Le négationnisme à l’université : Judi Rever à Anvers, Charles Onana à Lyon.

Je publie cet article de Jos van Oijen qui rappelle combien les propos négationnistes arrivent à se faire une place au cœur de l’université alors qu’ils sont totalement en contradiction avec les principes mêmes de la recherche académique. 

La version de l’histoire de Rever comme de Onana est très similaire à celle que nous entendons depuis vingt-cinq ans des extrémistes qui ont préparé, exécuté puis nié le génocide des Tutsis au Rwanda. Dans leur esprit, les victimes sont des bourreaux, les Tutsi ont organisé leur propre génocide, l’indécence n’a plus de limites. 

Je suis profondément indigné que ces auteurs puissent exprimer leurs thèses nauséabondes. Ils ne participent à aucun débat utile pour comprendre le dernier génocide du XX° siècle, ils sont la honte de nos sociétés quand elles sont incapables de les faire taire. 

Judi Rever et les principes académiques
22/10/2019

Au mois d’octobre, Judi Rever, négationniste du génocide des Tutsi rwandais, a donné des conférences dans des universités flamandes sans réponse compétente. Comment cela s’inscrit-il dans les principes académiques de vérité et d’honnêteté?

Par Jos van Oijen

« Les principes de vérité et d’honnêteté sont considérés comme fondamentaux pour une communauté d’érudits. » Cette devise figure sur le site de la Katholieke Universiteit Leuven, une des universités. Là même où le journaliste canadien Judi Rever, entre le 9 et le 12 octobre dernier, a développé ses théories révisionnistes sur le génocide contre les Tutsis. Quelle ironie au regard de la devise, car très peu d’experts rwandais qualifient son travail de « vrai » ou « honnête ».

Connaisseurs rwandais

L’intrusion de Rever dans un environnement universitaire a provoqué un certain émoi sur le terrain. En l’espace de deux jours, soixante experts du génocide du monde entier, allant d’acteurs expérimentés tels que le général Romeo Dallaire à des historiens renommés tels qu’Hélène Dumas, ainsi que des organisations de prévention du génocide, avaient exprimé leurs préoccupations dans une lettre commune aux Rectores Magnifici:

« [Judi Rever] … ne fournit pas la moindre preuve de ses accusations sensationnalistes tout en ignorant une profusion de témoignages et de documents accessibles », écrivent les experts évoquant  » les preuves accumulées au cours des 25 dernières années par des universitaires et des journalistes. »

D’autres scientifiques spécialisés ont choisi de manifester sur les médias sociaux. Bert Ingelaere, qui travaillait lui-même à l’Université d’Anvers, l’un des lieux où Rever donnait une conférence, envoya des tweets contenant des liens vers des publications scientifiques critiquant le travail et les idées de Rever. Il conclut ainsi :

« Et oui, compte tenu de ce qui précède, je trouve complètement dénué d’esprit académique et donc irresponsable de laisser Judi Rever parler de ce sujet dans les universités sans organiser un vote académique sur ce qui est avancé et l’argumentation en question. »

Claudine Vidal, historienne française, partage cet avis: « Du point de vue de la recherche universitaire, il y a beaucoup à dire sur le livre de Judi Rever. Il est incompréhensible qu’une université l’invite sans qu’elle soit confrontée à cette critique. Entièrement d’accord avec Ingelaere. « 

La critique n’est pas si surprenante car la version de l’histoire de Rever est très similaire à celle que nous entendons depuis trente ans des extrémistes qui ont préparé, exécuté puis nié le génocide des Tutsis rwandais. Les universités ne proposent pas non plus un kit de vaccination contre le virus négationniste du climat ou de l’holocauste devant un groupe d’étudiants et de parties intéressées, sans obtenir de réponse professionnelle.

Cœur de métier

Pour les connaisseurs, les révélations sensationnelles de Rever n’ont rien de nouveau. Toutes ces dernières années, elles défilent, chaque fois emballées de façon différente. Et chaque fois, les détails sont tout aussi facilement attribuables aux publications extrémistes rwandaises des années 90. Mais pour ceux qui connaissent peu ou pas le génocide – tels que les organisateurs des conférences en Flandre – ces histoires semblent nouvelles et révélatrices.

Avant la première lecture, les choses tournaient terriblement mal. Les annonces que les universités d’Anvers et de Louvain ont placées sur leurs sites Web et diffusées via les médias sociaux consistaient en grande partie en un texte promotionnel de l’éditeur de Rever, ce qui n’est pas correct en termes de contenu. Qu’il s’agisse d’un texte publicitaire dissimulé n’a pas été reconnu en tant que tel par les coorganisateurs qui y ont apposé leur nom.

À la KU Leuven, pas moins de quatre professeurs ont signé le message publicitaire. Ce faisant, ils ont, avec peu de respect pour les principes de vérité et d’honnêteté, laissé entendre à tort que le texte en question consistait en une information scientifiquement justifiée. En outre, des enquêtes ont révélé que les signatures elles-mêmes n’avaient pas été effectuées avec beaucoup de soin.

Arnim Langer, l’un des quatre signataires, m’a informé par courrier électronique qu’il n’était pas du tout impliqué dans l’organisation et ne connaissait rien du Rwanda. Marc Hooghe, un autre signataire, n’est pas non plus un expert du Rwanda, mais une personne qui a été réprimandée à plusieurs reprises pour inconduite scientifique. On ignore pourquoi il est toujours professeur.

Le professeur de droit Stephan Parmentier a agi en tant que personne « de contact ». Bien qu’il soit bien considéré, Parmentier n’est pas non plus spécialiste du Rwanda.

Le quatrième « professeur » est l’ancien journaliste de télévision Peter Verlinden. Sur Twitter, il a révélé que l’initiative de la tournée de Rever venait de lui. L’implication de Verlinden est révélatrice. Bien que Verlinden soit le seul organisateur qui connaisse le Rwanda, il ne se distingue pas comme quelqu’un qui respecte bien les faits.

Verlinden relaie régulièrement les allégations les plus absurdes, sans pour autant fournir une source pertinente. Par exemple sur des meurtres de masse au Rwanda que personne d’autre ne connaît. Ou que les Interahamwe (la milice hutu responsable d’une grande partie du génocide) auraient été composés de Tutsis – une suggestion qui rejoint la propagande extrémiste qui suggère que les Tutsis se sont suicidés collectivement.

Verlinden cherche vainement depuis vingt-cinq ans des preuves d’un deuxième génocide au Rwanda. Le livre de Judi Rever lui est venu comme un cadeau du ciel. Depuis lors, il semble que la promotion de Rever et de son livre, ainsi que la diffamation de ses critiques, soient devenues le cœur de métier de Verlinden.

Professeurs perdus

Ici, nous sommes au cœur des problèmes qui surviennent dans ce genre d’affaires. Dès que les professeurs quittent leur propre domaine de connaissances, ils ne sont en fait que des laïcs et en connaissent autant ou aussi peu que tout citoyen. S’ils ne le savent pas, ils risquent d’être manipulés par des experts en communication formés et expérimentés, dont les objectifs sont cachés, tels Verlinden et Rever. Pour un étudiant, journaliste ou un homme politique peu méfiant, croyant que les professeurs savent ce qu’ils font, c’est difficile à imaginer.

Aux Pays-Bas, nous avons également des exemples de professeurs un peu désorientés qui sous-estiment la complexité du génocide des Tutsis rwandais de 1994 et les questions connexes, qui ne manquent pas de se tromper de façon spectaculaire. Un exemple classique est la lettre ouverte du NRC à Fred Teeven, alors secrétaire d’État, à propos d’un groupe de suspects de génocide trouvé aux Pays-Bas. Plusieurs professeurs non spécialisés ont eux-mêmes été convaincus de signer le document.

Parce que ces messieurs érudits l’ont fait en énonçant leurs positions académiques, ils ont faussement donné l’impression que la lettre ouverte s’appuyait sur des connaissances scientifiques intéressantes. Mais en réalité, cette « sagesse » s’appuyait sur des reportages superficiels dans les médias qui, rétrospectivement, se sont révélés inadéquats, comme cela a été démontré dans une série d’affaires judiciaires. Quelques erreurs majeures n’en ont pas moins influencé l’opinion publique pendant des années.

À l’époque, le texte trompeur, tout comme le texte publicitaire et les conférences de Rever, soulevait des questions sur les principes « de vérité et d’honnêteté » des universitaires. Cela n’a-t-il pas été supervisé? N’y avait-il pas de normes éthiques pour les scientifiques ou l’Organisation nationale pour l’intégrité scientifique (LOWI)? Mais lorsqu’on l’a interrogé, le LOWI a déclaré que les règles de conduite ne s’appliquent pas à de tels cas. Ils s’appliquent uniquement à la recherche universitaire. Ce que font par ailleurs les scientifiques, même s’ils répandent de fausses nouvelles dans les médias, serait leur propre affaire.

Plagiat et désinformation

Même des cas concrets d’atteintes à l’intégrité, tels que le plagiat, peuvent être négligés selon cette philosophie. Au début de cette année, j’ai découvert un tel exemple à l’Université de Gand (UGent). Patrick van Damme, professeur de culture des plantes tropicales, avait rédigé une critique d’un livre sur le génocide. Ce n’était pas son domaine. Plus de la moitié de son texte était « empruntée » à d’autres auteurs, y compris un article – de moi-même – de Ravage. Pour aggraver les choses, le professeur avait mis en exergue des pièces originales contenant les erreurs les plus bizarres.

Le comité d’intégrité scientifique (CWI) d’Ugent n’a pas vu le problème. Le fait que l’article ait été publié dans Afrika Focus, un magazine spécialisé de l’Université de Gand, était également à ses yeux sans importance. La logique du CWI était à peu près la même que celle du LOWI : l’article de Van Damme ne portait pas sur la recherche. Malgré le plagiat et la désinformation, il ne relevait donc pas du code de déontologie de la pratique scientifique, mais du registre des « opinions » et du « débat scientifique », des catégories dans lesquelles la liberté d’expression s’appliquerait.

« Débat » et « liberté d’expression » étaient également les mots magiques dans l’affaire Rever pour passer sur les principes de « vérité et d’honnêteté ». « L’essence de cet événement est le débat contradictoire », m’a informé par courriel le coorganisateur Parmentier, de la KU Leuven. « Basé sur des arguments solides et sans préjudice, dans un contexte académique. »

Parmentier expliqua clairement sur le site Web de sa faculté les interlocuteurs qu’il jugeait légitimes : lui-même et Johan Swinnen, ambassadeur de Belgique jusqu’au début du génocide au Rwanda. En pratique, rien n’est venu d’un débat. Selon Parmentier, le texte publicitaire incriminé était « une version approximative » qui serait légèrement modifiée en vue de ses corrections de fond. Je n’ai rien vu de ces changements.

Willem Lemmens, professeur de philosophie à l’université d’Anvers, n’a pas voulu répondre aux questions concernant le texte publicitaire et l’absence d’un expert lors de la conférence, qu’il a qualifiée de « collège de discussion ». Il a toutefois fait connaître son opinion personnelle. « Comme tous les citoyens du monde occidental libre, Judi Rever a le droit de parler et peut être entendue. » C’est une remarque superflue car personne ne conteste ce droit.

Lemmens a ajouté qu’il ne voyait aucune raison de douter de l’expertise de Rever et Verlinden. Il est donc tombé dans le même piège que Parmentier et les autres professeurs non spécialisés. Après tout, il est inutile de supposer quelque chose à propos d’un domaine de connaissance dont vous ne connaissez rien, sans tenir compte des arguments de tous ces connaisseurs rwandais qui remettent en question le savoir-faire des journalistes susmentionnés.

« Prostituées intellectuelles »

Judi Rever n’est pas une experte, bien que Peter Verlinden tente de créer cette impression en affirmant sur toutes sortes de forums qu’elle aurait investi vingt ans de recherche dans son livre. Selon ses propres mots, elle n’a commencé ce « travail » que fin 2012/début 2013. Auparavant, elle n’avait écrit qu’un seul article pertinent sur le sujet : une interview pour l’Agence France Presse en 2010 avec Luc Coté à propos d’une enquête des Nations Unies sur des crimes de guerre au Congo.

Les préparatifs de son livre paru l’année dernière en néerlandais sous un titre qu’on peut traduire en français par La vérité sur le Rwanda, sont fondés sur des contacts dans la diaspora rwandaise en Belgique, notamment avec des rivaux du président Kagame, tels que Faustin Twagiramungu, ancien Premier ministre. Ces personnes l’ont aidée à entrer en contact avec des informateurs, écrit-elle dans son livre. En 2013, elle a commencé à publier les premiers articles critiques après que Twagiramungu lui ait fourni un lot de documents au Canada.

Rever a à peine consulté des sources fiables, très largement disponibles après vingt-cinq années de recherche universitaire et juridique. Elle n’a pas vérifié les récits de ses informateurs, même s’ils s’opposent souvent aux résultats des enquêtes judiciaires, s’ils sont contradictoires avec les déclarations d’autres témoins ou criminologues et s’ils sont incompatibles avec des considérations pratiques.

Outre la propagande recyclée à laquelle j’ai fait allusion, cette approche unilatérale et naïve a donné lieu à des observations utiles et à des déclarations de témoins, mais au final, une grande partie de ses informations factuelles se révèle, après analyse de fond, tout simplement dénuée de réalité, voire techniquement impossible.

Les principes apparemment obsolètes de « vérité et d’honnêteté » dicteraient qu’un débat contradictoire vise à distinguer les faits de la fantaisie. À présent, les conférences n’étaient que polarisées: d’une part en quelque sorte « l’église avec des croyants » – les disciples de Rever et Verlinden, y compris les professeurs non spécialisés qui ne posaient pas de questions critiques pertinentes – et, d’autre part, ceux qui, après des années d’études, ne sont pas sans faille, mais qui maîtrisent suffisamment le dossier pour pouvoir dire quelque chose de significatif à ce sujet.

Selon l’expression flamande bien connue, Rever et Verlinden « s’en fichent comme d’une saucisse ». Verlinden a remercié les critiques sur Twitter pour avoir généré une attention supplémentaire pour le livre, révélant ainsi les motivations de son initiative. Rever s’est amusée à abuser de scientifiques critiques tels que Bert Ingelaere sur Twitter et en citant un article de Patrick Mbeko, un négationniste du génocide bien connu. Il décrit les soixante connaisseurs du Rwanda signataires de la pétition comme des  » prostitués intellectuels au service d’une cause nauséabonde « . En d’autres termes: payés par Kagame – l’accusation standard d’accusateurs sans arguments.

Quand j’ai demandé aux coorganisateurs si c’était le genre de débat qu’ils avaient en tête lorsqu’ils avaient invité Rever, il n’y a pas eu de réponse.

Cet article est disponible en flamand, https://www.ravage-webzine.nl/2019/10/22/judi-rever-en-de-academische-principes/

Rwanda : du fait d’une poignée de décideurs, la France peut être accusée de complicité de génocide

25 ans après les faits, nous – Français – ne connaissons toujours pas la réalité de l’implication de notre pays dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Il serait temps de sortir du déni car c’est le dernier génocide du XX° siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Mais ce n’est malheureusement pas ce que nous avons fait.

la culture du silence

Nous n’avons jamais cessé de livrer des armes aux génocidaires

Nous avons livré des armes aux génocidaires, avant le génocide, pendant et même après. Ce sont aujourd’hui des faits documentés, ils ont même été reconnus par Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée sans qui aucune décision du président Mitterrand ne pouvait être appliquée et pilotée. Son audition devant la commission de la Défense nationale en avril 2014 se passe de commentaires : la France a livré des armes aux génocidaires, mais c’était selon lui « sans rapport avec le génocide »…
Pendant l’opération Turquoise – l’intervention militaire « humanitaire » de la France –, ces livraisons ont été effectuées via l’aéroport de Goma au Zaïre, qui était alors la base opérationnelle avancée de notre opération et donc totalement sous contrôle de l’armée française. Aucune arme n’aurait pu être débarquée sans l’autorisation du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, car jamais mes compagnons d’armes ne l’auraient acceptée sans son accord. Et des livraisons d’armes aux forces gouvernementales qui commettaient le génocide n’ont jamais cessé, notamment par les avions de la société SPAIROPS.

Les archives de cette opération « humanitaire » sont bouclées

Sur la question clef de l’ouverture des archives de ces opérations, présentées comme « humanitaires », ces décideurs français n’hésitent pas à affirmer qu’ils sont favorables à leur ouverture, d’une main, tout en les bouclant depuis 25 ans avec l’autre main. C’est une de leur caractéristique que d’afficher le contraire de ce qu’ils font en réalité, comme avait d’ailleurs procédé le président François Hollande, probablement sur leurs conseils avisés, en annonçant l’ouverture des archives en 2015 et en se gardant bien de le faire. Ces mêmes responsables s’assurent régulièrement, auprès de l’Institut François Mitterrand comme du ministère de la Défense, qu’aucune initiative ne sera prise en la matière, surtout que nous ne puissions pas savoir ce qui a été fait en réalité « au nom de la France », en notre nom.
Le Rwanda est sans doute un désastre français, le Tchernobyl de nos interventions extérieures. Et lorsque l’amiral Lanxade annonce à Sciences Po Paris le 20 mars qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda et là on verra que jamais de telles instructions n’ont été données… », il faut s’attendre au pire. Nous attendions une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes nos archives, il nous faut maintenant craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué, d’un placard à balais dirigé par un haut fonctionnaire sans autonomie, débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause.

Les décideurs de ce fiasco essayent encore d’inverser les responsabilités

Mais pire encore, non contents de s’être trompés, ces décideurs français cherchent de plus à inverser les responsabilités. Ils ont été parfaitement informés par la DGSE que les extrémistes hutu avaient assassiné le président Habyarimana en avril 1994 pour s’emparer du pouvoir, qui allait leur échapper, et mettre à exécution leur solution finale. Le rapport balistique demandé par la justice française en 2012 a confirmé techniquement l’analyse de la DGSE. Alors pourquoi ces responsables français continuent aujourd’hui encore à affirmer que le FPR aurait abattu l’avion du président rwandais, pourquoi continuent-ils à insinuer que « des Tutsi auraient provoqué le génocide des Tutsi » ?
Pourtant il n’y a pas d’alternative à la réalité. Le génocide des Tutsi n’a pas été un mouvement de vengeance spontané et incontrôlé d’une foule de sauvages, bien au contraire le génocide des Tutsi était une entreprise sophistiquée et machiavélique menée par une organisation implacable, préparée et financée depuis plusieurs années. Ce génocide a « conduit » chaque jour plus de 10.000 personnes à la mort, pendant 100 jours, 15 fois Oradour sur Glane pendant 3 mois et 10 jours. Alors pourquoi nos décideurs inversent-ils les responsabilités, pourquoi transforment-ils les bourreaux en victimes ?

Du fait de leurs décisions et de leur comportement, le président François Mitterrand, son secrétaire général Hubert Védrine comme l’amiral Lanxade son chef d’état-major des armées, nous ont mis dans une situation inacceptable : la France peut être accusée de complicité de génocide.
Et ce n’est pas en nous enfermant dans le déni qu’ils échapperont à leurs responsabilités, car c’est un déni de démocratie, un déni de la réalité et un déni de la vie.

[cet article reprend la conclusion du débat organisé à Sciences Po le 20 mars 2019 face à l’amiral Lanxade.
Il a été publié par Le Monde du 6 avril 2019, sous le titre Guillaume Ancel : « Le Rwanda est sans doute un désastre français »
Il complète l’article précédent, le génocide que nous aurions dû empêcher]

Rwanda, le génocide contre les Tutsi, le génocide que nous aurions dû empêcher

 

Depuis plusieurs années, je questionne le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je ne devrais pas dire la France, mais plutôt une poignée de décideurs français, qui ont sans doute voulu soutenir un régime pour maintenir ce pays dans leur zone d’influence.
C’est l’histoire d’un Déni, un déni de démocratie, un déni de la vérité, un déni de la vie.

La France entre secrètement en guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR), qu’elle assimile aux Tutsi

Cette histoire commence en 1990.
L’Etat français est entré secrètement en guerre au Rwanda, en l’absence de tout débat démocratique. Nos soldats sont allés soutenir un régime qui présentait tous les signes d’une volonté génocidaire, c’est à dire la destruction d’un groupe social, les Tutsi.
Et nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée, exclusivement composée de Hutu, et de leur livrer massivement des armes. Nous nous sommes aussi battus à leurs côtés contre leurs ennemis du FPR que nous assimilions aux Tutsi, en nous inscrivant de fait dans leur idéologie génocidaire.
Mes camarades artilleurs ont ainsi stoppé plusieurs offensives du FPR, faisant des centaines de morts dans des combats qui n’étaient pas les nôtres et qui sont occultés aujourd’hui encore par l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées à cette époque, quand bien même le général Didier Tauzin décrit ces combats avec un enthousiasme inquiétant.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Lorsque nos « amis » rwandais du régime Habyarimana nous parlaient de leur volonté de liquider les Tutsi, lorsqu’ils nous parlaient de leur « solution finale », nous détournions le regard. Nous avons même envoyé un officier de gendarmerie pour les aider à mieux organiser le fichage de leurs ennemis de l’intérieur.
Nous avons mis à l’écart toute critique, comme celles du général Jean Varret qui dirigeait alors la « coopération militaire ». C’est une absence totale de débat qui prévalait dans cette politique décidée exclusivement par l’Elysée et qui nous impliquait de plus en plus aveuglément face à la préparation et à l’organisation du génocide.
Est-ce notre arrogance qui nous a laissé penser que nous contrôlions la situation, alors que nous n’avons jamais cessé d’être manipulés par les extrémistes hutu, qui peut-être fascinaient certains d’entre nous ?
1993, le président Habyarimana accepte de signer des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR, alors que Paris était plus que mitigé, certains à l’Elysée se désespérant de donner trop de pouvoir à ceux qu’ils appelaient les « khmers noirs ». L’un des conseillers du président disait même : « Arusha, c’est Munich ». Le soutien à ces accords de paix est l’un des principaux arguments des décideurs de l’époque mais ils ont oublié leurs réticences, ils ont oublié qu’ils ont continué à livrer massivement des armes au régime Habyarimana, ils ont oublié la suite des événements…

Un génocide perpétré par des extrémistes qui n’ont jamais perdu le soutien de Paris

6 avril 1994, le président Habyarimana rentre de Tanzanie où il a accepté les modalités de partage du pouvoir avec le FPR. Son avion va se poser sur l’aéroport de Kigali, la capitale du Rwanda. Il est abattu par un tir double de missiles. Cet assassinat du président Habyarimana n’est pas le « déclencheur » du génocide, c’est la première étape d’un coup d’Etat mené par des extrémistes hutu qui s’emparent du pouvoir pour mener « leur » génocide, qu’ils préparent et financent depuis plusieurs années.
Malgré la disparition des boîtes noires de l’avion, le rapport balistique demandé par la justice française a permis d’établir en 2012 que les missiles, des SAM16, avaient été tirés par 3/4 avant, du camp militaire de Kanombe, le camp des unités d’élite de l’armée rwandaise, formées par la France encore à cette date. Ce camp de Kanombe avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide.


J’ai rarement lu un rapport balistique aussi clair. Et je l’affirme avec d’autant plus de force que l’expérimentation de ces missiles portables a été mon premier métier. Il n’y a plus de doutes aujourd’hui sur l’origine des tirs et sur les organisateurs de l’attentat : ce sont des extrémistes hutu, comme l’avait analysé la DGSE dès le départ. On peut dès lors s’interroger sur les manipulations – disparition de la boîte noire et diffusion de fausses informations – qui ont pollué l’enquête judiciaire et les esprits jusqu’à maintenant.
Le 7 avril 1994, les extrémistes hutu assassinent la Première ministre, une démocrate, et massacrent mes camarades belges qui ont essayé de la défendre. Ils se débarrassent de tous ceux qui pourraient faire obstacle à leur prise du pouvoir.
François de Grossouvre, conseiller Afrique du président Mitterrand, se suicide à l’Elysée pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées.
Le 8 avril, les pires extrémistes hutu constituent un « gouvernement intérimaire », le GIR, dans les locaux de l’ambassade de France. Ce gouvernement va faire voler en éclats les accords d’Arusha et conduire le génocide, préparé pendant des années sous notre nez : pendant 100 jours, ils vont massacrer un million de personnes, adultes, enfants et vieillards, d’une manière systématique et implacable, à raison de 10 000 morts par jour, 15 fois Oradour-sur-Glane tous les jours, pendant trois mois et 10 jours.

Et pourtant, ces génocidaires ne perdront jamais le soutien de Paris.
Les émissaires du GIR sont reçus à l’Elysée fin avril, en plein génocide, et des armes leurs sont livrées régulièrement.
Le 10 juin 1994, la France organise les 50èmes commémorations d’Oradour-sur-Glane. « Plus jamais ça » répétera le président Mitterrand dans un discours émouvant. « Plus jamais ça » alors que « ça » est justement en train de se commettre, sous nos yeux.
Le gouvernement génocidaire rwandais ne sera jamais condamné publiquement par l’Etat français. L’Elysée interviendra même pour qu’il ne soit pas arrêté par l’armée française quand il se réfugiera dans la zone Turquoise.

L’opération Turquoise, ultime tentative de conserver le contrôle ?

Le 22 juin 1994, au 75ème jour du génocide et alors que les forces gouvernementales perdent pied face au FPR – il est vrai que les forces gouvernementales dépensent plus d’énergie à massacrer les civils tutsi qu’à se battre contre les soldats du FPR –, la France déclenche l’opération Turquoise pour « stopper les massacres au Rwanda », sous mandat humanitaire de l’ONU.
Curieuse concordance de temps, alors que la France est gouvernée par ce curieux régime de cohabitation, Mitterrand-Balladur, où le partage des responsabilités est des plus équivoques entre les deux principaux partis français. Mais je vais laisser de côté ce débat politique pour rappeler simplement ce qui s’est passé sur le terrain des opérations, loin des salons feutrés de l’Elysée et de ses stratèges glacés.


Je participe à l’opération Turquoise comme officier d’artillerie, intégré dans une unité de combat de la Légion étrangère. Nous partons avec les meilleures unités de combat de l’armée française. Et nous débarquons aux côtés des génocidaires. La neutralité est massacrée d’emblée. L’ennemi, c’est le FPR. Imaginez si, 40 ans plus tôt, le Corps expéditionnaire français avait débarqué en 1944 du côté des Nazis…
D’abord nous essayons de remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire. Nous avons reçu l’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali, pour aller défendre ce gouvernement que nous soutenions, alors que la DGSE avait informé nos décideurs que celui-ci organisait les massacres de grande ampleur et qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité…
Cette mission n’a pas été effectuée, elle a été remplacée le 30 juin 1994 par l’ordre de stopper par la force les ennemis des génocidaires, le FPR. Je suis chargé de guider les bombardements de nos chasseurs, aux premières lueurs du 1er juillet.
Nous sommes arrêtés à la dernière minute, par l’Elysée, sans doute à cause du drame de Bisesero.

Avion de chasse Jaguar

L’affaire de Bisesero est emblématique de la duplicité de la politique française mais elle est aussi la démonstration du génocide par les forces gouvernementales.
Trois jours plus tôt, le 27 juin, mes camarades des forces spéciales patrouillent dans ces collines à l’ouest du Rwanda. Ils cherchent l’avant-garde du FPR. Malheureusement, ce ne sont pas les redoutables soldats du FPR qu’ils trouvent, mais des morts-vivants, des survivants des massacres perpétrés chaque jour par les forces gouvernementales, soldats de l’armée, gendarmes et milices qui sont si proches qu’on les confondrait.
Mes camarades promettent de revenir pour secourir ces rescapés, mais, de retour à leur base, ils reçoivent l’ordre de ne pas y retourner car ce n’est pas leur mission. Nous sommes venus pour stopper le FPR.
Mes compagnons d’armes sont ulcérés par cette situation indigne, alors ils décident trois jours après, le 30 juin, de désobéir sans le dire. Ils décident de « se perdre » pour retrouver ces rescapés et ils se font accompagner de suffisamment de journalistes pour que la situation ne puisse plus être cachée. Entre-temps, les deux-tiers des survivants de Bisesero ont été massacrés par les forces gouvernementales que nous continuions à soutenir de fait par notre présence même.
J’imagine sans peine combien il a dû être difficile pour l’Elysée d’expliquer Bisesero aux médias internationaux, ce que nous faisions dans cette mission « humanitaire ». Et c’est sans doute pour cela que ces décideurs ont renoncé à nous envoyer nous battre contre les seuls ennemis des génocidaires, les soldats du FPR.

Une mission humanitaire, d’une main…

À partir du 1er juillet 1994, nous allons effectivement accomplir une mission humanitaire, d’une main. Avec la compagnie de Légion étrangère dans laquelle je suis intégré, nous allons protéger le camp de réfugiés de Nyarushishi qui compte près de 10 000 rescapés. Nous allons aussi mener des missions de sauvetage de personnes menacées… dans la zone humanitaire sûre, car cette « ZHS » protégée par l’armée française n’est « sûre » que pour les forces génocidaires.

Opération d’extraction de la famille Correa

De l’autre main en effet, nous continuons à soutenir les génocidaires. D’abord nous protégeons leur fuite grâce à la ZHS : ils peuvent se replier avec armes et bagages ainsi que les réserves pillées à Kigali. Ils emmènent même la radio Mille Collines, leur média de la mort, que nous laissons traverser la zone Turquoise sans craindre le FPR.

Nous permettons aussi au gouvernement génocidaire de provoquer l’exode de leur population, un drame humanitaire qui fera quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Ce gouvernement est d’ailleurs exfiltré de la zone Turquoise, où l’Elysée intervient pour nous empêcher de les neutraliser. Les responsables du génocide sont escortés poliment par l’armée française jusqu’à la frontière zaïroise (future République démocratique du Congo) pour aller s’installer dans des camps de réfugiés de l’autre côté de la frontière et continuer leur « résistance ».


Nous aurions pu nous arrêter là, mais nous avons fait pire encore : nous leurs avons livré des armes. J’ai assisté, sur la base militaire française de Cyangugu, à une de ces livraisons d’armes qui étaient transportées par nos propres camions au « profit » des génocidaires. Nous avons ainsi transformé les camps de réfugiés au Zaïre en bases militaires, alors même que nous étions sous embargo de l’ONU et mandat humanitaire. Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout de leur rôle génocidaire à ce moment-là. Car ceux-ci le racontaient, ils s’en vantaient même…
Certes, nous n’avons jamais participé au génocide. Mais ce que nous avons fait s’appelle en français soutenir des génocidaires. Voilà en quoi a consisté aussi l’opération Turquoise.

Sarajevo, le goût amer de la récidive

Je suis effaré par ce que nous avons fait, mais j’ai peu de temps pour élaborer sur le sujet car nous récidivons avec Sarajevo. Nous partons avec une autre unité de Légion étrangère pour protéger d’une main la capitale bosniaque, tandis que de l’autre nous devons appliquer strictement l’ordre de ne pas s’en prendre aux agresseurs, parce qu’ils sont nos « amis serbes ». Nous assistons impuissants au martyr de Sarajevo. Le seul endroit où nous avons reçu l’ordre de « riposter sans tirer » et, bien pire, de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ».

TACP en guidage, Sarajevo 1995.

Mes camarades vont cependant désobéir pour reprendre le pont de la Verbanja et nous cacher derrière ce micro-événement qui masquera notre inaction contre les Serbes. Une politique qui va nous mener tout droit aux massacres de Srebrenica, auxquels nous allons assister, paralysés par une politique indigne consistant à protéger nos « amis », même quand ils deviennent des agresseurs, des tortionnaires et des massacreurs.
Un légionnaire, qui était avec moi au Rwanda, me demande combien de fois nous allons laisser se répéter cette même histoire…

25 ans de questionnements

Quel rôle a joué la France dans le génocide des Tutsi ?
Je m’interroge, je ne comprends pas ce que nous sommes venus faire sous un couvert humanitaire. Je ne comprends pas quel rôle nous avons joué dans ce génocide, le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Et je suis indigné quand je réalise que nous avons soutenu ces génocidaires, avant, pendant et même après le drame.
Je m’interroge au sein de l’armée, qui n’a jamais interdit un débat interne, mais qui en aucun ne peut être public. Rien ne doit être écrit, ni exporté en dehors de la « grande muette ».

la culture du silence

1998, Patrick de Saint-Exupéry publie une série d’articles dans Le Figaro. En réaction, une Mission d’information parlementaire (MIP) est constituée. Elle est présidée par Paul Quilès et doit faire la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Je demande à être auditionné par cette Mission, mais je suis immédiatement rappelé à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense qui me dépêche une conseillère. Elle est très claire, je suis sous « obligation de réserve » et c’est le ministre qui décide seul de qui pourra témoigner devant la MIP et même de ce qui pourra y être dit. Curieuse conception de la démocratie cependant je m’y plie, je crois aussi que je suis déjà méfiant quant au rôle réel de la MIP…
Je continue à parler du Rwanda, dans des cercles privés pour des discussions vite écourtées.

2005, je quitte l’armée, comme lieutenant-colonel. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a toujours très bien traité, mais je veux rentrer dans le monde des entreprises.
Cependant j’ai ce sujet en moi, au fond de ma poche et sans doute pas très loin du cœur. Alors qu’en faire ? Je rencontre à deux reprises deux grands reporters d’un très grand journal français. Je leur raconte mon témoignage, mais les deux me font la même réponse troublante : tout cela est connu, et ne présente plus guère d’intérêt…
Je suis désolé de ne pas avoir témoigné à temps et je me contente d’écrire partiellement ces souvenirs dans un petit roman, Vent sombre sur le lac Kivu, que je publie sans intention particulière puisque tout cela est réputé être connu. Mais cette « fiction » n’échappe pas à un ami qui est secrétaire général de la fondation Jean Jaurès, le think tank du Parti socialiste. Il m’invite à un colloque début 2014, qui prépare en réalité les vingtièmes commémorations du génocide.

 

Opération Turquoise au Rwanda, pendant le génocide des Tutsi (1994)

La séance est présidée, de fait, par Paul Quilès, l’ancien président de la Mission d’information parlementaire de 1998, la MIP.
Avec une naïveté déconcertante, je raconte mon témoignage, comment nous sommes intervenus du côté des génocidaires pour les remettre au pouvoir, comment nous avons ensuite protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés, alors que nous étions sous mandat humanitaire…
Aux quarante mâchoires qui se décrochent autour de la table, je comprends brusquement que mon témoignage n’est pas si connu. Et qu’il pose problème, en particulier quand Paul Quilès m’enjoint, avec une nervosité certaine, de ne pas témoigner publiquement « pour ne pas troubler l’image qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ».
Je décide alors de témoigner. Paul Quilès ignore sans doute que la première qualité d’un officier est de savoir dire non.

Je commence par France Culture. Mon témoignage fait mal, je suis un ancien officier supérieur de l’armée de terre, breveté de l’école de guerre et maintenant cadre dirigeant dans de grandes entreprises, je n’ai pas encore de fêlure au crâne.
Bien pire, je témoigne de ce que j’ai fait en opération, et ce morceau de réalité est définitivement incompatible avec la version officielle qui est une fable.
Les réactions sont immédiates, la plus intéressante est sans doute celle d’Hubert Védrine, l’ancien secrétaire général de l’Elysée. Il se précipite devant la commission de la Défense nationale, en avril 2014, pour leur asséner deux points importants :
« Le capitaine Ancel [je suis pourtant lieutenant-colonel] a été démenti par ses chefs ». La vérité est une question de hiérarchie dans son esprit, nous voilà rassurés…
Et puis, à un député qui ose le questionner sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assistée, Hubert Védrine s’emporte, « ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, […] ça n’a rien à voir avec le génocide ».
Voilà, la France a livré des armes au génocidaires, avant, pendant et même après le génocide, mais dans l’esprit de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, ça n’a pas de rapport avec le génocide…


Alors je continue à témoigner, une centaine de fois pour être sûr d’être bien entendu, quand je reçois un message très clair d’un grand service de l’Etat : « ce serait dommage, lorsque tu seras moins présent dans les médias, que tu te fasses écraser sur un passage piéton ».
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais c’est un peu compliqué. J’ai compris que j’avais aussi la possibilité d’écrire intégralement mon témoignage. Je publie en mars 2018 Rwanda, la fin du silence aux Belles Lettres, avec l’aide de Stéphane Audoin-Rouzeau, un grand professeur d’histoire des conflits contemporains. J’en recommande la lecture à tous ceux qui veulent juger par eux-mêmes.


J’ai publié mon témoignage intégral pour que ma mémoire ne puisse pas être effacée. Je l’ai écrit pour que le silence, des militaires comme des décideurs, ne se transforme pas en amnésie.

Une question de démocratie, de dignité et de décence

Je voudrais conclure ce récit par les raisons pour lesquelles je témoigne, trois sont essentielles.
Un sujet de démocratie d’abord, ou plutôt d’exigence démocratique à une époque où se multiplient les pressions sécuritaires pour réduire nos libertés et notre propre capacité de jugement. Nous avons le droit, nous avons le devoir de savoir. Cela pose la question de l’ouverture des archives de cette brillante opération « humanitaire », condition essentielle à la connaissance de la réalité. Car c’est à nous, citoyens français, qu’il appartient de juger de ce qui a été fait « au nom de la France ». Or, depuis 25 ans, ces archives sont soigneusement bouclées par des décideurs qui osent affirmer dans le même temps qu’il ne s’est rien passé, « qu’il n’y a rien dans ces archives »…
La deuxième raison est une question de dignité. Le métier militaire est difficile mais je l’ai aimé et j’ai apprécié plus encore le professionnalisme de mes compagnons d’armes. Alors je veux savoir pourquoi nous avons été compromis dans cette opération qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi et qui ne doit surtout jamais se reproduire. Lorsque j’entends le témoignage du coordinateur de la Croix-Rouge sur les livraisons d’armes via l’aéroport de Goma, qui était notre base opérationnelle, je ne peux imaginer que cela ait pu se dérouler sans l’accord du chef d’état-major des armées et sans une décision de l’Elysée.
Il s’agit enfin d’une question de Décence. En reconnaissant la vérité, nous pourrions honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su éviter, dans le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.

[Ce texte a été prononcé en grande partie lors du débat organisé par Sc Po Parisle 20 mars 2019
Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, l’histoire d’un déni,
Introduction par Jacques Semelin et Laurent Larcher
Amiral Lanxade à 33’ et 1h04
Guillaume Ancel, à 49’ et 1h12 (conclusion)
Questions des étudiants à 1h20]

VERBATIM sur « Rwanda, la fin du silence »


Rwanda, la fin du silence a suscité de nombreuses réactions, j’en publie quelques-unes en priant leurs auteurs de m’excuser d’avoir raccourci ainsi la richesse de leurs critiques :

Claude, moine cistercien, il était à Kigali au moment du déclenchement du génocide. Il écrit de Notre Dame des Neiges, en Ardèche.
« je vous dois un grand merci pour votre témoignage courageux, mais bien nécessaire pour crever le nuage de mensonges. »

Clotilde, étudiante
« C’est, pour moi et pour ma génération, ainsi que celles qui arrivent et celles qui existent depuis 25 ans, quelque chose d’essentiel. Nous avons besoin de savoir ce qui s’est passé, et pas seulement au Rwanda. J’espère sincèrement que la situation va évoluer rapidement. »

Franca, rescapée
« Merci de vous battre pour la vérité, notre vérité…
Bientôt 25 ans que le génocide des Tutsis a chamboulé la vie de tous rwandais ou ceux qui l’ont vu. J’avais presque 10 ans.
Chaque 7 avril, je redeviens cette petite fille pendant 3 mois. Après, je me redonne le droit de revivre normalement. Heureusement, que des gens comme vous sont là pour nous éclairer, nous aider à travailler sur notre mémoire collective qui flanche et la responsabilité de notre état. »

Joseph, ancien compagnon d’armes du 1º Spahi
« Je sais que tes écrits sont controversés, c’est la preuve que la vérité n’est pas bonne à dire.
Nous avons été engagés, dans ces conflits, avec des responsabilités différentes, mais nous avons la même perception des évènements. »

Madeleine, rescapée et journaliste
«  Je dois t’avouer que j’avais une certaine appréhension en l’ouvrant. Ces dernières années j’ai eu du mal à lire tout ce qui concerne le génocide et le rôle de la France. Ca réveille en moi un sentiment de tristesse, d’impuissance et de révolte stérile.
J’ai été agréablement piégée par ton écriture. Par moments, mon esprit s’égarait et j’avais l’impression de lire un récit d’aventure humaine ou plutôt inhumaine et non celui de l’extermination des miens et de la trahison de mon deuxième pays. Je voudrais tout simplement te dire « Merci ». »

Malick, officier saint cyrien, Côte d’Ivoire
« Avoir votre témoignage sur les cas de conscience que peuvent nous poser notre engagement dans l’armée est une chance incroyable pour le jeune officier que je suis.
Je vous envoie tous mes encouragements dans votre combat pour la vérité. Il est rare d’avoir l’audace, d’avoir un esprit critique dans l’armée et surtout dans la communauté de Saint Cyr. »

Nathalie, avocate
« J’ai beaucoup aimé aussi la description des légionnaires, dont on peut percevoir la droiture, la bravoure, l’esprit de corps. Un monde que je ne connais pas. J’ai lu ce matin une lettre ouverte d’un General de Saint Cyr. Je n’ai pas reconnu ton livre dans la critique qui est portée et je trouve que la façon dont on essaie de te blesser sonne faux. Pour ma part, je me félicite que tu n’aies pas écrit ce livre plus tôt. Collectivement, nous n’étions pas prêts à lire et entendre ton message. Alors, Merci d’avoir attendu, quelle qu’en soit la cause. J’espère que ta contribution permettra qu’on nous rende compte, vraiment de ce qui est accompli ou pas en notre nom. »

Roland, cheminot en chef
« Ton analyse politique sur les similitudes Turquoise / siège de Sarajevo me parait tout à fait pertinente .
Peut être le temps est il venu pour que la vérité apparaisse, grâce à la génération de dirigeants plus jeunes qui privilégieront l’intérêt du retour d’expérience, source de progrès, par rapport au confort de ceux qui ont décidé sans assumer en 1994. »

Thibaut, culture britannique
« Votre démarche est indispensable, et je pense en comprendre les (nombreuses) raisons. La France n’est pas un pays qui aime beaucoup l’autocritique et le pouvoir/société y est bien trop centralisé/ enfermé dans une bulle…
Etant résidant britannique depuis 15 ans, les retours d’expérience y sont beaucoup plus courants (dans le civil aussi), la « caste politique  » y est beaucoup moins protégée qu’en France, mais une carrière politique / militaire y est pour la grande majorité beaucoup plus courte… »

Thierry, conseil au Canada
« Au delà du fait que tu as une façon d’écrire intimiste et… presque comme si un ami de longue date te racontait une histoire d’une justesse incroyable, je ne peux qu’admirer le courage de ton geste. J’ose également mesurer le poids de ce que tu assumes dans ta démarche et le coût de ton intégrité. Je te remercie pour ce que tu fais, car plus globalement tu évoques, sans complaisance et sans jugement, des rouages qui sont en partie cause-racine du déclin de notre civilisation, tout en laissant au lecteur son libre arbitre… »

Valérie, accompagnatrice
J’ai lu ton livre et il m’a laissé une très vive émotion. […]
Bravo pour ta démarche que je salue.
Tu connais sûrement les paroles de la chanson de Julien Clerc qui me
reviennent inconsciemment ….même s’il ne s’agit que d’une chanson :
« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés
Comme une langue ancienne
Qu’on voudrait massacrer
Je veux être utile
À vivre et à rêver

J’ai reçu aussi cette critique, très sévère, que je laisse à la responsabilité de son auteur
Michel, ex agent secret ?
« J’ai vu tes interventions TV. Sans grand talent. Tu paraissais. Vieux. Triste. Revanchard. Vendeur de livres. Pas très au point au demeurant. Tu n’as jamais participé à la fête politique dont tu te targues. Je t’expliquerai un jour. On était deux du Service Action. Avant ton aventure programmée. Qui nous fait rire. […] Mais stp arrête. Ridicule. »

Je n’ai pas répertorié les insultes et les menaces, elles étaient trop nombreuses et vraiment mal écrites, à l’exception de celles de Jacques Hogard dont j’ai conservé ce florilège :
« mythomane, mégalomane, fabulateur […] animé d’une envie déclarée de nuire, de revanche, un subalterne en rupture de ban […] manipulé par des milieux bobos, de bobos de gauche, mondialistes, un peu antimilitaristes […] un esprit confus, gravement confus […] animé par la malhonnêteté et la méchanceté, un adepte des poisons intellectuels français : la repentance et le mensonge, et enfin un porteurs de valises du FPR, très marqués par les influences mondialiste, gauchiste, anti militariste […] un officier raté et un traître. »

Tout le monde n’est pas obligé de partager sa conception de la démocratie, de l’honneur militaire et du respect des anciens compagnons d’armes.

Rwanda, le président Macron va-t-il enterrer les archives françaises en guise de « travail de mémoire » ?

En 2018, le président Emmanuel Macron annonçait une initiative sur la recherche concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi et faisait une ouverture sur… l’ouverture des archives, tout en prenant de multiples précautions sur la difficulté de faire déclassifier ces documents qui sont bouclés depuis 25 ans, alors qu’ils sont censés retracer une opération « humanitaire » selon la version officielle.

« ce travail de mémoire, c’est un impératif et un devoir […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française.
Un travail de déclassification [des archives] a été engagé. Je ferai en sorte qu’il se poursuive […], je considère que c’est un élément important.
Il est temps de mener un travail [de mémoire] apaisé, documenté et d’y consacrer les moyens nécessaires. […] C’est ce que nous allons entreprendre en confiant cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir et qui sera chargé de faire progresser notre connaissance, justement, d’un des pires drames de la fin du XXème siècle. 
»

Les archives les plus intéressantes sont sans aucun doute à l’institut François Mitterrand que préside Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien. Puis dans l’ordre d’intérêt, viennent évidemment celles du ministère de la Défense, tout particulièrement les « brillantes » analyses de la DRM (direction du renseignement militaire) taraudée de protéger un régime indéfendable, et bien sûr les archives de l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda pendant le génocide des Tutsi.

Quel rôle la France a réellement joué dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La version officielle de cette opération est bien connue, elle a encore été rappelée par l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, lors d’une conférence organisée à Sciences Po Paris le 20 mars 2019, une opération strictement humanitaire. « Circulez, il n’y a rien à voir » a répété celui qui explique sans sourciller ce que nous devons en penser, alors même que les témoignages se multiplient sur la duplicité de l’intervention française, de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud au général Jean Varret. Une intervention décidée par l’Elysée, qui a apporté un soutien de fait aux génocidaires.

Mais l’amiral Lanxade a annoncé à cette occasion, avec un sourire en coin, qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda »  qui montrera « qu’il n’y a rien dans les archives », il faut donc s’attendre au pire.

Voir l’article de Jean-François Dupaquier

Nous attendons une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes ces archives, faut-il craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué,  débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause ?

Ce serait regrettable, car la seule chose qu’attendent les rescapés du dernier génocide du XX° siècle comme les Français qui s’intéressent à ce drame, c’est de connaître la vérité.

Le président Macron marcherait alors dans les pas de son prédécesseur, le courageux François Hollande qui avait annoncé l’ouverture des archives en 2015 pour neutraliser le débat et qui s’était bien gardé de le faire en réalité.

Ce ne sont pas les archives qui seraient enterrées par le président de la République française, c’est notre mémoire et notre honneur.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

Encore faudrait-il avoir accès aux archives sur le rôle de la France au Rwanda qui restent largement filtrées, voire interdites, malgré les annonces officielles et les promesses présidentielles. Le président de la République François Hollande a annoncé lui-même en 2015 qu’elles seraient (enfin) ouvertes.
Mais ces archives sont demeurées inaccessibles, la palme de la mauvaise foi revenant à la mandataire des documents de François Mitterrand pour qui ces papiers sont « déclassifiés, mais non consultables ». C’est la réponse faite par écrit à un ami scientifique, François, qui n’est pas sans rappeler cet ordre que j’avais reçu pendant le siège de Sarajevo, « riposter, sans tirer »… ”

L’Etat français a-t-il rompu avec cette politique de déni face au génocide des Tutsi au Rwanda ?

Le ministère des Affaires étrangères vient de publier sur son site internet un communiqué pour le moins surprenant concernant le Rwanda,

A la question « à quelques jours de la commémoration du génocide rwandais [sic], l’ouverture promise des archives françaises est-elle effective ? La commission d’historiens franco-rwandaise annoncée par le président Emmanuel Macron a-t-elle commencé ses travaux ? », le ministère des Affaires étrangères répond, sans scrupules, « qu’un travail important a déjà été effectué en matière de communication et de déclassification des documents concernés. Il se poursuit, en coordination avec les autres ministères compétents. »

la culture du silence

En réalité, le problème est que rien n’a été fait sur ces sujets : aucun document n’a en effet été déclassifié et l’Institut François Mitterrand, présidé par Hubert Védrine, continue à répondre que les documents sensibles de l’Elysée sont « ouverts mais non consultables ».
Quant à la ministre de la Défense, Florence Parly, elle a exprimé en juin 2018 une position pour le moins fermée aux députés, en affirmant que « certains tentent de réécrire l’Histoire et tiennent des propos inacceptables » et elle n’a fait procéder à aucune déclassification de ces archives, parmi lesquelles celles de la Direction du renseignement militaire seraient pourtant lourdes  d’enseignement.

Les rares documents publiés récemment sont issus d’enquêtes judiciaires et ont été révélés par des journalistes d’investigation, comme cette note de la DGSE du 22 septembre 1994 qui informait nos décideurs de la réalité de l’assassinat du président Habyarimana par des extrémistes hutu, ce qui n’a pas empêché les autorités françaises de continuer à les soutenir.

Afficher une volonté et faire son contraire est la marque de nombreux politiques, le président François Hollande avait même déclaré le 7 avril 2015 qu’il avait décidé d’ouvrir ces archives, notamment celles de l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda, tout en se gardant bien de le faire en réalité.
François Hollande avait sans doute été rattrapé par des documents plus que compromettants et préféré y renoncer pour préserver le président François Mitterrand et son ancien secrétaire général, Hubert Védrine.
Il aurait pu néanmoins éviter de mentir publiquement aux Français.

Ce serait presque risible s’il ne s’agissait d’un génocide, le génocide des Tutsi au Rwanda pour lequel la France a joué un rôle indécent. Et grâce à ces manœuvres dilatoires, une poignée de décideurs français peuvent échapper à leurs responsabilités en cachant depuis 25 ans des erreurs dramatiques, peut-être même criminelles.

L’Etat français a-t-il rompu avec cette politique de déni face au génocide des Tutsi ? Car le rôle de la France dans le génocide des Tutsi est d’abord l’histoire d’un déni.

Stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires, mission principale de l’opération Turquoise

La mission principale de cette opération Turquoise, l’intervention militaire « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, était en réalité de stopper les soldats du FPR, les ennemis des génocidaires.

D’abord nous avons débarqué avec les meilleures unités de combat de l’armée française, appuyées par des avions de chasse, ce qui en soit laissait peu de doutes sur la véritable intention de cette opération.

Si au moins ce déploiement de forces avait été pour combattre les génocidaires, mais l’objectif central était de se battre contre le FPR, que nous assimilions aux Tutsi, dans un état d’esprit largement influencé par nos amis et alliés du régime Habyarimana. L’ennemi, c’était le FPR.

On y retrouve une forme d’arrogance très française, dans cette conviction que nous n’aurions aucun mal à contrôler ces « braves » extrémistes hutu qui s’étaient pourtant emparés du pouvoir en assassinant leur président. En réalité, nous n’avons jamais compris combien nous avions été manipulés, car ils n’ont jamais cessé de nous manipuler.

Le deuxième fait extraordinairement troublant dans le lancement de l’opération Turquoise a été notre « débarquement » au milieu des forces génocidaires, un peu comme si le Corps expéditionnaire français à la fin de la deuxième guerre mondiale avait débarqué du côté de l’armée nazie en 1944, pour stopper l’avancée de l’armée rouge. A l’Elysée, comme dans les état-majors, on parlait des khmers noirs pour qualifier le FPR, « les forces Tutsi ».

Notre « neutralité » était défaillante depuis le début, surtout après avoir combattu pendant quatre années  pour ces alliés aux idées criminelles, qui ne s’étaient jamais cachés de vouloir liquider les Tutsi, certains parlaient même de « solution finale ». Tant pis pour ceux, comme le général Jean Varret, qui osèrent alerter l’Elysée.

Nous nous déployons donc au milieu des génocidaires en juin 1994, en essayant de ne pas regarder le sang dont ils étaient couverts, de ne pas écouter les récits odieux dont ils se vantaient, de ne pas voir ce qui se déroulait sous nos yeux comme à Bisesero.

il nous a même semblé cohérent, dans ce contexte, que notre premier ordre d’opération soit de mener un raid  terrestre jusqu’à la capitale du Rwanda, Kigali, et de remettre en place le gouvernement que nous soutenions depuis quatre ans.

Néanmoins cet ordre n’a pas été effectué, il a été supprimé avec précaution pour être remplacé par une nouvelle mission : stopper le FPR par la force, avec des bombardements que je devais guider au premières lueurs du 1° juillet.

Et s’il  n’y avait pas eu le drame de Bisesero, révélé au monde entier la veille, il est fort probable que nous aurions mené la mission principale de cette intervention « humanitaire », stopper le FPR en lui faisant la guerre.

Voilà comment nous nous sommes rendus complices de ce drame, en cherchant à combattre les ennemis des génocidaires et en soutenant de fait ces derniers, sans limites de raison ni de durée.

Avion de chasse Jaguar

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[30 juin 1994, 83º jour du génocide] « nous avons reçu l’ordre de stopper l’avancée des soldats du FPR.
Colin part cette nuit pour diriger le dispositif mis en place en bordure de la forêt de Nyungwe et je dois les rejoindre à l’aube en hélico, avec les derniers renforts, pour déclencher les frappes aériennes dont ils auront nécessairement besoin.
[…] Dans notre jargon, c’est un coup d’arrêt, qui consiste à bloquer brutalement l’avancée ennemie par une embuscade solidement adossée au massif forestier, à un endroit précis qu’ils ne pourront contourner.
[…] En parallèle se déroule le drame de Bisesero, collines proches où ces mêmes forces spéciales ont découvert trois jours auparavant, le 27 juin, les rescapés des massacres conduits quotidiennement par des éléments du gouvernement rwandais. Les forces spéciales ont alors reçu l’ordre… de ne pas y retourner. Mais en ce 30 juin, plusieurs de leurs cadres choqués par la situation ont décidé de « se perdre » pour retrouver les rescapés, attirer l’attention des médias et forcer le commandement à leur porter enfin secours.
Ce 30 juin donc, les équipes des forces spéciales sont en réalité mobilisées pour cette mission de secours, et c’est pour cela que nous devons reprendre la mission principale de cette opération humanitaire, qui est de stopper les soldats du FPR. »

En voulant stopper les ennemis des génocidaires, ne nous sommes-nous pas mis dans une situation inacceptable, celle de complicité ?