Génocide des Tutsi au Rwanda, disparition de la boîte noire de l’avion du président Habyarimana, que fallait-il donc cacher ?

L’attentat contre l’avion du président Habyarimana, le 6 avril 1994, n’est pas la cause d’un génocide consistant en un « déchaînement de violence spontanée », mais il doit plutôt être considéré comme le premier acte d’un coup d’Etat qui marqua le début du génocide perpétré contre les Tutsi. Le changement de régime correspondra en effet avec le début des massacres qui avaient été préparés et organisés depuis des années par les extrémistes hutu.

Néanmoins, l’origine de cet attentat est une question clef dans la recherche des responsabilités sur le dernier génocide du XXème siècle et les enquêtes le concernant ont été marquées par deux décennies de confusions et de diversions. Commençons par la disparition de la boîte noire de l’avion du président.

La boîte noire de l’avion du président.

La « boîte noire » d’un avion est en réalité un enregistreur de vol, plutôt de couleur orange ou rouge, réputé résister à un crash et permettant de conserver les discussions radio et les paramètres de vol de l’avion.

La ‘Boite noire’, enregistreur de vol d’un Falcon 50 en juin 1994 au Bourget, France. (Photo by Alexis DUCLOS/Gamma-Rapho via Getty Images)

Dans le cas de l’assassinat du président Habyarimana, cette boîte noire a disparu.
Rappelons simplement que l’avion du président, un Falcon 50, a été abattu par un tir double de missiles portables sur lequel je reviendrai plus tard. L’avion explose alors qu’il allait atterrir sur l’aéroport de Kigali, les morceaux du Falcon s’écrasent à proximité de la résidence présidentielle. Le site du crash est immédiatement « sécurisé » par la garde présidentielle, et pourtant la boîte noire disparaît.

Pourquoi la boîte noire était-elle importante ?

En fait, ce sont les paramètres de vol qui ont le plus manqué dans l’enquête sur l’assassinat du président : ils auraient permis de reconstituer avec exactitude la trajectoire de son avion. Ces données, cumulées avec celles existantes sur l’impact et l’explosion, auraient permis de reconstituer assez précisément l’origine des tirs. De plus, il est très probable que les pilotes ont vu le tir des missiles (tirés par ¾ avant) et ont tenté une manœuvre d’évitement. Leur trajectoire – celle de l’avion – était alors le miroir de celle des missiles, facilitant encore la détermination de l’origine des tirs.
Autrement dit, la disparition de la boîte noire a considérablement gêné la reconstitution d’une partie cruciale des faits, l’origine géographique des tirs. Il faudra toute la détermination des juges français pour obtenir un rapport d’expertise, remarquable sur la qualité et la quantité des données croisées, pour déterminer enfin – 18 ans après les faits – que les missiles avaient été tirés d’une zone (le camp de Kanombe) contrôlée par l’unité d’élite de l’armée gouvernementale, le bataillon para-commando, celui-là même qui était entraîné par des « conseillers » français. La disparition de la boîte noire a donc pollué l’enquête judiciaire et ouvert le champ à des désinformations qui perdurent encore.

Mais qui a subtilisé la boîte noire ?

Des proches des commanditaires, en particulier des membres de la garde présidentielle ou du bataillon para-commando, ont pu la subtiliser, mais il est beaucoup plus vraisemblable que ce soit un officier français qui s’en soit chargé. Grégoire de Saint-Quentin, hier « conseiller » du chef de ce bataillon para-commando et aujourd’hui officier général, est le premier étranger à s’être rendu sur les lieux. Mais le plus troublant est qu’il est revenu sur le site après avoir appelé Paris de l’ambassade, pour une mission qui était sans doute de la retrouver à tout prix.
Je lui ai posé la question en 2014 et son silence sur le sujet m’a impressionné, comme s’il ne fallait en aucun cas que cela ne soit dit. Cependant, le propos n’est pas ici de critiquer cet officier général qui a agi sur ordre, mais plutôt de comprendre l’origine et l’objectif même de cet ordre, début de grandes manœuvres liées au paragraphe précédent : détenir la clef de détermination de l’origine des tirs et, en son absence, pouvoir dire ou faire dire n’importe quoi sur l’assassinat, y compris qu’il eut été commis par les adversaires des génocidaires, le Front patriotique rwandais (FPR dirigé par Paul Kagamé, actuel président du Rwanda).

Les manœuvres autour de la boîte noire.

Elles sont tellement nombreuses qu’un chat y perdait ses petits, ce qui fut le cas… Car aujourd’hui, plus personne n’a une idée claire de ce qui s’est passé lors de cet assassinat, alors que les conclusions du rapport d’expertise de la justice française permettent d’avancer sans crainte que le président a été assassiné par des extrémistes de son parti, inquiets de le voir partager le pouvoir avec leurs ennemis tutsi, dans le cadre des accords de paix d’Arusha.
Pour faire bref, il a d’abord été affirmé qu’il n’y avait pas de boîte noire dans cet avion, puis qu’elle avait disparu inopportunément avant qu’elle ne soit retrouvée miraculeusement au siège de l’ONU à New-York.
Cette dernière s’avérait être une falsification d’une boîte noire de Concorde. Il y a même eu un épisode tragi-comique du « barbouze » Paul Barril exhibant une boîte, noire effectivement, mais sans rapport avec un enregistreur de vol.
Le point commun de ces désinformations est qu’elles sont toutes passées par la France…

A suivre !