Rwanda, le président Macron va-t-il enterrer les archives françaises en guise de « travail de mémoire » ?

En 2018, le président Emmanuel Macron annonçait une initiative sur la recherche concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi et faisait une ouverture sur… l’ouverture des archives, tout en prenant de multiples précautions sur la difficulté de faire déclassifier ces documents qui sont bouclés depuis 25 ans, alors qu’ils sont censés retracer une opération « humanitaire » selon la version officielle.

« ce travail de mémoire, c’est un impératif et un devoir […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française.
Un travail de déclassification [des archives] a été engagé. Je ferai en sorte qu’il se poursuive […], je considère que c’est un élément important.
Il est temps de mener un travail [de mémoire] apaisé, documenté et d’y consacrer les moyens nécessaires. […] C’est ce que nous allons entreprendre en confiant cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir et qui sera chargé de faire progresser notre connaissance, justement, d’un des pires drames de la fin du XXème siècle. 
»

Les archives les plus intéressantes sont sans aucun doute à l’institut François Mitterrand que préside Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien. Puis dans l’ordre d’intérêt, viennent évidemment celles du ministère de la Défense, tout particulièrement les « brillantes » analyses de la DRM (direction du renseignement militaire) taraudée de protéger un régime indéfendable, et bien sûr les archives de l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda pendant le génocide des Tutsi.

Quel rôle la France a réellement joué dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La version officielle de cette opération est bien connue, elle a encore été rappelée par l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, lors d’une conférence organisée à Sciences Po Paris le 20 mars 2019, une opération strictement humanitaire. « Circulez, il n’y a rien à voir » a répété celui qui explique sans sourciller ce que nous devons en penser, alors même que les témoignages se multiplient sur la duplicité de l’intervention française, de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud au général Jean Varret. Une intervention décidée par l’Elysée, qui a apporté un soutien de fait aux génocidaires.

Mais l’amiral Lanxade a annoncé à cette occasion, avec un sourire en coin, qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda »  qui montrera « qu’il n’y a rien dans les archives », il faut donc s’attendre au pire.

Voir l’article de Jean-François Dupaquier

Nous attendons une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes ces archives, faut-il craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué,  débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause ?

Ce serait regrettable, car la seule chose qu’attendent les rescapés du dernier génocide du XX° siècle comme les Français qui s’intéressent à ce drame, c’est de connaître la vérité.

Le président Macron marcherait alors dans les pas de son prédécesseur, le courageux François Hollande qui avait annoncé l’ouverture des archives en 2015 pour neutraliser le débat et qui s’était bien gardé de le faire en réalité.

Ce ne sont pas les archives qui seraient enterrées par le président de la République française, c’est notre mémoire et notre honneur.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

Encore faudrait-il avoir accès aux archives sur le rôle de la France au Rwanda qui restent largement filtrées, voire interdites, malgré les annonces officielles et les promesses présidentielles. Le président de la République François Hollande a annoncé lui-même en 2015 qu’elles seraient (enfin) ouvertes.
Mais ces archives sont demeurées inaccessibles, la palme de la mauvaise foi revenant à la mandataire des documents de François Mitterrand pour qui ces papiers sont « déclassifiés, mais non consultables ». C’est la réponse faite par écrit à un ami scientifique, François, qui n’est pas sans rappeler cet ordre que j’avais reçu pendant le siège de Sarajevo, « riposter, sans tirer »… ”

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Stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires, mission principale de l’opération Turquoise

La mission principale de cette opération Turquoise, l’intervention militaire « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, était en réalité de stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires.

D’abord nous avons débarqué avec les meilleures unités de combat de l’armée française, appuyées par des avions de chasse, ce qui en soit laissait peu de doutes sur la véritable intention de cette opération.

Si au moins ce déploiement de forces avait été pour combattre les génocidaires, mais l’objectif central était de se battre contre le FPR, que nous assimilions aux Tutsi, dans un état d’esprit largement influencé par nos amis et alliés du régime Habyarimana. L’ennemi, c’était le FPR.

On y retrouve une forme d’arrogance très française, dans cette conviction que nous n’aurions aucun mal à contrôler ces « braves » extrémistes hutu qui s’étaient pourtant emparés du pouvoir en assassinant leur président. En réalité, nous n’avons jamais compris combien nous avions été manipulés, car ils n’ont jamais cessé de nous manipuler.

Le deuxième fait extraordinairement troublant dans le lancement de l’opération Turquoise a été notre « débarquement » au milieu des forces génocidaires, un peu comme si le Corps expéditionnaire français à la fin de la deuxième guerre mondiale avait débarqué du côté de l’armée nazie en 1944, pour stopper l’avancée de l’armée rouge. A l’Elysée, comme dans les état-majors, on parlait des khmers noirs pour qualifier le FPR, « les forces Tutsi ».

Notre « neutralité » était défaillante depuis le début, surtout après avoir combattu pendant quatre années  pour ces alliés aux idées criminelles, qui ne s’étaient jamais cachés de vouloir liquider les Tutsi, certains parlaient même de « solution finale ». Tant pis pour ceux, comme le général Jean Varret, qui osèrent alerter l’Elysée.

Nous nous déployons donc au milieu des génocidaires en juin 1994, en essayant de ne pas regarder le sang dont ils étaient couverts, de ne pas écouter les récits odieux dont ils se vantaient, de ne pas voir ce qui se déroulait sous nos yeux comme à Bisesero.

il nous a même semblé cohérent, dans ce contexte, que notre premier ordre d’opération soit de mener un raid  terrestre jusqu’à la capitale du Rwanda, Kigali, et de remettre en place le gouvernement que nous soutenions depuis quatre ans.

Néanmoins cet ordre n’a pas été effectué, il a été supprimé avec précaution pour être remplacé par une nouvelle mission : stopper le FPR par la force, avec des bombardements que je devais guider au premières lueurs du 1° juillet.

Et s’il  n’y avait pas eu le drame de Bisesero, révélé au monde entier la veille, il est fort probable que nous aurions mené la mission principale de cette intervention « humanitaire », stopper le FPR en lui faisant la guerre.

Voilà comment nous nous sommes rendus complices de ce drame, en cherchant à combattre les ennemis des génocidaires et en soutenant de fait ces derniers, sans limites de raison ni de durée.

Avion de chasse Jaguar

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[30 juin 1994, 83º jour du génocide] « nous avons reçu l’ordre de stopper l’avancée des soldats du FPR.
Colin part cette nuit pour diriger le dispositif mis en place en bordure de la forêt de Nyungwe et je dois les rejoindre à l’aube en hélico, avec les derniers renforts, pour déclencher les frappes aériennes dont ils auront nécessairement besoin.
[…] Dans notre jargon, c’est un coup d’arrêt, qui consiste à bloquer brutalement l’avancée ennemie par une embuscade solidement adossée au massif forestier, à un endroit précis qu’ils ne pourront contourner.
[…] En parallèle se déroule le drame de Bisesero, collines proches où ces mêmes forces spéciales ont découvert trois jours auparavant, le 27 juin, les rescapés des massacres conduits quotidiennement par des éléments du gouvernement rwandais. Les forces spéciales ont alors reçu l’ordre… de ne pas y retourner. Mais en ce 30 juin, plusieurs de leurs cadres choqués par la situation ont décidé de « se perdre » pour retrouver les rescapés, attirer l’attention des médias et forcer le commandement à leur porter enfin secours.
Ce 30 juin donc, les équipes des forces spéciales sont en réalité mobilisées pour cette mission de secours, et c’est pour cela que nous devons reprendre la mission principale de cette opération humanitaire, qui est de stopper les soldats du FPR. »

En voulant stopper les ennemis des génocidaires, ne nous sommes-nous pas mis dans une situation inacceptable, celle de complicité ?

Un témoignage pour que le silence ne devienne pas amnésie

En mars 2018, Les Belles Lettres ont publié Rwanda, la fin du silence qui est mon témoignage, en tant qu’ancien lieutenant-colonel de l’armée française, sur l’opération Turquoise, l’intervention militaire de la France en plein génocide des Tutsi au Rwanda.
Après deux années d’interviews et de conférences, une centaine au total, je recevais en 2015 un message d’avertissement très clair :
« Ce serait dommage, une fois que tu seras moins présent dans les media, de te faire écraser sur un passage piéton… »
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais cela s’est avéré un peu compliqué. Alors j’ai compris qu’il était temps d’écrire l’intégralité de mon témoignage sur ce « Tchernobyl des interventions extérieures de la France », écrire pour que ma mémoire ne puisse plus être effacée et que le silence, des militaires comme des décideurs de l’époque, ne se transforme pas en amnésie.

Je remercie Les Belles Lettres de l’avoir publié dans leur collection « Mémoires de guerre » et le professeur Stéphane Audoin-Rouzeau d’avoir soutenu si efficacement une démarche qui était loin d’être évidente.
Ce livre est donc un témoignage sur la réalité de cette opération Turquoise. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongées par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent, aujourd’hui encore, à raconter une fable aux Français tout en bouclant soigneusement les archives d’une opération qu’ils n’hésitent pourtant pas à présenter comme « humanitaire ».
Je n’ai jamais prétendu détenir la « Vérité », mais ce récit est un morceau de réalité, une pièce du puzzle totalement incompatible avec la version officielle.
Je souhaite que ce témoignage alimente un débat indispensable et suscite d’autres témoignages sur cette opération menée au nom de la France, mais sans que les Français n’aient le droit « d’en connaître ».

C’est un enjeu de démocratie à l’heure où les pressions sécuritaires ne cessent de menacer nos libertés, et tout particulièrement la liberté de penser.
C’est une question de dignité pour un ancien officier français de savoir qui nous a compromis dans cette mission qui apportait un soutien de fait aux génocidaires, alors que ma génération est celle qui aurait dû empêcher ce génocide, le dernier du XXème siècle.
C’est enfin un sujet de décence, de reconnaître la vérité pour nous permettre d’honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher.

 

Ce témoignage a été difficile à écrire, son seul intérêt est qu’il soit lu. Merci de votre aide pour le faire connaître.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence, qui consiste à cacher ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.
Partager ces « événements », c’est éviter aussi qu’ils ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et qu’ils viennent nous hanter alors que nos horizons se rétrécissent. 
»

Voir aussi la série d’articles sur la culture du silence

Soutien de l’Elysée aux génocidaires du Rwanda, Hubert Védrine n’est pas au courant « des détails »

Je crois que je n’aurais pas aimé rencontrer trop souvent Hubert Védrine tant j’apprécie mal les décideurs politiques qui sont incapables de reconnaître la réalité et, plus encore, leur responsabilité.

Le rôle clef de l’Elysée dans le soutien au gouvernement rwandais qui commet le génocide

Hubert Védrine était le secrétaire général de l’Elysée du président François Mitterrand lorsque celui-ci décida d’engager la France dans une guerre au Rwanda contre les Tutsi qui allait nous amener à soutenir de fait les derniers génocidaires du XXème siècle.
Cela commença par la formation et l’engagement au combat aux côtés de l’armée gouvernementale, exclusivement hutu, alors même qu’elle affichait sans scrupules ses intentions criminelles.

L’Elysée devait aussi décider de livraisons d’armes qui continuèrent quand les extrémistes hutu s’emparèrent du pouvoir le 7 avril 1994 en assassinant le président Habyarimana parce que ce dernier avait accepté de faire la paix avec leurs ennemis. Et tant pis si ce nouveau « gouvernement » faisait exploser les accords de paix d’Arusha que Paris prétendait avoir soutenus.

Les extrémistes hutu au pouvoir à Kigali déploient leur solution finale, un génocide implacable qui mobilise plus d’un million de tueurs pour exterminer ceux qu’ils qualifient de cafards. La DGSE en informe méthodiquement Paris, mais l’Elysée continue à soutenir ce gouvernement allié jusqu’à déclencher une intervention militaire, l’opération Turquoise, pour essayer de les remettre en place quand ils perdent pied face aux soldats du FPR.

Faute d’y parvenir et toujours en s’abritant derrière un paravent humanitaire, l’intervention militaire française, pilotée par l’Elysée, protège la fuite de ses alliés génocidaires vers le Zaïre, pour qu’ils puissent continuer leur « résistance » après avoir massacré un million de Tutsi (hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards) en trois mois et dix jours.

Mais il ne s’agirait que de « détails » dans l’esprit d’Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée

C’est ce que j’ai en tête quand j’aperçois Hubert Védrine, l’homme sans qui rien ne pouvait se faire à l’Elysée, mais qui préfèrerait être oublié lorsque le sujet du rôle de la France dans le génocide des Tutsi est abordé.

J’ai relaté cette rencontre dans mon témoignage Rwanda, la fin du silence :

«  La Rochelle, Charente-Maritime (sud-ouest de la France). Samedi 30 août 2014
[…]
En quittant les lieux, nous tombons nez à nez avec Hubert Védrine, qui dédicace son dernier livre dans le hall d’entrée du centre de conférences. Accompagné de quelques participants au débat, j’essaie d’accéder à l’ancien secrétaire général de l’Élysée.
Hubert Védrine me demande pour qui il doit dédicacer son livre. Je propose plutôt de lui offrir mon roman, Vents sombres sur le lac Kivu, avec une dédicace adaptée au rôle central qu’il a joué dans cette crise…
Je ne m’attendais pas à ce qu’il appelle la sécurité, mais je suis tout de même étonné par sa réaction : souriant, sûr de lui, c’est un sémillant ancien ministre des Affaires étrangères qui me répond, nullement décontenancé de se retrouver face à l’un de ceux qui affirment que sa version officielle de l’opération Turquoise est une fable.

Hubert Védrine me remercie même de ce livre qu’il lira avec intérêt… et m’explique « qu’ils ont tout fait à l’époque pour amener les deux parties à négocier ».
Son analyse, raccourcie mais pleine de conviction, m’interpelle. La volonté d’amener les deux parties à négocier expliquerait-elle les actions auxquelles j’ai participé et qu’il s’évertue pourtant à nier ?
Je lui demande si cela justifiait d’aller se battre contre le FPR, comme j’en ai reçu l’ordre le 30 juin, en pleine crise de Bisesero, au 83e jour du génocide.
Mon interlocuteur est un peu moins à l’aise. Il me répond « qu’il n’est pas au courant des détails ».
Est-ce un détail d’avoir fait livrer des armes en pleine mission humanitaire à des forces qui venaient de commettre un génocide, comme j’en ai été témoin en juillet 1994 ?
La conversation se brise. Il penche la tête de côté pour rechercher d’éventuels lecteurs en attente d’une dédicace mais il ne trouve qu’une militante socialiste pour lui demander s’il accepterait une commission d’enquête sur le sujet.
Alors Hubert Védrine se fige,
– Je refuse de répondre à cette question, et il met fin aussitôt à notre discussion. »

(Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Ce qui me frappe, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’arrogance de son comportement quand il est prouvé qu’il avait été parfaitement informé de la réalité de l’engagement de l’Elysée et qu’il essaye encore d’inverser les responsabilités dans le génocide des Tutsi.

Mais ce sont ses mots qui m’ont le plus choqué, lorsqu’il a utilisé cette notion de « détails » pour parler de ces faits qui touchent pourtant au crime des crimes : « Je ne suis pas au courant des détails ».
Comme s’il y avait des détails dans un génocide, comme s’il s’agissait d’un détail d’avoir soutenu des génocidaires.

 

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire du Rwanda, intention cachée de l’opération Turquoise ?

En fait, la question ne se pose plus réellement en ces termes, car il est désormais établi que l’armée française avait bien proposé ce scénario à l’Elysée, sans doute à sa demande.
Note du général Quesnot à l’Elysée du 18 juin 1994

Cela apparaît d’ailleurs dans l’ordre d’opération de Turquoise qui précise en tertio (page 2 du document)
ULTÉRIEUREMENT ÊTRE PRÊT À CONTRÔLER PROGRESSIVEMENT L’ÉTENDUE DU PAYS HUTU EN DIRECTION DE KIGALI […]
Contrôler progressivement l’étendue du « pays hutu » en direction de Kigali ne peut être l’objectif d’une opération humanitaire. On notera au passage que, pour l’état-major de l’armée française, le Rwanda est le « pays hutu », donc les Tutsi en sont exclus.

Remettre au pouvoir ce gouvernement n’a jamais réellement été abandonné par l’Elysée de François Mitterrand, où une faction de faucons s’efforçait de continuer à soutenir ceux qu’ils appuyaient depuis quatre ans, quand bien même ils savaient – grâce à la DGSE – que leurs « amis Rwandais » étaient en train de commettre des massacres, le génocide des Tutsi.

Soutenir le gouvernement génocidaire

Ce qui est clair désormais, c’est que cette intention de soutenir, de sauvegarder et d’aider ce gouvernement génocidaire a animé une large partie de l’opération Turquoise : celle-ci a commencé par une tentative de remettre au pouvoir ces génocidaires en s’emparant par la force de Kigali, la capitale.

Cette tentative a été suivie par une opération militaire pour stopper par la force l’avancée des soldats du FPR, à laquelle j’ai participé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1994, tandis que ces derniers étaient les seuls à pourchasser les génocidaires.

Cette opération militaire n’a été stoppée qu’au dernier moment, par l’Elysée, sans doute à cause de l’impact désastreux du drame de Bisesero, quand des centaines de rescapés avaient été abandonnés les jours précédents par l’opération Turquoise, parce que sa « vraie » mission était de stopper le FPR.

Une Zone humanitaire « sûre » pour les génocidaires

Comme si cela n’avait pas suffi, l’opération Turquoise permettra encore aux génocidaires d’échapper au FPR grâce à la protection offerte par la Zone humanitaire « sûre », sûre pour les génocidaires.
Et pour finir, alors que, d’une main, l’armée française avait enfin l’ordre de protéger les rescapés tutsi, elle devait, de l’autre, livrer des armes aux génocidaires, maintenant qu’ils avaient pu s’installer dans des camps de « réfugiés » de l’autre côté de la frontière.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire a donc été une politique permanente de l’Elysée, en tout cas d’une partie d’entre elle, et seul l’accès aux archives permettrait de comprendre comment la présidence a pu arriver à ce choix désastreux et aujourd’hui indéfendable.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles : Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
[…]
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.

[4 jours plus tard sur l’aéroport de Goma, base opérationnelle avancée de Turquoise que nous avons rejoins avec difficulté …]
Un officier d’état-major nous rend visite sur notre campement de fortune. J’aimerais l’interroger sur la suite de la mission puisque nous étions censés arriver par surprise pour mener une action offensive, mais il ne me répond pas et se contente de récupérer avec d’inhabituelles précautions l’ordre préparatoire reçu à Nîmes. Normalement, en opération, le simple fait d’ordonner la destruction d’un ordre écrit suffit, mais cet officier vérifie chaque exemplaire page par page, comme si ce document ne devait plus exister…»

Cet ordre préparatoire a-t-il été effacé ? il est fort probable qu’un exemplaire se soit glissé dans les archives de l’opération Turquoise, intervention « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994

Bisesero est emblématique de l’intervention française au Rwanda : ambivalence de la mission, déni de la réalité du génocide, aveuglement – ou pire – des décideurs.

Retour à Bisesero, ouest du Rwanda.

Bisesero, de vastes collines boisées dans l’ouest du Rwanda, où des milliers de Tutsi ont cru trouver refuge pour échapper au génocide conduit depuis le 7 avril 1994 par un gouvernement frappé de folie meurtrière, mais que la France a continué à soutenir… jusqu’à la complicité ? C’est toute la question posée par ce drame qui se tient au premier acte de l’opération Turquoise, fin juin 1994.

Le 27 juin, sur ces collines de Bisesero, quelques militaires des forces spéciales en reconnaissance découvrent des rescapés tutsi. Ils ne sont en rien l’avant-garde de l’armée du FPR, redoutée par la France, mais les survivants de massacres ignobles, répétés chaque jour. Ce sont des morts-vivants, entourés de charniers et accablés de blessures.
Pendant qu’ils leur parlent, les soldats français ont la démonstration de l’organisation du génocide : arrivent des véhicules de miliciens, de gendarmes rwandais et de militaires des FAR qui patrouillent ensemble à la recherche de ces rescapés pour les achever. Ces derniers se cachent, terrorisés, tandis que les forces armées du gouvernement rwandais ne craignent pas d’afficher leur occupation réelle. Ils ne se battent pas contre les soldats du FPR, ils massacrent les civils tutsi.
L’officier français qui dirige l’équipe spéciale promet aux rescapés de revenir pour les secourir et repart vers sa base où il reçoit l’ordre… de ne pas intervenir, pire encore : il se voit interdire d’y revenir.

Notre mission, c’est de stopper le FPR, les ennemis des génocidaires

Trois jours plus tard, le 30 juin, des sous-officiers ulcérés par cette situation, comme Thierry Prungnaud, et sans doute Olivier, un capitaine qui a choisi sans le dire de désobéir, se perdent malencontreusement jusqu’à la zone des rescapés et prennent soin d’alerter si largement de leur « découverte » qu’ils obligent le commandement à monter une mission de secours. Entre-temps, en trois jours, plusieurs centaines de ces réfugiés ont été massacrés par les génocidaires du régime, alors qu’ils s’attendaient à être sauvés par l’armée française.

Le colonel qui commandait les forces spéciales et le général qui « dirigeait » l’opération Turquoise sont mis en cause pour ne pas être intervenus dès la situation connue, le 27 juin. Ils ont d’abord affirmé ne pas avoir été alertés de cette situation avant le 29 juin. Mais, depuis les notes personnelles du général jusqu’au reportage vidéo (en fin de cet article) montrant le chef des forces spéciales briefé par un de ses sous-officiers, les preuves du contraire sont accablantes : ils étaient clairement informés.

Leur défense a reposé ensuite sur le manque d’effectifs pour aller reconnaître et sécuriser la zone de Bisesero, ne disposant selon eux que de la centaine d’hommes des forces spéciales arrivés au Rwanda en précurseurs.

Pourtant, cet argument est aussi peu pertinent que le précédent, car l’opération Turquoise comptait déjà à cette date plusieurs unités opérationnelles – chacune dépassant en taille le détachement des forces spéciales – comme la compagnie de combat de la Légion étrangère dans laquelle j’étais détaché. Cette unité de 150 légionnaires aguerris, bien équipés et très entraînés, était parfaitement adaptée à la protection d’une zone refuge pour des rescapés. Et aucun milicien ou soldat dépenaillé de ce régime en déroute n’aurait osé s’y frotter.

Il est vrai que cette unité de Légion était distante d’au moins… 50 mètres du poste de commandement des forces spéciales, puisque nous étions stationnés sur le même petit aéroport de Bukavu, au Zaïre, depuis le 28 juin où nous étions arrivés sans consigne de nous presser. Nous n’étions pas à plus de 40 km des collines de Bisesero et nous n’avions même pas été informés du drame…

Malheureusement, notre compagnie de combat, comme les autres unités disponibles, n’a pas été sollicitée pour aller sauver les rescapés tutsi découverts par nos camarades des forces spéciales.
Pourquoi ? Parce que tels n’étaient pas les ordres, tellement différents de la mission humanitaire affichée pour l’opération Turquoise : nous étions partis en réalité pour stopper le FPR, ces soldats qui menaçaient le gouvernement rwandais soutenu par la France, quand bien même ce régime poursuivait un génocide en conduisant l’extermination des Tutsi.
Ces ordres, des officiers français les ont exécutés et assumés au point de devoir aujourd’hui soutenir des versions dénuées de sens pour protéger des responsables politiques pourtant seuls légitimes à en décider.

Une ultime tentative de combattre le FPR, empêchée par le drame de Bisesero

Cet épisode de Bisesero explique sans doute aussi que le 30 juin 1994, tandis que les unités des forces spéciales étaient obligées de s’occuper des rescapés, la compagnie dans laquelle j’étais détaché a enfin été mobilisée : non pour porter secours mais pour stopper le FPR par une action de guerre devant la forêt de Nyungwe, à quelques dizaines de kilomètres plus à l’est.
Comme je l’ai relaté, au lever du jour du 1er juillet, cette mission de combat contre les ennemis des génocidaires a été annulée in extremis, alors qu’elle était déjà engagée pour frapper le FPR. J’en connais désormais plus de détails grâce au témoignage d’Oscar, un des pilotes de chasse engagés dans cette opération.

En croisant nos témoignages, il apparaît que cette mission a été annulée par le PC Jupiter situé sous le palais présidentiel de l’Élysée, alors que les avions de chasse – des Jaguar – étaient déjà en vol pour bombarder, et que nous-mêmes décollions en hélicoptère pour rejoindre la zone de guidage. Pourtant le PC Jupiter n’a pas vocation à diriger ce type d’opération, qui est plutôt du ressort du bien nommé Centre opérationnel interarmées.

C’est une procédure tout à fait inhabituelle que m’a décrite mon camarade, et compte tenu de ma compréhension du sujet, il est probable que les événements se soient enchaînés ainsi :
Cette opération de combat contre le FPR a été décidée sans réel contrôle politique, mais l’intervention des Jaguar a déclenché une procédure quasi automatique de confirmation auprès du PC de l’Élysée, qui s’en est effrayé. En effet l’engagement au combat d’avions de chasse est considéré comme stratégique du fait de leur puissance de feu ainsi que du risque médiatique : difficile de faire croire qu’un bombardement n’a pas été organisé tandis qu’il est toujours possible d’habiller un échange de tirs au sol en accrochage accidentel ou en riposte à une tentative d’infiltration.

L’Elysée a stoppé enfin notre mission de guerre par peur de l’opinion internationale

La patrouille de Jaguar, au moment de rejoindre la zone de combat, demande donc la validation de son engagement, sans doute par l’intermédiaire de l’avion ravitailleur KC135 qui les soutient et qui est équipé d’un système radio longue portée en l’absence d’AWACS. Le PC Jupiter alerte l’Élysée – l’étage du dessus – qui découvre l’opération et prend brutalement conscience des conséquences possibles : le palais présidentiel a géré la veille la crise « médiatique » de Bisesero et n’imagine pas  comment il pourra justifier d’un tel engagement auprès de l’opinion internationale après avoir laissé à leur sort les rescapés, dans cette intervention « humanitaire ». Alors l’Elysée interdit enfin cette opération de guerre et son secrétaire général, Hubert Védrine, est forcément intervenu.

L’annulation au tout dernier moment de cette mission par la présidence de la République déclenche un débat – plutôt que d’en être l’issue – sur le risque que la France soit effectivement accusée de complicité de génocide et mise au ban des nations. Dans les jours qui suivent, des spécialistes de l’Afrique des Grands Lacs sont consultés et probablement dépêchés sur place pour négocier un compromis avec le FPR, c’est la suite de l’opération Turquoise avec la création d’une zone humanitaire sûre.

Bisesero, un aveuglement jusqu’au-boutiste ?

Bisesero est emblématique de l’intervention française au Rwanda : ambivalence de la mission, déni de la réalité du génocide, aveuglement – ou pire – des décideurs.
Avec Turquoise, nous aurions pu combattre les génocidaires, mais nous nous sommes opposés jusqu’au bout à leurs ennemis, obsédés par un héritage politique dénué de sens, consistant à les stopper à tout prix.
Avec Bisesero, nous aurions dû voir que nos alliés d’hier s’étaient transformés en génocidaires puisqu’ils opéraient sous nos yeux. Mais nous avons continué à regarder ailleurs, continué à les soutenir, continué à mentir, au point de rendre la réalité et nos erreurs inavouables.

(réf Rwanda, la fin du silence, éditions des Belles Lettres, 2018)

 

Rwanda, pourquoi avoir assassiné le président Habyarimana ?

Oui, pourquoi avoir assassiné le président Habyarimana, l’homme lige du « Hutu Power » au Rwanda ?

Parce qu’il ne l’était plus.
Le président Habyarimana montrait qu’il acceptait la solution de paix trouvée sous l’égide de l’OUA et de l’ONU, et qui partageait le pouvoir entre Hutu et Tutsi exilés, dont le retour au Rwanda était la principale revendication. Ces accords, signés le 4 août 1993 à Arusha, en Tanzanie (ce pays jouant le rôle de facilitateur), prévoyaient aussi le départ de toutes les forces étrangères. Mais il n’y en avait en réalité qu’une seule, la France.
Les extrémistes hutu se sont clairement sentis trahis, mais les représentants de la France qui avaient soutenu pendant quatre ans le pouvoir en place contre les « rebelles » du FPR ont-ils pensé qu’ils perdaient le contrôle de ce « petit pays », qu’ils avaient placé bien trop haut dans leur lutte contre l’influence anglo-saxonne et leur capacité à mener une guerre anti insurrectionnelle ?

La préparation de cet attentat n’a pas pu échapper à la DGSE.

Compte tenu de l’attention qui était portée d’une part au Rwanda dans cette période de fortes tensions et d’autre part aux missiles portables anti aériens (qui sont en réalité lourds, encombrants et fragiles) pour éviter une action terroriste, il a fallu aux organisateurs de l’attentat le « parapluie » de services secrets assez puissants pour que l’opération ne soit pas bloquée ou éventée.
Du fait des facteurs techniques exposés précédemment, il était impossible de préparer ce genre d’opération dans la discrétion. La lourdeur des préparatifs (acquisition et acheminement des missiles comme de l’équipe de mercenaires, reconnaissance et préparation du site de tir, planification et conduite de l’opération, protection du commando) n’a pas pu échapper à un service efficace comme la DGSE, qui en a informé les plus hautes autorités de l’Etat français.

Quel rôle la France a joué dans l’assassinat du président Habyarimana ?

A minima la France – tout du moins les quelques décideurs qui se sont sentis un tel pouvoir sans jamais en assumer la responsabilité – a laissé faire, au pire elle a participé et donné son feu vert. Ce qui est sûr aujourd’hui est que l’Etat français avait préparé une intervention imminente sur Kigali. Didier Tauzin, qui commandait alors le 1er RPIMa, le raconte très bien : il avait mis son régiment en alerte « dans l’heure » pour intervenir et il n’a pas compris que son départ ne soit pas confirmé. Le gouvernement de cohabitation s’est vraisemblablement opposé à la volonté de l’Elysée. Certes le président de la République est constitutionnellement le chef des armées, mais les « clefs du garage » sont au gouvernement, qui peut retarder sans difficulté l’exécution d’une telle opération.


Ce qui est troublant aussi, c’est le suicide de François de Grossouvre le premier jour du génocide, le 7 avril 1994. Lorsqu’il apprend l’assassinat du président Habyarimana, le conseiller Afrique du président de la République ne peut retenir sa colère : « les cons, ils n’auraient tout de même pas fait ça ! ». Il s’est suicidé en début de soirée, en se tirant une balle dans la tête, à l’Elysée.
Alors, quel rôle a joué la France dans l’assassinat du président Habyarimana au Rwanda, premier acte d’un coup d’Etat qui marqua le début du génocide perpétré contre les Tutsi ?
Quels décideurs de l’époque ont pris ces décisions dramatiques ou, pire encore, ont laissé agir un clan de faucons, au nom de la France ?
L’ouverture des archives, qui restent bloquées depuis 25 ans, permettrait de répondre à certaines de ces questions.