De la culture du silence (ép 4) Pour que le silence ne devienne pas amnésie.

En fait je n’ai jamais pu en parler

En février 2017. Douze ans plus tard, je suis sur le point de publier un témoignage sur le siège de Sarajevo lorsque je rencontre Denis pendant une conférence nocturne au Louvre. Il était l’un de mes compagnons d’arme à Sarajevo. Je veux discuter avec lui de ces événements mais je sens son immense réticence. Il accepte que je l’invite à déjeuner à Balard, avant de me poser un magistral lapin, prétextant une panne de portable… Il se résout finalement à me retrouver place de la Sorbonne, aussi coincé que s’il se rendait à une consultation médicale. Je lui explique mon récit, son écriture difficile, mon besoin de dire ce qui s’est passé alors que nous pensions protéger cette capitale assiégée. Sa réaction est surprenante,
– Guillaume, pourquoi veux-tu raconter Sarajevo alors qu’il ne s’est rien passé ?
Et avec une conviction inébranlable, Denis m’explique que Sarajevo n’était qu’une opération parmi la quinzaine à laquelle il a participé, de l’Afghanistan au Mali et il ne comprend pas l’intérêt particulier que je porte à ce non-événement. Il est tellement convaincu que je finis par douter, douter de mes souvenirs, de mon carnet d’opérations, des faits mêmes. Ne devrais-je pas demander une pause à mon éditeur et revoir de fond en comble ce récit dont mon camarade n’a pas de souvenir ?
Changement de balles, après une demi-heure, nous commandons un deuxième verre, et Denis change de registre,
– En fait, je n’ai jamais connu de pire situation, mais j’ai appris grâce à cette expérience et nous avons tout fait ensuite pour que cela ne puisse plus jamais se reproduire…
Quel soulagement d’entendre que cela a bien existé, mais son discours maintenant est qu’il en a fait quelque chose de positif, d’apprenant, tandis que j’en tire un récit désespérant. Au bout d’une heure, nous levons le camp sur ce quasi accord : Sarajevo a été une catastrophe.
Nous quittons le café et redescendons le boulevard Saint-Michel en silence, je le raccompagne à son métro sous une pluie nocturne… mon camarade s’arrête, il me prend le bras, son regard est trouble,
– Je ne t’ai pas dis une chose, en fait, je n’ai jamais pu parler de Sarajevo…

Vent glacial sur Sarajevo, témoignage, collection Mémoires de guerre, Les Belles Lettres, mai 2017

En mai 2017. Mon témoignage, Vent glacial sur Sarajevo, est publié par les éditions des Belles Lettres dans leur collection Mémoires de guerre. Un vent glacial, c’est ce que je ressens lorsque je pense à cette opération.
J’attends avec une certaine appréhension le retour de mes anciens compagnons d’arme. Marc, dont j’ai toujours craint la froideur et la distance avec les événements, m’écrit pourtant ceci :
« Ce que tu décris est absolument juste, avec une écriture simple et percutante, trop ! J’ai dû le lire a petite dose… je m’y suis tellement retrouvé. […] Il m’arrive encore aujourd’hui, trop souvent, de revivre ces périodes, y compris la nuit. J’ai vu la Centrafrique et sa sauvagerie, j’ai vu le Darfour et son inhumanité totale, j’ai vu le Tchad et sa souffrance, et pourtant, rien ne m’a marqué autant que Sarajevo. Je n’arrive pas l’expliquer et n’ai pas envie non plus […] »

Des fantômes les accompagnent

J’ai aussi été sévèrement critiqué par un ancien conseiller du président de la République, il est vrai que j’ai raconté des faits, pas des intentions. Et cette culture du silence des militaires, évoquée plus haut, n’aide pas nos responsables politiques à prendre pleine conscience de la réalité de ce qu’ils ont décidé et qu’ils peuvent même confondre avec leur habile communication. Mais nous, pouvons-nous le croire sans disparaître ?
En écrivant ce livre, un exercice lent et d’innombrables remises en question, j’ai eu le sentiment troublant de revoir les scènes que je décris, y compris celles dont je ne souhaitais pas forcément me souvenir, des fantômes les accompagnent. Ils ressurgissent du plus profond de ma mémoire, intimement liés aux sentiments qui m’ont marqué pendant cette opération : le doute plutôt que la confiance, l’inquiétude de ne pas comprendre ce qui se joue en réalité, le soupçon que la confusion du moment puisse camoufler des actions que nous n’aurions jamais dû accepter et que nous avons cachées.

Pour que le silence ne devienne pas amnésie

Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence qui consiste à taire ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Elle peut sembler nous protéger, mais en réalité elle nous expose bien au-delà de nos propres responsabilités. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Cela n’est pas sans me rappeler la génération de militaires qui nous a précédé, celle qui a connu la guerre d’Algérie et qui n’a pas pu en parler, celle qui n’a pas pu dire ce qu’elle avait vécu en réalité et qui disparaît de nos mémoires sans l’avoir partagée.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier aussi du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.

Partager ces faits, c’est respecter nos propres existences, éviter que ces « événements » ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et ne viennent nous hanter tandis que nos horizons se rétrécissent.

 

Pourquoi Vents sombres sur le lac Kivu ?

Oui pourquoi ce titre ?

Le roman devait s’appeler « carnets d’opération de la Capitaine Victoire Guillaumin », ce qui est la forme de présentation du récit, un logbook ou journal de marche comme j’en tenais un d’ailleurs pour chacune de mes opérations. Avec un regret, celui de ne pas savoir dessiner, j’aurais aimé rapporter des croquis ou des aquarelles, mais tout le monde n’est pas Delacroix.

Le roman a été proposé en version test à un groupe de 10 lecteurs, très différents mais certains retours étaient parfaitement unanimes dont la nécessité de trouver un titre de roman et pas de forme de récit.

Vous vous souvenez peut-être que je voulais initialement écrire un polar ethnologique et c’est en hommage à Tony Hillerman que j’ai utilisé « Vent sombre », le titre d’un de ces meilleurs romans qui a donné lieu aussi à un film avec Fred Ward et Lou Diamond Phillips. « Vent » me permettait aussi d’évoquer les collines du Rwanda plantées d’eucalyptus dont les feuilles bruissent au moindre souffle, ce qui donne une impression étonnante que le vent souffle en permanence.

« Vents sombres » est bien sûr une évocation du drame rwandais, ces vents sombres qui ont balayé une société pourtant prospère et souriante, le pays des milles collines. Sombre évoque enfin l’aspect du lac Kivu, ce grand lac qui sépare le Rwanda  du Zaïre/Congo et dont les eaux sont froides, profondes, souvent inquiétantes car très peu fréquentées. J’ai du mal à décrire les couleurs mais l’impression qui me reste est le gris. Et ces vents sombres ont soufflé sur la Kivu pendant que les rescapés du génocide puis l’exode massif des populations hutues tentaient de le contourner pour s’échapper.

Genèse du livre Vents sombres sur le lac Kivu

Genèse du livre Vents sombres sur le lac Kivu

J’ai d’abord essayé d’écrire un polar ethnologique, genre que j’apprécie particulièrement, j’avais la matière pour l’ethno, nettement moins pour le polar, dont on n’imagine pas la difficulté de monter une intrigue qui se tienne sans plagier celles lues précédemment. Alors j’ai essayé un roman d’aventures, de « guerre », dans un contexte très particulier.

L’action se passe en effet au Rwanda, pendant l’opération française appelée Turquoise au printemps 1994, à laquelle j’avais personnellement participé comme officier dans une unité dédiée à la Légion étrangère.

J’ai recherché en premier de la matière dans mes propres souvenirs que je croyais profondément enfouis. En reconstituant la trame chronologique des évènements, j’ai « retrouvé » la plupart de cette matière et j’ai « inventé » celle dont je pensais ne pas me rappeler ou qui me manquait.

Une fois seulement ce premier travail achevé, j’ai exhumé le carnet d’opérations que je tenais presque quotidiennement au Rwanda, et j’ai confirmé la plupart des informations dont je voulais me servir, – à quelques inversions de date près -, les prénoms existaient tous même ceux que je croyais avoir inventés et j’ai donc dû les reprendre pour éviter toute polémique. Enfin, ce qui m’a le plus troublé est que pour décrire les mêmes situations 20 ans auparavant, j’avais utilisé pratiquement les mêmes mots…

Une brillante éditrice d’Actes Sud m’a alors aidé à reprendre toute cette matière pour en faire cette fois un roman, laisser tomber tout ce qui pouvait apparaître comme une justification ou un plaidoyer et construire un récit qui laisse les lecteurs libres de penser ce qu’ils veulent en observant cette société étrange qu’est une communauté militaire en opération, dans les circonstances dramatiques du génocide rwandais de 2014. Je pense qu’en cela, c’est aussi un roman ethnologique, mais pas seulement sur le Rwanda.

J’ai choisi comme personnage principal une femme, la capitaine Victoire Guillaumin, qui a un regard perçant et une détermination hors du commun. Elle observe et agit, elle est dans la réflexion et l’action, son récit se veut « apprenant » pour ceux qui veulent savoir comment se passe une opération de ce type. Victoire semble être un personnage de fiction, mais en réalité il existe beaucoup de Victoire Guillaumin et elles flanqueraient de sacrées raclées aux hommes si elles commandaient.

J’ai du mal à définir le genre de ce roman, récit d’aventures et d’observations,  dont le personnage principal est une femme dans un milieu par trop masculin, dans un environnement dramatique tout en m’étant bien gardé de raconter l’indicible d’un génocide. Je vous livre donc un récit « autrement », une œuvre de fiction romancée et donc inexacte, mais toujours vraisemblable.