portée et je trouve que la façon dont on essaie de te blesser sonne faux. Pour ma part, je me félicite que tu n’aies pas écrit ce livre plus tôt. Collectivement, nous n’étions pas prêts à lire et entendre ton message. Alors, Merci d’avoir attendu, quelle qu’en soit la cause. J’espère que ta contribution permettra qu’on nous rende compte, vraiment de ce qui est accompli ou pas en notre nom. »

Roland, cheminot en chef
« Ton analyse politique sur les similitudes Turquoise / siège de Sarajevo me parait tout à fait pertinente .
Peut être le temps est il venu pour que la vérité apparaisse, grâce à la génération de dirigeants plus jeunes qui privilégieront l’intérêt du retour d’expérience, source de progrès, par rapport au confort de ceux qui ont décidé sans assumer en 1994. »

Thibaut, culture britannique
« Votre démarche est indispensable, et je pense en comprendre les (nombreuses) raisons. La France n’est pas un pays qui aime beaucoup l’autocritique et le pouvoir/société y est bien trop centralisé/ enfermé dans une bulle…
Etant résidant britannique depuis 15 ans, les retours d’expérience y sont beaucoup plus courants (dans le civil aussi), la « caste politique  » y est beaucoup moins protégée qu’en France, mais une carrière politique / militaire y est pour la grande majorité beaucoup plus courte… »

Thierry, conseil au Canada
« Au delà du fait que tu as une façon d’écrire intimiste et… presque comme si un ami de longue date te racontait une histoire d’une justesse incroyable, je ne peux qu’admirer le courage de ton geste. J’ose également mesurer le poids de ce que tu assumes dans ta démarche et le coût de ton intégrité. Je te remercie pour ce que tu fais, car plus globalement tu évoques, sans complaisance et sans jugement, des rouages qui sont en partie cause-racine du déclin de notre civilisation, tout en laissant au lecteur son libre arbitre… »

Valérie, accompagnatrice
J’ai lu ton livre et il m’a laissé une très vive émotion. […]
Bravo pour ta démarche que je salue.
Tu connais sûrement les paroles de la chanson de Julien Clerc qui me
reviennent inconsciemment ….même s’il ne s’agit que d’une chanson :
« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés
Comme une langue ancienne
Qu’on voudrait massacrer
Je veux être utile
À vivre et à rêver

J’ai reçu aussi cette critique, très sévère, que je laisse à la responsabilité de son auteur
Michel, ex agent secret ?
« J’ai vu tes interventions TV. Sans grand talent. Tu paraissais. Vieux. Triste. Revanchard. Vendeur de livres. Pas très au point au demeurant. Tu n’as jamais participé à la fête politique dont tu te targues. Je t’expliquerai un jour. On était deux du Service Action. Avant ton aventure programmée. Qui nous fait rire. […] Mais stp arrête. Ridicule. »

Je n’ai pas répertorié les insultes et les menaces, elles étaient trop nombreuses et vraiment mal écrites, à l’exception de celles de Jacques Hogard dont j’ai conservé ce florilège :
« mythomane, mégalomane, fabulateur […] animé d’une envie déclarée de nuire, de revanche, un subalterne en rupture de ban […] manipulé par des milieux bobos, de bobos de gauche, mondialistes, un peu antimilitaristes […] un esprit confus, gravement confus […] animé par la malhonnêteté et la méchanceté, un adepte des poisons intellectuels français : la repentance et le mensonge, et enfin un porteurs de valises du FPR, très marqués par les influences mondialiste, gauchiste, anti militariste […] un officier raté et un traître. »

Tout le monde n’est pas obligé de partager sa conception de la démocratie, de l’honneur militaire et du respect des anciens compagnons d’armes.

RWANDA : LA MÉMOIRE DÉFAILLANTE DE M.HOGARD

Le débat sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda mérite un peu mieux que les attaques personnelles lancées régulièrement par M.Hogard, dont cette tribune intitulée les « révélations » de la revue XXI sur la France au Rwanda font pschitt.

M.Hogard semble avoir beaucoup oublié, en commençant par le respect pour les anciens compagnons d’armes, même quand on ne partage pas leur avis.
Pour rafraîchir cette mémoire défaillante, je vais d’abord rappeler quelques faits dont j’ai été témoin au Rwanda pendant l’opération Turquoise.

QUELQUES FAITS SUR L’OPÉRATION TURQUOISE

Dans une première période, du 22 au 30 juin 1994, nous avons tenté de remettre au pouvoir le gouvernement que la France avait soutenu pendant quatre ans alors même que celui-ci était l’organisateur du génocide des Tutsis :
Ordre préparatoire pour un raid sur Kigali, puis opération de frappe aérienne que je devais guider contre les colonnes du FPR (les soldats « ennemis » de ce gouvernement). Cette frappe a été annulée in extremis, au lever du jour du 1° juillet, probablement par le PC Jupiter sous l’Élysée.
M.Hogard explique volontiers le contraire bien qu’il ne fut pas là, en effet il n’est arrivé sur le théâtre que le 29 ou le 30 juin selon ses versions. Pour ma part je ne pense pas que quiconque soit mieux placé que moi pour dire ce que j’ai fait…

Deuxième période à partir du 1° juillet 1994 avec la création d’une « zone humanitaire sûre » qui a surtout permis de protéger la fuite des génocidaires vers le Zaïre (aujourd’hui la RDC). À cette époque, je me suis occupé d’extractions de rescapés dans cette zone « sûre » que nous contrôlions si peu. C’est M.Hogard qui m’a raconté, à plusieurs reprises, son trouble de devoir escorter poliment les organisateurs du génocide, car il avait reçu comme directive stricte de ne pas les arrêter, ni les neutraliser mais de s’assurer qu’ils veuillent bien quitter la zone (ie qu’ils partent au Zaïre). J’ai vu plusieurs de ces responsables du génocide transiter sur la base de Cyangugu, et je ne n’en aurais rien su si M.Hogard n’avait pris le temps de me l’expliquer et de me raconter combien cela l’interrogeait …

Troisième période, que je situe sur la 2° quinzaine de juillet, les forces gouvernementales et leurs responsables se sont débandés au Zaïre et nous leurs livrons des armes, dans des camps de réfugiés, alors que nous sommes dans une mission « humanitaire » et accessoirement sous embargo des Nations Unies. Livrer des armes à des génocidaires et transformer des camps de réfugiés en bases militaires est un acte d’une extrême gravité, susceptible d’être qualifié pénalement de complicité dans un crime imprescriptible, le génocide. À quoi cela sert-il de continuer à nier ces livraisons d’armes, alors que l’origine de la directive est désormais connue (l’Elysée), de même que l’intermédiaire financier (des banques encore liées à l’Etat) et les conditions de leur livraison effective sur le terrain (aéroport de Goma, convois de transport)…
M.Hogard avait eu le plus grand mal à défendre et obtenir de désarmer les factions qui traversaient notre zone, j’imagine son désarroi quand il a dû nous justifier une telle livraison sous couvert « d’éviter que les forces gouvernementales ne se retournent contre nous »…

LES ATTAQUES DÉPLACÉES DE M.HOGARD

En fait, je viens de parler du lieutenant-colonel Hogard, l’officier droit et mesuré qui assumait le commandement d’un des groupements tactiques, dans cette mission d’intervention particulièrement difficile en 1994. Je ne reconnais en rien le M.Hogard qui tente aujourd’hui de me décrédibiliser avec véhémence, bien qu’il ne me connaisse pas et ne me connaîtra sans doute jamais. La logique voudrait plutôt qu’il contredise mon témoignage, si cela était encore possible.

M.Hogard a en effet d’abord affirmé que je n’avais pas participé à l’opération Turquoise dans les conditions que j’ai décrites (comme officier contrôleur avancé, OCA, chargé du guidage des frappes aériennes) et que j’étais donc un affabulateur « sans responsabilité, sauf peut être humanitaire… », dans un article du Point qui ne fait pas honneur au journalisme. Il a dû se raviser devant mes témoignages précis et factuels car je ne témoigne que de ce que j’ai fait. Il a dû reprendre aussi sa copie lorsque j’ai publié un message confirmant ma fonction, signé par lui !
Le CNE Guillaume ANCEL a été détaché au sein d’une [compagnie de combat] pour y tenir les fonctions d’OCA.

J’ai ensuite été approché par un grand gaillard, se présentant comme un « proche de M.Hogard, pour me « parler » puis me « convaincre » et finalement me menacer. Cela n’a pas fonctionné. Je n’ai pas apprécié le procédé que je croyais ne plus exister que dans les films de barbouzes.
Je me suis donc interrogé sur les activités de M.Hogard :
M.Hogard vend de l’information, pardon de « l’intelligence stratégique et de la diplomatie d’entreprises », à travers une société spécialisée dont l’activité réelle doit être en rappport avec son nom, ÉPÉE. Un ancien compagnon d’armes y est décédé dans des conditions pour le moins étranges, criblé de balles dans un hôtel en Libye.

Ensuite M.Hogard a repris son entreprise de discrédit en affirmant cette fois que j’aurais un compte à régler avec l’armée parce que celle-ci avait refusé de me réintégrer. Je ne vois pas comment l’armée aurait pu me refuser… ce que je n’ai jamais demandé. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a fort bien traité et que je respecte pour son grand professionnalisme. Mais sur le site du colonel2.0 comme dans son livre, les larmes d’un crocodile, M.Hogard espère « démolir » mon témoignage avec cette accusation ridicule, pour la cinquième fois, sans apporter aucun argument vraiment utile sur le débat de fond.

QUEL DÉBAT SUR LE RÔLE DE LA FRANCE AU RWANDA ?

Alors quel objectif poursuit M.Hogard ? Détourner l’attention dans le débat sur le rôle de la France dans le génocide de Tutsis au Rwanda ? Masquer sa peur d’être rattrapé par la gravité des actes commis, alors même qu’il s’agissait d’une politique décidée au plus au niveau de l’Etat ? S’essayer dans une polémique digne des meilleures heures de Donald Trump, – Il a même découvert twitter-, mais qui n’a pas sa place dans un débat aussi grave ?
Heureusement il peut citer le « professeur Bernard Lugan », celui qui explique que les livraisons d’armes aux génocidaires seraient justifiées par le fait que le président Kagame aurait fait assassiner le président Habyarimana. Ne cherchez pas le lien, il relève d’une autre logique et s’expose d’ailleurs sur ce site… Bernard Lugan ne cache pas ses liens avec la droite la plus extrême. J’espère simplement qu’il n’est plus enseignant à l’Ecole militaire, ni ailleurs dans les milieux militaires.
Si M.Hogard comme le professeur Lugan souhaitaient réellement mettre fin à ce questionnement, ils défendraient l’ouverture réelle des archives pour que nos concitoyens puissent juger par eux-mêmes plutôt qu’on ne leur explique ce qu’ils doivent en penser.

Le débat auquel je souhaite participer est celui de la responsabilité des hommes politiques de l’époque qui ont décidé de ces opérations, au nom de la France, en notre nom à tous et qui ne se sont jamais expliqués.
Nous, militaires, avons déjà dû assumer une mission que nous n’aurions pas dû mener, ce n’est donc pas à nos compagnons d’armes de se justifier, encore moins de s’ériger en bouclier de responsables politiques qui ne veulent pas assumer leur responsabilité.
Personnellement, je continuerai à témoigner aussi longtemps que nous ne connaîtrons pas le rôle de la France dans le dernier génocide du XX° siècle, celui qui n’aurait jamais dû se produire, celui que nous n’avons pas su empêcher et qu’il ne sert à rien de cacher.

Guillaume Ancel, ancien lieutenant-colonel.