Le négationnisme à l’université : Judi Rever à Anvers, Charles Onana à Lyon.

Je publie cet article de Jos van Oijen qui rappelle combien les propos négationnistes arrivent à se faire une place au cœur de l’université alors qu’ils sont totalement en contradiction avec les principes mêmes de la recherche académique. 

La version de l’histoire de Rever comme de Onana est très similaire à celle que nous entendons depuis vingt-cinq ans des extrémistes qui ont préparé, exécuté puis nié le génocide des Tutsis au Rwanda. Dans leur esprit, les victimes sont des bourreaux, les Tutsi ont organisé leur propre génocide, l’indécence n’a plus de limites. 

Je suis profondément indigné que ces auteurs puissent exprimer leurs thèses nauséabondes. Ils ne participent à aucun débat utile pour comprendre le dernier génocide du XX° siècle, ils sont la honte de nos sociétés quand elles sont incapables de les faire taire. 

Judi Rever et les principes académiques
22/10/2019

Au mois d’octobre, Judi Rever, négationniste du génocide des Tutsi rwandais, a donné des conférences dans des universités flamandes sans réponse compétente. Comment cela s’inscrit-il dans les principes académiques de vérité et d’honnêteté?

Par Jos van Oijen

« Les principes de vérité et d’honnêteté sont considérés comme fondamentaux pour une communauté d’érudits. » Cette devise figure sur le site de la Katholieke Universiteit Leuven, une des universités. Là même où le journaliste canadien Judi Rever, entre le 9 et le 12 octobre dernier, a développé ses théories révisionnistes sur le génocide contre les Tutsis. Quelle ironie au regard de la devise, car très peu d’experts rwandais qualifient son travail de « vrai » ou « honnête ».

Connaisseurs rwandais

L’intrusion de Rever dans un environnement universitaire a provoqué un certain émoi sur le terrain. En l’espace de deux jours, soixante experts du génocide du monde entier, allant d’acteurs expérimentés tels que le général Romeo Dallaire à des historiens renommés tels qu’Hélène Dumas, ainsi que des organisations de prévention du génocide, avaient exprimé leurs préoccupations dans une lettre commune aux Rectores Magnifici:

« [Judi Rever] … ne fournit pas la moindre preuve de ses accusations sensationnalistes tout en ignorant une profusion de témoignages et de documents accessibles », écrivent les experts évoquant  » les preuves accumulées au cours des 25 dernières années par des universitaires et des journalistes. »

D’autres scientifiques spécialisés ont choisi de manifester sur les médias sociaux. Bert Ingelaere, qui travaillait lui-même à l’Université d’Anvers, l’un des lieux où Rever donnait une conférence, envoya des tweets contenant des liens vers des publications scientifiques critiquant le travail et les idées de Rever. Il conclut ainsi :

« Et oui, compte tenu de ce qui précède, je trouve complètement dénué d’esprit académique et donc irresponsable de laisser Judi Rever parler de ce sujet dans les universités sans organiser un vote académique sur ce qui est avancé et l’argumentation en question. »

Claudine Vidal, historienne française, partage cet avis: « Du point de vue de la recherche universitaire, il y a beaucoup à dire sur le livre de Judi Rever. Il est incompréhensible qu’une université l’invite sans qu’elle soit confrontée à cette critique. Entièrement d’accord avec Ingelaere. « 

La critique n’est pas si surprenante car la version de l’histoire de Rever est très similaire à celle que nous entendons depuis trente ans des extrémistes qui ont préparé, exécuté puis nié le génocide des Tutsis rwandais. Les universités ne proposent pas non plus un kit de vaccination contre le virus négationniste du climat ou de l’holocauste devant un groupe d’étudiants et de parties intéressées, sans obtenir de réponse professionnelle.

Cœur de métier

Pour les connaisseurs, les révélations sensationnelles de Rever n’ont rien de nouveau. Toutes ces dernières années, elles défilent, chaque fois emballées de façon différente. Et chaque fois, les détails sont tout aussi facilement attribuables aux publications extrémistes rwandaises des années 90. Mais pour ceux qui connaissent peu ou pas le génocide – tels que les organisateurs des conférences en Flandre – ces histoires semblent nouvelles et révélatrices.

Avant la première lecture, les choses tournaient terriblement mal. Les annonces que les universités d’Anvers et de Louvain ont placées sur leurs sites Web et diffusées via les médias sociaux consistaient en grande partie en un texte promotionnel de l’éditeur de Rever, ce qui n’est pas correct en termes de contenu. Qu’il s’agisse d’un texte publicitaire dissimulé n’a pas été reconnu en tant que tel par les coorganisateurs qui y ont apposé leur nom.

À la KU Leuven, pas moins de quatre professeurs ont signé le message publicitaire. Ce faisant, ils ont, avec peu de respect pour les principes de vérité et d’honnêteté, laissé entendre à tort que le texte en question consistait en une information scientifiquement justifiée. En outre, des enquêtes ont révélé que les signatures elles-mêmes n’avaient pas été effectuées avec beaucoup de soin.

Arnim Langer, l’un des quatre signataires, m’a informé par courrier électronique qu’il n’était pas du tout impliqué dans l’organisation et ne connaissait rien du Rwanda. Marc Hooghe, un autre signataire, n’est pas non plus un expert du Rwanda, mais une personne qui a été réprimandée à plusieurs reprises pour inconduite scientifique. On ignore pourquoi il est toujours professeur.

Le professeur de droit Stephan Parmentier a agi en tant que personne « de contact ». Bien qu’il soit bien considéré, Parmentier n’est pas non plus spécialiste du Rwanda.

Le quatrième « professeur » est l’ancien journaliste de télévision Peter Verlinden. Sur Twitter, il a révélé que l’initiative de la tournée de Rever venait de lui. L’implication de Verlinden est révélatrice. Bien que Verlinden soit le seul organisateur qui connaisse le Rwanda, il ne se distingue pas comme quelqu’un qui respecte bien les faits.

Verlinden relaie régulièrement les allégations les plus absurdes, sans pour autant fournir une source pertinente. Par exemple sur des meurtres de masse au Rwanda que personne d’autre ne connaît. Ou que les Interahamwe (la milice hutu responsable d’une grande partie du génocide) auraient été composés de Tutsis – une suggestion qui rejoint la propagande extrémiste qui suggère que les Tutsis se sont suicidés collectivement.

Verlinden cherche vainement depuis vingt-cinq ans des preuves d’un deuxième génocide au Rwanda. Le livre de Judi Rever lui est venu comme un cadeau du ciel. Depuis lors, il semble que la promotion de Rever et de son livre, ainsi que la diffamation de ses critiques, soient devenues le cœur de métier de Verlinden.

Professeurs perdus

Ici, nous sommes au cœur des problèmes qui surviennent dans ce genre d’affaires. Dès que les professeurs quittent leur propre domaine de connaissances, ils ne sont en fait que des laïcs et en connaissent autant ou aussi peu que tout citoyen. S’ils ne le savent pas, ils risquent d’être manipulés par des experts en communication formés et expérimentés, dont les objectifs sont cachés, tels Verlinden et Rever. Pour un étudiant, journaliste ou un homme politique peu méfiant, croyant que les professeurs savent ce qu’ils font, c’est difficile à imaginer.

Aux Pays-Bas, nous avons également des exemples de professeurs un peu désorientés qui sous-estiment la complexité du génocide des Tutsis rwandais de 1994 et les questions connexes, qui ne manquent pas de se tromper de façon spectaculaire. Un exemple classique est la lettre ouverte du NRC à Fred Teeven, alors secrétaire d’État, à propos d’un groupe de suspects de génocide trouvé aux Pays-Bas. Plusieurs professeurs non spécialisés ont eux-mêmes été convaincus de signer le document.

Parce que ces messieurs érudits l’ont fait en énonçant leurs positions académiques, ils ont faussement donné l’impression que la lettre ouverte s’appuyait sur des connaissances scientifiques intéressantes. Mais en réalité, cette « sagesse » s’appuyait sur des reportages superficiels dans les médias qui, rétrospectivement, se sont révélés inadéquats, comme cela a été démontré dans une série d’affaires judiciaires. Quelques erreurs majeures n’en ont pas moins influencé l’opinion publique pendant des années.

À l’époque, le texte trompeur, tout comme le texte publicitaire et les conférences de Rever, soulevait des questions sur les principes « de vérité et d’honnêteté » des universitaires. Cela n’a-t-il pas été supervisé? N’y avait-il pas de normes éthiques pour les scientifiques ou l’Organisation nationale pour l’intégrité scientifique (LOWI)? Mais lorsqu’on l’a interrogé, le LOWI a déclaré que les règles de conduite ne s’appliquent pas à de tels cas. Ils s’appliquent uniquement à la recherche universitaire. Ce que font par ailleurs les scientifiques, même s’ils répandent de fausses nouvelles dans les médias, serait leur propre affaire.

Plagiat et désinformation

Même des cas concrets d’atteintes à l’intégrité, tels que le plagiat, peuvent être négligés selon cette philosophie. Au début de cette année, j’ai découvert un tel exemple à l’Université de Gand (UGent). Patrick van Damme, professeur de culture des plantes tropicales, avait rédigé une critique d’un livre sur le génocide. Ce n’était pas son domaine. Plus de la moitié de son texte était « empruntée » à d’autres auteurs, y compris un article – de moi-même – de Ravage. Pour aggraver les choses, le professeur avait mis en exergue des pièces originales contenant les erreurs les plus bizarres.

Le comité d’intégrité scientifique (CWI) d’Ugent n’a pas vu le problème. Le fait que l’article ait été publié dans Afrika Focus, un magazine spécialisé de l’Université de Gand, était également à ses yeux sans importance. La logique du CWI était à peu près la même que celle du LOWI : l’article de Van Damme ne portait pas sur la recherche. Malgré le plagiat et la désinformation, il ne relevait donc pas du code de déontologie de la pratique scientifique, mais du registre des « opinions » et du « débat scientifique », des catégories dans lesquelles la liberté d’expression s’appliquerait.

« Débat » et « liberté d’expression » étaient également les mots magiques dans l’affaire Rever pour passer sur les principes de « vérité et d’honnêteté ». « L’essence de cet événement est le débat contradictoire », m’a informé par courriel le coorganisateur Parmentier, de la KU Leuven. « Basé sur des arguments solides et sans préjudice, dans un contexte académique. »

Parmentier expliqua clairement sur le site Web de sa faculté les interlocuteurs qu’il jugeait légitimes : lui-même et Johan Swinnen, ambassadeur de Belgique jusqu’au début du génocide au Rwanda. En pratique, rien n’est venu d’un débat. Selon Parmentier, le texte publicitaire incriminé était « une version approximative » qui serait légèrement modifiée en vue de ses corrections de fond. Je n’ai rien vu de ces changements.

Willem Lemmens, professeur de philosophie à l’université d’Anvers, n’a pas voulu répondre aux questions concernant le texte publicitaire et l’absence d’un expert lors de la conférence, qu’il a qualifiée de « collège de discussion ». Il a toutefois fait connaître son opinion personnelle. « Comme tous les citoyens du monde occidental libre, Judi Rever a le droit de parler et peut être entendue. » C’est une remarque superflue car personne ne conteste ce droit.

Lemmens a ajouté qu’il ne voyait aucune raison de douter de l’expertise de Rever et Verlinden. Il est donc tombé dans le même piège que Parmentier et les autres professeurs non spécialisés. Après tout, il est inutile de supposer quelque chose à propos d’un domaine de connaissance dont vous ne connaissez rien, sans tenir compte des arguments de tous ces connaisseurs rwandais qui remettent en question le savoir-faire des journalistes susmentionnés.

« Prostituées intellectuelles »

Judi Rever n’est pas une experte, bien que Peter Verlinden tente de créer cette impression en affirmant sur toutes sortes de forums qu’elle aurait investi vingt ans de recherche dans son livre. Selon ses propres mots, elle n’a commencé ce « travail » que fin 2012/début 2013. Auparavant, elle n’avait écrit qu’un seul article pertinent sur le sujet : une interview pour l’Agence France Presse en 2010 avec Luc Coté à propos d’une enquête des Nations Unies sur des crimes de guerre au Congo.

Les préparatifs de son livre paru l’année dernière en néerlandais sous un titre qu’on peut traduire en français par La vérité sur le Rwanda, sont fondés sur des contacts dans la diaspora rwandaise en Belgique, notamment avec des rivaux du président Kagame, tels que Faustin Twagiramungu, ancien Premier ministre. Ces personnes l’ont aidée à entrer en contact avec des informateurs, écrit-elle dans son livre. En 2013, elle a commencé à publier les premiers articles critiques après que Twagiramungu lui ait fourni un lot de documents au Canada.

Rever a à peine consulté des sources fiables, très largement disponibles après vingt-cinq années de recherche universitaire et juridique. Elle n’a pas vérifié les récits de ses informateurs, même s’ils s’opposent souvent aux résultats des enquêtes judiciaires, s’ils sont contradictoires avec les déclarations d’autres témoins ou criminologues et s’ils sont incompatibles avec des considérations pratiques.

Outre la propagande recyclée à laquelle j’ai fait allusion, cette approche unilatérale et naïve a donné lieu à des observations utiles et à des déclarations de témoins, mais au final, une grande partie de ses informations factuelles se révèle, après analyse de fond, tout simplement dénuée de réalité, voire techniquement impossible.

Les principes apparemment obsolètes de « vérité et d’honnêteté » dicteraient qu’un débat contradictoire vise à distinguer les faits de la fantaisie. À présent, les conférences n’étaient que polarisées: d’une part en quelque sorte « l’église avec des croyants » – les disciples de Rever et Verlinden, y compris les professeurs non spécialisés qui ne posaient pas de questions critiques pertinentes – et, d’autre part, ceux qui, après des années d’études, ne sont pas sans faille, mais qui maîtrisent suffisamment le dossier pour pouvoir dire quelque chose de significatif à ce sujet.

Selon l’expression flamande bien connue, Rever et Verlinden « s’en fichent comme d’une saucisse ». Verlinden a remercié les critiques sur Twitter pour avoir généré une attention supplémentaire pour le livre, révélant ainsi les motivations de son initiative. Rever s’est amusée à abuser de scientifiques critiques tels que Bert Ingelaere sur Twitter et en citant un article de Patrick Mbeko, un négationniste du génocide bien connu. Il décrit les soixante connaisseurs du Rwanda signataires de la pétition comme des  » prostitués intellectuels au service d’une cause nauséabonde « . En d’autres termes: payés par Kagame – l’accusation standard d’accusateurs sans arguments.

Quand j’ai demandé aux coorganisateurs si c’était le genre de débat qu’ils avaient en tête lorsqu’ils avaient invité Rever, il n’y a pas eu de réponse.

Cet article est disponible en flamand, https://www.ravage-webzine.nl/2019/10/22/judi-rever-en-de-academische-principes/

Livraison d’armes à nos alliés au Rwanda, les génocidaires.

Quelques informations et beaucoup d’interrogations.

Le 16 avril 2014, Hubert Védrine déclare devant la commission de la Défense nationale :
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide ».

L’ancien secrétaire général de l’Elysée réagit notamment à mon témoignage sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assisté pendant l’opération Turquoise, durant la seconde quinzaine de juillet 1994 alors que s’achève le génocide des Tutsi : un convoi d’environ 10 camions porte-conteneurs quitte la base de Cyangugu, que nous occupons avec la Légion étrangère, pour livrer cette cargaison aux forces génocidaires qui se sont installées dans des camps de réfugiés au Zaïre, de l’autre côté de la frontière que nous contrôlons aussi.
C’est une faute extrêmement lourde si l’on considère que nous agissions sous mandat humanitaire et embargo de l’ONU, et qu’à ce moment-là, nous savions tout de l’implication des forces gouvernementales (FAR, gendarmes et milices) dans le génocide des Tutsi puisque celles-ci ne s’en cachaient même pas et affirmaient vouloir terminer le travail…
Je voudrais apporter quelques précisions sur cette livraison et rappeler les nombreuses interrogations qui l’entourent.


L’armée française ne peut pas livrer ses armes.


En effet, les armées françaises sont équipées par la « délégation générale à l’armement » et ses arsenaux sont strictement surveillés par les services de l’Etat. Si le général Lafourcade (qui commandait l’opération Turquoise) ou même l’amiral Lanxade (chef d’état-major des armées) avait décidé de rééquiper des protagonistes au Rwanda – les forces génocidaires dans le cas présent –, ils n’avaient pas le pouvoir de livrer des armes de l’armée française ni d’acheter directement des stocks d’armes du type de celles utilisées localement (kalachnikov et fusils d’assaut R4 en l’occurrence).
Certes, les militaires de l’opération Turquoise disposaient d’un stock des armes confisquées dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS) – des milliers d’armes – même s’ils étaient loin d’avoir désarmé tous ceux qui passaient dans cette ZHS. Mais ce serait mal connaître l’organisation et la discipline militaire d’imaginer que livrer des armes confisquées puisse relever d’une initiative locale. Il aurait fallu « l’autorisation de l’armée », concrètement l’accord du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, pour une décision aussi sensible.


Une livraison d’armes


C’est bien ce à quoi j’ai assisté. Car s’il s’était agi de rendre les armes confisquées dans la zone de Cyangugu, trois camions auraient amplement suffi et j’aurais remarqué la disparition du stock qui était sous surveillance de la prévôté militaire (gendarmes en opération) sur la base même de Cyangugu.
J’insiste donc sur le fait que mon témoignage concerne une véritable livraison d’armes, c’est à dire un stock d’armes acheminé volontairement.
Ces armes, achetées à l’étranger et transportées par avion, ont fait l’objet de transactions que l’armée française ne pouvait pas mener. Il fallait l’intervention de grands services de l’Etat, comme la DGSE, et surtout le visa de l’Elysée pour mener une telle opération d’acquisition et d’acheminement d’armes à des belligérants. C’est le rôle du secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine à cette époque, de s’assurer que les décisions de l’Elysée (son président ou un conseiller non contestable) soient réalisées. Donc c’est sans doute lui qui a visé les « consignes » d’autoriser l’ambassade rwandaise en France à violer l’embargo sur les armes, autoriser aussi une banque comme la BNP à enfreindre la législation en assurant le paiement de cette transaction et, enfin, autoriser des intermédiaires à contracter auprès de marchands d’armes internationaux. L’armée française ne pouvait jouer aucun rôle dans cette partie, en dehors des conseils prodigués aux décideurs de l’Elysée par le général Quesnot, chef d’état-major particulier du président.


Le rôle de l’armée française.


Le problème des armes pour le Rwanda n’est pas que ce soit cher ou difficile à trouver, mais qu’il faut les transporter et les livrer sur un théâtre de guerre. Ces armes ne pouvaient être acheminées que par avion et ne pouvaient donc être débarquées pendant l’opération Turquoise que sur l’aéroport de Goma au Zaïre. Or Goma était la « base opérationnelle avancée » de l’armée française pendant cette intervention. Autrement dit, aucun avion, et a fortiori aucune cargaison, ne pouvait être débarqués sur la base de Goma sans l’accord de l’armée française, et donc sans l’autorisation de l’amiral Lanxade, seul responsable opérationnel comme il aime le rappeler. Par ailleurs, des témoignages précis, notamment celui de Walfroy Dauchy, montrent que certains « transitaires » étaient installés à demeure sur la base militaire française, puisqu’ils assuraient aussi le fret de l’opération Turquoise…
C’est ainsi que la société SPAIROPS, qui avait pour représentant Guillaume Victor-Thomas, assurait une partie du fret de l’opération militaire française. Et, parfois dans les mêmes avions, cette société faisait débarquer sur la base de Goma des caisses d’armes et de munitions à destination des forces que Paris avait choisi de continuer à soutenir, bien qu’elles soient en train de commettre un génocide.
L’implication de l’armée française continue ensuite dans le cas dont j’ai témoigné, puisqu’elle a dû assurer le transport par ses propres camions porte-conteneurs pour livrer cette cargaison à « bon port », en l’occurrence dans les camps de réfugiés au Zaïre qui deviendront ainsi des bases militaires arrières des forces génocidaires et qui leur permettront de continuer leur combat pendant des années.
Il est évident, mais je prends la précaution de l’écrire, que le chef d’état-major des armées n’aurait jamais pris une telle initiative, compromettant les militaires français dont je fais partie, sans l’autorisation du chef des armées – le président Mitterrand pour ces événements – et que cette décision devait être dûment confirmée, validée et suivie par Hubert Védrine, en tant que secrétaire général de l’Elysée.
Cela explique peut-être qu’Hubert Védrine reconnaît explicitement ces livraisons d’armes aux génocidaires, tout en affirmant qu’elles n’avaient pas de lien avec le génocide afin de protéger sa responsabilité.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »

Rwanda, le président Macron va-t-il enterrer les archives françaises en guise de « travail de mémoire » ?

En 2018, le président Emmanuel Macron annonçait une initiative sur la recherche concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi et faisait une ouverture sur… l’ouverture des archives, tout en prenant de multiples précautions sur la difficulté de faire déclassifier ces documents qui sont bouclés depuis 25 ans, alors qu’ils sont censés retracer une opération « humanitaire » selon la version officielle.

« ce travail de mémoire, c’est un impératif et un devoir […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française.
Un travail de déclassification [des archives] a été engagé. Je ferai en sorte qu’il se poursuive […], je considère que c’est un élément important.
Il est temps de mener un travail [de mémoire] apaisé, documenté et d’y consacrer les moyens nécessaires. […] C’est ce que nous allons entreprendre en confiant cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir et qui sera chargé de faire progresser notre connaissance, justement, d’un des pires drames de la fin du XXème siècle. 
»

Les archives les plus intéressantes sont sans aucun doute à l’institut François Mitterrand que préside Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien. Puis dans l’ordre d’intérêt, viennent évidemment celles du ministère de la Défense, tout particulièrement les « brillantes » analyses de la DRM (direction du renseignement militaire) taraudée de protéger un régime indéfendable, et bien sûr les archives de l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda pendant le génocide des Tutsi.

Quel rôle la France a réellement joué dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La version officielle de cette opération est bien connue, elle a encore été rappelée par l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, lors d’une conférence organisée à Sciences Po Paris le 20 mars 2019, une opération strictement humanitaire. « Circulez, il n’y a rien à voir » a répété celui qui explique sans sourciller ce que nous devons en penser, alors même que les témoignages se multiplient sur la duplicité de l’intervention française, de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud au général Jean Varret. Une intervention décidée par l’Elysée, qui a apporté un soutien de fait aux génocidaires.

Mais l’amiral Lanxade a annoncé à cette occasion, avec un sourire en coin, qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda »  qui montrera « qu’il n’y a rien dans les archives », il faut donc s’attendre au pire.

Voir l’article de Jean-François Dupaquier

Nous attendons une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes ces archives, faut-il craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué,  débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause ?

Ce serait regrettable, car la seule chose qu’attendent les rescapés du dernier génocide du XX° siècle comme les Français qui s’intéressent à ce drame, c’est de connaître la vérité.

Le président Macron marcherait alors dans les pas de son prédécesseur, le courageux François Hollande qui avait annoncé l’ouverture des archives en 2015 pour neutraliser le débat et qui s’était bien gardé de le faire en réalité.

Ce ne sont pas les archives qui seraient enterrées par le président de la République française, c’est notre mémoire et notre honneur.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

Encore faudrait-il avoir accès aux archives sur le rôle de la France au Rwanda qui restent largement filtrées, voire interdites, malgré les annonces officielles et les promesses présidentielles. Le président de la République François Hollande a annoncé lui-même en 2015 qu’elles seraient (enfin) ouvertes.
Mais ces archives sont demeurées inaccessibles, la palme de la mauvaise foi revenant à la mandataire des documents de François Mitterrand pour qui ces papiers sont « déclassifiés, mais non consultables ». C’est la réponse faite par écrit à un ami scientifique, François, qui n’est pas sans rappeler cet ordre que j’avais reçu pendant le siège de Sarajevo, « riposter, sans tirer »… ”

Stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires, mission principale de l’opération Turquoise

La mission principale de cette opération Turquoise, l’intervention militaire « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, était en réalité de stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires.

D’abord nous avons débarqué avec les meilleures unités de combat de l’armée française, appuyées par des avions de chasse, ce qui en soit laissait peu de doutes sur la véritable intention de cette opération.

Si au moins ce déploiement de forces avait été pour combattre les génocidaires, mais l’objectif central était de se battre contre le FPR, que nous assimilions aux Tutsi, dans un état d’esprit largement influencé par nos amis et alliés du régime Habyarimana. L’ennemi, c’était le FPR.

On y retrouve une forme d’arrogance très française, dans cette conviction que nous n’aurions aucun mal à contrôler ces « braves » extrémistes hutu qui s’étaient pourtant emparés du pouvoir en assassinant leur président. En réalité, nous n’avons jamais compris combien nous avions été manipulés, car ils n’ont jamais cessé de nous manipuler.

Le deuxième fait extraordinairement troublant dans le lancement de l’opération Turquoise a été notre « débarquement » au milieu des forces génocidaires, un peu comme si le Corps expéditionnaire français à la fin de la deuxième guerre mondiale avait débarqué du côté de l’armée nazie en 1944, pour stopper l’avancée de l’armée rouge. A l’Elysée, comme dans les état-majors, on parlait des khmers noirs pour qualifier le FPR, « les forces Tutsi ».

Notre « neutralité » était défaillante depuis le début, surtout après avoir combattu pendant quatre années  pour ces alliés aux idées criminelles, qui ne s’étaient jamais cachés de vouloir liquider les Tutsi, certains parlaient même de « solution finale ». Tant pis pour ceux, comme le général Jean Varret, qui osèrent alerter l’Elysée.

Nous nous déployons donc au milieu des génocidaires en juin 1994, en essayant de ne pas regarder le sang dont ils étaient couverts, de ne pas écouter les récits odieux dont ils se vantaient, de ne pas voir ce qui se déroulait sous nos yeux comme à Bisesero.

il nous a même semblé cohérent, dans ce contexte, que notre premier ordre d’opération soit de mener un raid  terrestre jusqu’à la capitale du Rwanda, Kigali, et de remettre en place le gouvernement que nous soutenions depuis quatre ans.

Néanmoins cet ordre n’a pas été effectué, il a été supprimé avec précaution pour être remplacé par une nouvelle mission : stopper le FPR par la force, avec des bombardements que je devais guider au premières lueurs du 1° juillet.

Et s’il  n’y avait pas eu le drame de Bisesero, révélé au monde entier la veille, il est fort probable que nous aurions mené la mission principale de cette intervention « humanitaire », stopper le FPR en lui faisant la guerre.

Voilà comment nous nous sommes rendus complices de ce drame, en cherchant à combattre les ennemis des génocidaires et en soutenant de fait ces derniers, sans limites de raison ni de durée.

Avion de chasse Jaguar

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[30 juin 1994, 83º jour du génocide] « nous avons reçu l’ordre de stopper l’avancée des soldats du FPR.
Colin part cette nuit pour diriger le dispositif mis en place en bordure de la forêt de Nyungwe et je dois les rejoindre à l’aube en hélico, avec les derniers renforts, pour déclencher les frappes aériennes dont ils auront nécessairement besoin.
[…] Dans notre jargon, c’est un coup d’arrêt, qui consiste à bloquer brutalement l’avancée ennemie par une embuscade solidement adossée au massif forestier, à un endroit précis qu’ils ne pourront contourner.
[…] En parallèle se déroule le drame de Bisesero, collines proches où ces mêmes forces spéciales ont découvert trois jours auparavant, le 27 juin, les rescapés des massacres conduits quotidiennement par des éléments du gouvernement rwandais. Les forces spéciales ont alors reçu l’ordre… de ne pas y retourner. Mais en ce 30 juin, plusieurs de leurs cadres choqués par la situation ont décidé de « se perdre » pour retrouver les rescapés, attirer l’attention des médias et forcer le commandement à leur porter enfin secours.
Ce 30 juin donc, les équipes des forces spéciales sont en réalité mobilisées pour cette mission de secours, et c’est pour cela que nous devons reprendre la mission principale de cette opération humanitaire, qui est de stopper les soldats du FPR. »

En voulant stopper les ennemis des génocidaires, ne nous sommes-nous pas mis dans une situation inacceptable, celle de complicité ?

Un témoignage pour que le silence ne devienne pas amnésie

En mars 2018, Les Belles Lettres ont publié Rwanda, la fin du silence qui est mon témoignage, en tant qu’ancien lieutenant-colonel de l’armée française, sur l’opération Turquoise, l’intervention militaire de la France en plein génocide des Tutsi au Rwanda.
Après deux années d’interviews et de conférences, une centaine au total, je recevais en 2015 un message d’avertissement très clair :
« Ce serait dommage, une fois que tu seras moins présent dans les media, de te faire écraser sur un passage piéton… »
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais cela s’est avéré un peu compliqué. Alors j’ai compris qu’il était temps d’écrire l’intégralité de mon témoignage sur ce « Tchernobyl des interventions extérieures de la France », écrire pour que ma mémoire ne puisse plus être effacée et que le silence, des militaires comme des décideurs de l’époque, ne se transforme pas en amnésie.

Je remercie Les Belles Lettres de l’avoir publié dans leur collection « Mémoires de guerre » et le professeur Stéphane Audoin-Rouzeau d’avoir soutenu si efficacement une démarche qui était loin d’être évidente.
Ce livre est donc un témoignage sur la réalité de cette opération Turquoise. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongées par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent, aujourd’hui encore, à raconter une fable aux Français tout en bouclant soigneusement les archives d’une opération qu’ils n’hésitent pourtant pas à présenter comme « humanitaire ».
Je n’ai jamais prétendu détenir la « Vérité », mais ce récit est un morceau de réalité, une pièce du puzzle totalement incompatible avec la version officielle.
Je souhaite que ce témoignage alimente un débat indispensable et suscite d’autres témoignages sur cette opération menée au nom de la France, mais sans que les Français n’aient le droit « d’en connaître ».

C’est un enjeu de démocratie à l’heure où les pressions sécuritaires ne cessent de menacer nos libertés, et tout particulièrement la liberté de penser.
C’est une question de dignité pour un ancien officier français de savoir qui nous a compromis dans cette mission qui apportait un soutien de fait aux génocidaires, alors que ma génération est celle qui aurait dû empêcher ce génocide, le dernier du XXème siècle.
C’est enfin un sujet de décence, de reconnaître la vérité pour nous permettre d’honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher.

 

Ce témoignage a été difficile à écrire, son seul intérêt est qu’il soit lu. Merci de votre aide pour le faire connaître.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence, qui consiste à cacher ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.
Partager ces « événements », c’est éviter aussi qu’ils ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et qu’ils viennent nous hanter alors que nos horizons se rétrécissent. 
»

Voir aussi la série d’articles sur la culture du silence

Soutien de l’Elysée aux génocidaires du Rwanda, Hubert Védrine n’est pas au courant « des détails »

Je crois que je n’aurais pas aimé rencontrer trop souvent Hubert Védrine tant j’apprécie mal les décideurs politiques qui sont incapables de reconnaître la réalité et, plus encore, leur responsabilité.

Le rôle clef de l’Elysée dans le soutien au gouvernement rwandais qui commet le génocide

Hubert Védrine était le secrétaire général de l’Elysée du président François Mitterrand lorsque celui-ci décida d’engager la France dans une guerre au Rwanda contre les Tutsi qui allait nous amener à soutenir de fait les derniers génocidaires du XXème siècle.
Cela commença par la formation et l’engagement au combat aux côtés de l’armée gouvernementale, exclusivement hutu, alors même qu’elle affichait sans scrupules ses intentions criminelles.

L’Elysée devait aussi décider de livraisons d’armes qui continuèrent quand les extrémistes hutu s’emparèrent du pouvoir le 7 avril 1994 en assassinant le président Habyarimana parce que ce dernier avait accepté de faire la paix avec leurs ennemis. Et tant pis si ce nouveau « gouvernement » faisait exploser les accords de paix d’Arusha que Paris prétendait avoir soutenus.

Les extrémistes hutu au pouvoir à Kigali déploient leur solution finale, un génocide implacable qui mobilise plus d’un million de tueurs pour exterminer ceux qu’ils qualifient de cafards. La DGSE en informe méthodiquement Paris, mais l’Elysée continue à soutenir ce gouvernement allié jusqu’à déclencher une intervention militaire, l’opération Turquoise, pour essayer de les remettre en place quand ils perdent pied face aux soldats du FPR.

Faute d’y parvenir et toujours en s’abritant derrière un paravent humanitaire, l’intervention militaire française, pilotée par l’Elysée, protège la fuite de ses alliés génocidaires vers le Zaïre, pour qu’ils puissent continuer leur « résistance » après avoir massacré un million de Tutsi (hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards) en trois mois et dix jours.

Mais il ne s’agirait que de « détails » dans l’esprit d’Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée

C’est ce que j’ai en tête quand j’aperçois Hubert Védrine, l’homme sans qui rien ne pouvait se faire à l’Elysée, mais qui préfèrerait être oublié lorsque le sujet du rôle de la France dans le génocide des Tutsi est abordé.

J’ai relaté cette rencontre dans mon témoignage Rwanda, la fin du silence :

«  La Rochelle, Charente-Maritime (sud-ouest de la France). Samedi 30 août 2014
[…]
En quittant les lieux, nous tombons nez à nez avec Hubert Védrine, qui dédicace son dernier livre dans le hall d’entrée du centre de conférences. Accompagné de quelques participants au débat, j’essaie d’accéder à l’ancien secrétaire général de l’Élysée.
Hubert Védrine me demande pour qui il doit dédicacer son livre. Je propose plutôt de lui offrir mon roman, Vents sombres sur le lac Kivu, avec une dédicace adaptée au rôle central qu’il a joué dans cette crise…
Je ne m’attendais pas à ce qu’il appelle la sécurité, mais je suis tout de même étonné par sa réaction : souriant, sûr de lui, c’est un sémillant ancien ministre des Affaires étrangères qui me répond, nullement décontenancé de se retrouver face à l’un de ceux qui affirment que sa version officielle de l’opération Turquoise est une fable.

Hubert Védrine me remercie même de ce livre qu’il lira avec intérêt… et m’explique « qu’ils ont tout fait à l’époque pour amener les deux parties à négocier ».
Son analyse, raccourcie mais pleine de conviction, m’interpelle. La volonté d’amener les deux parties à négocier expliquerait-elle les actions auxquelles j’ai participé et qu’il s’évertue pourtant à nier ?
Je lui demande si cela justifiait d’aller se battre contre le FPR, comme j’en ai reçu l’ordre le 30 juin, en pleine crise de Bisesero, au 83e jour du génocide.
Mon interlocuteur est un peu moins à l’aise. Il me répond « qu’il n’est pas au courant des détails ».
Est-ce un détail d’avoir fait livrer des armes en pleine mission humanitaire à des forces qui venaient de commettre un génocide, comme j’en ai été témoin en juillet 1994 ?
La conversation se brise. Il penche la tête de côté pour rechercher d’éventuels lecteurs en attente d’une dédicace mais il ne trouve qu’une militante socialiste pour lui demander s’il accepterait une commission d’enquête sur le sujet.
Alors Hubert Védrine se fige,
– Je refuse de répondre à cette question, et il met fin aussitôt à notre discussion. »

(Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Ce qui me frappe, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’arrogance de son comportement quand il est prouvé qu’il avait été parfaitement informé de la réalité de l’engagement de l’Elysée et qu’il essaye encore d’inverser les responsabilités dans le génocide des Tutsi.

Mais ce sont ses mots qui m’ont le plus choqué, lorsqu’il a utilisé cette notion de « détails » pour parler de ces faits qui touchent pourtant au crime des crimes : « Je ne suis pas au courant des détails ».
Comme s’il y avait des détails dans un génocide, comme s’il s’agissait d’un détail d’avoir soutenu des génocidaires.

 

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire du Rwanda, intention cachée de l’opération Turquoise ?

En fait, la question ne se pose plus réellement en ces termes, car il est désormais établi que l’armée française avait bien proposé ce scénario à l’Elysée, sans doute à sa demande.
Note du général Quesnot à l’Elysée du 18 juin 1994

Cela apparaît d’ailleurs dans l’ordre d’opération de Turquoise qui précise en tertio (page 2 du document)
ULTÉRIEUREMENT ÊTRE PRÊT À CONTRÔLER PROGRESSIVEMENT L’ÉTENDUE DU PAYS HUTU EN DIRECTION DE KIGALI […]
Contrôler progressivement l’étendue du « pays hutu » en direction de Kigali ne peut être l’objectif d’une opération humanitaire. On notera au passage que, pour l’état-major de l’armée française, le Rwanda est le « pays hutu », donc les Tutsi en sont exclus.

Remettre au pouvoir ce gouvernement n’a jamais réellement été abandonné par l’Elysée de François Mitterrand, où une faction de faucons s’efforçait de continuer à soutenir ceux qu’ils appuyaient depuis quatre ans, quand bien même ils savaient – grâce à la DGSE – que leurs « amis Rwandais » étaient en train de commettre des massacres, le génocide des Tutsi.

Soutenir le gouvernement génocidaire

Ce qui est clair désormais, c’est que cette intention de soutenir, de sauvegarder et d’aider ce gouvernement génocidaire a animé une large partie de l’opération Turquoise : celle-ci a commencé par une tentative de remettre au pouvoir ces génocidaires en s’emparant par la force de Kigali, la capitale.

Cette tentative a été suivie par une opération militaire pour stopper par la force l’avancée des soldats du FPR, à laquelle j’ai participé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1994, tandis que ces derniers étaient les seuls à pourchasser les génocidaires.

Cette opération militaire n’a été stoppée qu’au dernier moment, par l’Elysée, sans doute à cause de l’impact désastreux du drame de Bisesero, quand des centaines de rescapés avaient été abandonnés les jours précédents par l’opération Turquoise, parce que sa « vraie » mission était de stopper le FPR.

Une Zone humanitaire « sûre » pour les génocidaires

Comme si cela n’avait pas suffi, l’opération Turquoise permettra encore aux génocidaires d’échapper au FPR grâce à la protection offerte par la Zone humanitaire « sûre », sûre pour les génocidaires.
Et pour finir, alors que, d’une main, l’armée française avait enfin l’ordre de protéger les rescapés tutsi, elle devait, de l’autre, livrer des armes aux génocidaires, maintenant qu’ils avaient pu s’installer dans des camps de « réfugiés » de l’autre côté de la frontière.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire a donc été une politique permanente de l’Elysée, en tout cas d’une partie d’entre elle, et seul l’accès aux archives permettrait de comprendre comment la présidence a pu arriver à ce choix désastreux et aujourd’hui indéfendable.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles : Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
[…]
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.

[4 jours plus tard sur l’aéroport de Goma, base opérationnelle avancée de Turquoise que nous avons rejoins avec difficulté …]
Un officier d’état-major nous rend visite sur notre campement de fortune. J’aimerais l’interroger sur la suite de la mission puisque nous étions censés arriver par surprise pour mener une action offensive, mais il ne me répond pas et se contente de récupérer avec d’inhabituelles précautions l’ordre préparatoire reçu à Nîmes. Normalement, en opération, le simple fait d’ordonner la destruction d’un ordre écrit suffit, mais cet officier vérifie chaque exemplaire page par page, comme si ce document ne devait plus exister…»

Cet ordre préparatoire a-t-il été effacé ? il est fort probable qu’un exemplaire se soit glissé dans les archives de l’opération Turquoise, intervention « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994