Rwanda : Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien.

Interviewé sur TV5 Monde par Mohamed Kaci sur les révélations de Mediapart, Hubert Védrine s’enferme dans un déni qui ne laisse pas espérer la moindre éclaircie.
L’agressivité de ses réponses et son habituelle esquive de tout sujet le mettant en question, comme les livraisons d’armes ou le refus de Mme Bertinotti d’ouvrir les archives du président Mitterrand sur le Rwanda, ne laissait pas espérer un quelconque début d’humilité ou d’interrogation sur sa responsabilité dans ce drame, car lorsqu’il parle de la France, c’est bien évidemment de lui dont Hubert Védrine parle.

L’ancien secrétaire général de L’Elysée se retranche volontiers derrière les propos des uns et des autres pour ne pas porter directement des thèses nauséabondes : il préfère citer « l’immense expert Filip Reyntjens » dont nous avons pourtant montré qu’il ne connaissait pas grand chose au sujet qu’il a voulu doctement traiter, et bien pire qu’il a été renseigné complaisamment par les génocidaires, dont le sinistre colonel Bagosora, le Himmler du génocide des Tutsi.

Quant au « travail extraordinaire de Judi Rever », il évoque sans doute sa formidable compilation de thèses négationnistes dans laquelle la journaliste canadienne a même essayé de vendre que des Tutsi avaient infiltré les interahamwes, les escadrons de la mort des génocidaires, pour les inciter à commettre le pire…
Passons sur les « généraux français [qui] ne sont pas assez interviewés », puisque même à la retraite ceux-ci gardent un lien avec le ministère des armées et ils sont donc tenus à la version officielle, définie par l’Etat.

Hubert Védrine n’aurait donc rien à se reprocher dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

« la France (Hubert Védrine) a seulement cherché à imposer un compromis politique au gouvernement hutu avec les accords de paix d’Arusha ». Il semble oublier qu’un conseiller de l’Elysée affirmait alors que « Arusha, c’est Munich » et que l’ambassadeur de France, en mars 93, soutenait la CDR (coalition pour la Défense de la République, les pires extrémistes) qui représentait à ses yeux le « nationalisme hutu », ce même ambassadeur jugeant dans un télégramme diplomatique que le Président Habyarimana, « un chef d’État qui a finalement tout raté », était à remplacer…
Drôle de soutien aux accords de paix d’Arusha dont la France, ou plutôt certains à l’Elysée semblent avoir mal vécu qu’une des exigences du FPR soit le départ des troupes françaises.

Mais le plus terrible n’est pas là, laissons M.Védrine affirmer qu’il ait au moins partiellement soutenu ces accords de paix. Cela rend alors totalement incompréhensible la suite de la politique qu’il défend encore aujourd’hui, d’avoir soutenu ensuite les extrémistes hutu qui se sont emparés du pouvoir avec l’assassinat du président Habyarimana et qui se sont empressés de défaire ces accords de paix en constituant un gouvernement sans aucun partage, dès le 8 avril 1994, dans les locaux de l’ambassade de France…

C’est ce gouvernement intérimaire, totalement contraire aux accords de paix d’Arusha, qui va conduire le génocide des Tutsi pendant 100 jours, à raison de 10.000 victimes par jour. Et c’est ce gouvernement génocidaire qui va bénéficier du soutien de l’Elysée pendant tout le génocide des Tutsi : ses émissaires seront reçus à l’Elysée en avril, des armes leurs seront régulièrement livrées et ce gouvernement ne sera jamais condamné publiquement par Paris, quand bien même la DGSE informait régulièrement nos décideurs que nous soutenions au Rwanda les organisateurs des massacres.

Il est vrai que dans l’esprit d’Hubert Védrine, les notes de la DGSE – service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français – seraient un «  ramassis de colportages et de ragots… ».
Quant à l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France, Hubert Védrine la dissocie désormais du génocide, il ne se souvient plus qu’elle n’a pas « eu lieu un an après » mais pendant le génocide des Tutsi et qu’il est justement reproché à cette intervention de ne s’en être jamais pris aux génocidaires, mais d’avoir protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés.

Enfin sur l’ouverture des archives, qu’il a surtout empêchée ces 25 dernières années, Hubert Védrine esquive maladroitement cette question cruciale et incompréhensible pour une mission « humanitaire », alors qu’il pourrait donner l’exemple avec les documents du président Mitterrand qui sont jusqu’à présent « ouverts, mais non consultables »…

Ne pas inverser les faits dans l’assassinat du président Habyarimana, petit rappel pour mieux informer Hubert Védrine sur le génocide des Tutsi au Rwanda

Le 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu par un tir double de missiles, alors qu’il vient se poser sur l’aéroport de Kigali. C’est la première étape du génocide des Tutsi qui fera un million de morts en 100 jours.
Les circonstances de l’assassinat ont fait polémique pendant 25 ans puisque des anciens responsables politiques français soutenaient que cet assassinat avait été commis par des Tutsi, rejetant ainsi une partie de la responsabilité de ce « crime des crimes » sur l’actuel président du Rwanda, Paul Kagamé.

Des circonstances difficiles à reconstituer, en particulier à cause des services de l’Etat français.

Depuis l’assassinat du président Habyarimana, des informations contradictoires ont été largement diffusées, notamment par la Direction du renseignement militaire (DRM), avec des « preuves » qui relèvent de l’affaire des Irlandais de Vincennes tant elles ont été trafiquées.
La plus connue d’entre elles est la fausse boîte noire retrouvée au siège de l’ONU à New York tandis que les vraies – car il y en avait deux – avaient été subtilisées sur les lieux du crash, probablement par Grégoire de Saint-Quentin, un officier français alors instructeur du bataillon para-commando rwandais.
L’autre preuve faisandée est ce magnifique « montage d’indices » où les génocidaires ont fourni eux-mêmes des photos et des numéros de missiles qui permettaient de remonter jusqu’à l’Ouganda, principal soutien du FPR et de Paul Kagamé. Ces « preuves » sont assez grossières, en particulier les photos qui montrent un missile… qui n’a pas encore tiré sur l’avion du président,

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

ou encore ces « témoins du FPR » qui n’étaient pas sur place ou aux fonctions qu’ils prétendent au moment des faits.

Il est intéressant de noter à ce stade que toutes ces « pièces à conviction » ont fait émerger une série d’experts auto-proclamés qui sont aujourd’hui empêtrés dans leurs propres convictions aux fondements pourtant nauséabonds. La plus jeune d’entre elle est une journaliste canadienne qui a rassemblé tout cela dans un recueil des thèses négationnistes et leur vétéran est désormais le professeur Filip Reyntjens qui ne pourra jamais accepter qu’il a dépassé depuis longtemps son seuil de compétences.
Néanmoins, ces « preuves alternatives » ont profondément abîmé le sujet, créant des polémiques sans fin jusqu’à ce que la justice française décide de demander à un panel d’experts (reconnus) un rapport balistique qui a été rendu en 2012.

Un rapport balistique qui apporte des certitudes techniques mais peu de conclusions.

Personnellement j’ai commencé ma carrière militaire dans ces missiles portables, que j’ai expérimentés pour l’armée française avec les spécialistes techniques et opérationnels de l’époque. J’ai lu avec un plaisir coupable les 400 pages de ce rapport balistique, dit « Poux Trévidic » du nom des magistrats instructeurs. Il est d’une très grande qualité, c’est un vrai travail de professionnels.

rapport d’experise justice française 2012

Ce qu’il nous apprend avec certitude, c’est que les missiles utilisés étaient des SAM16 et qu’ils ont été tirés en tandem par 3/4 avant, l’avion ayant été détruit par un seul d’entre eux, par explosion (secondaire) d’un réservoir de kérosène.
Les conclusions opérationnelles du rapport sont plus faibles, car les juges n’ont pas interrogé de spécialistes de l’utilisation de ces missiles et leur enquête va peu progresser par la suite :

– L’utilisation de SAM16 nous apprend peu de choses, car à l’époque, plus de 50 pays en disposaient dont la France.

– Le tir double en tandem de nuit montre que l’équipe qui a réalisé ce tir était des « super pros », sans doute en provenance de l’Europe de l’Est, les seuls qui avaient ce niveau d’entraînement sur SAM16. Cela n’indique pas pour autant la couleur de l’argent qui les a recrutés.

– Par contre, le fait que le tir ait eu lieu en 3/4 avant est fondamental, car il démâte les thèses de tir depuis le site de Masaka, portées notamment par Filip Reyntjens.
Masaka était en effet accessible au FPR qui aurait pu organiser un tir dans ces conditions, mais cette thèse a été démontée formellement par le rapport balistique, car ce tir serait venu au contraire par 3/4 arrière.
On peut retenir simplement que si les missiles avaient été tirés par l’arrière, ils auraient touché les tuyères des réacteurs ou l’empennage arrière de l’avion du président, alors qu’ils ont atteint le réservoir sous l’aile gauche.

Ce qui est choquant n’est pas que les porteurs de cette thèse se soient trompés, car ils avaient reçus moultes témoignages troublants, y compris d’anciens proches de Paul Kagamé qui voulaient manifestement régler des comptes avec ce dernier.
Cependant, une fois l’expertise balistique de 2012 connue, il n’était plus possible de défendre cette théorie d’un tir du FPR de Masaka, d’ailleurs abandonnée par la justice française.
Ces « experts » détrompés auraient pu faire évoluer leur théorie, mais loin de comprendre la portée du rapport balistique de la justice française, ils ont affiché leur haine du FPR comme principale motivation et ils ont commencé à contester crassement le rapport d’expertise en racontant des sornettes, dans lesquelles ils sont devenus maîtres.
Rappelons aussi que leur démarche initiale était loin d’être neutre, une partie de leurs informations ayant été fournie complaisamment par le colonel Bagosora lui-même, le Himmler du génocide des Tutsi.

Lettre du professeur Reyntjens accompagnant une « preuve » envoyée par le colonel Bagosora, un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi.

 

Un tir par 3/4 avant, tel qu’établi par le rapport d’expertise, montre que le site le plus probable est alors le camp de Kanombe, celui des unités d’élite de l’armée rwandaise, qu’entraînait d’ailleurs la France…

S’il n’y avait plus vraiment de doutes sur l’origine des tirs, cela n’indiquait pas pour autant quels en étaient les commanditaires.
Cependant, il ne faut pas avoir fait Saint-Cyr pour comprendre qu’il s’agissait vraisemblablement d’extrémistes hutu qui noyautaient ces unités d’élite, garde présidentielle et bataillon para-commando, à partir du moment où le tir avait été effectué de leur propre camp, un camp qu’avait d’ailleurs commandé le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide des Tutsi.

L’analyse de la DGSE change tout.

La note de la DGSE publiée le 6 février 2019 change radicalement l’interprétation des faits établis précédemment, parce qu’elle décrit une situation politique et opérationnelle parfaitement cohérente avec les faits démontrés techniquement :
Ce sont des extrémistes hutu, regroupés autour du principal organisateur du génocide des Tutsi, le colonel Bagosora, qui organisent l’assassinat du président comme la première étape de leur coup d’Etat.
Ils s’emparent du pouvoir, assassinent la première ministre et constituent un « gouvernement intérimaire rwandais » (GIR) regroupant les pires extrémistes. Ce gouvernement est totalement contraire aux accords d’Arusha qui prévoyaient un partage du pouvoir avec le FPR.

Pas plus que cela n’empêchera ce gouvernement fasciste de bénéficier du soutien de l’Etat français, y compris dans sa formation puisque ces extrémistes hutu organisent le GIR sous la houlette de l’ambassadeur de France, dans les locaux mêmes de notre ambassade à Kigali le 8 avril 1994.
L’Etat français ne condamnera jamais ce GIR, pourtant responsable du dernier génocide du XXème siècle.

Pourquoi les décideurs français de l’époque nous racontent une histoire sans rapport avec la réalité ?

Ce qui est fondamentalement gênant est que la note de la DGSE, destinée aux gouvernants de l’époque, date de septembre 1994 et fait référence à des informations plus anciennes encore.
Cela veut dire que depuis 25 ans les décideurs politiques et militaires français ont été informés, et même très bien informés, de ce qui s’est passé au début même du génocide.
Rappelons ici que la DGSE est le service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français, c’est donc son métier d’informer nos gouvernants et il l’a très bien fait.
Aussi lorsque Hubert Védrine, interrogé sur le sujet, répond qu’il y avait beaucoup de notes à l’époque, il se moque de nous, autant qu’un marin qui refuserait d’écouter les bulletins météo, ou alors il faudrait qu’il nous explique quelle était sa source alternative d’information, car à ma connaissance, il n’y a pas d’alternative à la réalité.

Si les décideurs français de l’époque, le premier d’entre eux étant Hubert Védrine alors secrétaire général de l’Elysée, ont été parfaitement informés, pourquoi soutiennent-ils depuis 25 ans une inversion des responsabilités, accusant des Tutsi d’être à l’origine de leur propre génocide ?
Cette thèse relève désormais du révisionnisme, il nous appartient de ne plus l’accepter et de demander enfin des comptes à ces décideurs qui se sont trompés et nous ont trompés.

Leurs raisonnements comme leurs propos sont désormais indécents.

Filip Reyntjens, le professeur qui n’accepte pas de s’être trompé

J’entretiens une relation très correcte avec le professeur Filip Reyntjens, expert belge sur le sujet du Rwanda. Juriste de formation, ancien conseiller du président Habyarimana, il a joué un rôle important au Rwanda puis dans les nombreuses enquêtes sur le génocide des Tutsi. J’apprécie sa détermination et sa capacité à débattre qui ne sont pas les qualités essentielles des parties prenantes sur le sujet.
Nous avons d’ailleurs longuement débattu de la question de l’assassinat du président Habyarimana, Filip Reyntjens défendant une attaque perpétrée par le FPR qui évidemment aurait un impact considérable sur la lecture même du génocide.
Mais une analyse de la DGSE, publiée le 6 février dernier, établit le contraire : ce sont des extrémistes hutu, organisés autour du colonel Bagosora, qui ont assassiné le président en abattant son avion, pour prendre le pouvoir et conduire leur « solution finale » contre les Tutsi, le dernier génocide du XXème siècle.
J’étais personnellement arrivé à ces conclusions après une fastidieuse analyse opérationnelle basée sur le rapport d’expertise balistique ordonné par la justice française (rapport couramment dénommé « Poux et Trévidic » de 2012, complété d’une expertise relative à l’examen d’une éventuelle manœuvre d’évitement) et mon expérience personnelle, puisque j’ai expérimenté et utilisé ce type de missiles pour l’armée française.
C’est l’objet de ces articles précédents :

Les fausses informations sur les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, le retour des Irlandais de Vincennes

Mais qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana ?

Cependant la publication de l’analyse de la DGSE change tout, parce que nos querelles d’experts n’intéressaient qu’un monde limité d’initiés qui se crêpent régulièrement le chignon, alors que ce travail des services officiels de renseignements extérieurs de la France, parfaitement clair, a informé dès septembre 1994 nos décideurs politiques sans qu’il y ait d’alternatives à la réalité. Dès lors, on se demande pourquoi Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, soutient une version inversée depuis 25 ans et cherche à tromper l’opinion publique française sur cette question qui avait été résolue dès le début.
Le cas de Filip Reyntjens est différent, car il a longuement enquêté sur le sujet et ignorait ces sources fiables. On peut comprendre que son analyse se soit égarée si l’on considère sa haine contre le FPR (difficile d’enquêter quand son parti est déjà pris), et qu’il connaît aussi mal les missiles portables que moi le droit constitutionnel, qui est plutôt sa partie. Il est plus regrettable qu’il se soit fait, à un moment, le relai des informations transmises par le colonel Bagosora, un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi condamné à 35 ans de prison par le Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Lettre du professeur Reyntjens accompagnant une « preuve » envoyée par le colonel Bagosora, un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi.

Je ne comprends pas comment nous avons pu accepter de polémiquer autour de « preuves » fabriquées par des génocidaires, comme si nous avions été demander à Himmler des raisons de douter des camps d’extermination pendant la Shoah…
A partir de là, il apparaît qu’une grande partie du travail du professeur Reyntjens a été pollué par les liens de proximité qu’il entretient avec des extrémistes hutu, et qui ne risquaient guère de lui fournir autre chose que des sources d’intoxication. Compte tenu de son expérience, il aurait dû rester en « tiers objectif » car ses réactions face à cette nouvelle donne vont faire de lui un avocat des génocidaires et ce serait parfaitement regrettable.
Par ailleurs, cela remet en cause le Que sais-je ? écrit sous sa direction pour les Presses Universitaires de France, et qui développe à l’envi des thèses que l’on peut clairement requalifier aujourd’hui de négationnistes.
Alors qu’arrivent les 25èmes commémorations du génocide des Tutsi, il serait temps d’en finir avec l’inversion des responsabilités et arrêter de faire porter aux victimes le rôle de bourreaux, car quoi qu’en ait pensé le professeur Reyntjens, c’est bien le FPR qui a balayé les génocidaires au Rwanda, tandis que l’armée française intervenait sur ordre, en protégeant leur fuite…

Note de la DGSE sur « les responsabilités de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana »

La sensibilité de la situation au Rwanda et l’implication de la France dans ce conflit mettait forcément la DGSE, service officiel de renseignement extérieur de la France, en grande vigilance. Par ailleurs, ces services avaient déterminé que les missiles portables anti-aériens constituaient une arme privilégiée pour les attentats, alors que la génération réellement efficace de ces armes (SAM16, Stinger RMP et Mistral) venait d’être mise au point à la fin des années 1980. La DGSE exerçait sur ces armes une surveillance critique des transferts, de munitions comme des équipes de tir réellement formées.

Note DGSE assassinat prdt habyarimana

Note DGSE assassinat du président Habyarimana, sept 1994, page 1

Cette note de la DGSE, très claire, sur « les responsabilités de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana », montre que cette affaire ne lui pas échappé et que cet assassinat est l’œuvre d’un réseau d’extrémistes hutu structuré autour d’Agathe Habyarimana, la femme du président réfugiée en France, et du sinistre colonel Bagosora qui fut l’un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi au Rwanda.

La France sait depuis le début qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana

Il est probable qu’au-delà des témoignages recueillis, cette note traduise aussi les observations directes de la DGSE, notamment sur « l’activité inhabituelle sur le camp de Kanombe » d’où le tir des missiles a eu lieu, comme l’a démontré en 2012 le rapport d’expertise de la justice française. Elle confirme donc l’origine de l’attentat.
Reportage de TV5 Monde
Autrement dit, la France sait depuis le début qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana. Cela rend plus énigmatique encore le fait que l’Etat français ait laissé commettre l’attentat et, surtout, continué à soutenir le régime extrémiste qui s’est emparé du pouvoir grâce à l’assassinat du président Habyarimana pour commettre le dernier génocide du XXème siècle, le seul que nous aurions pu empêcher.
Cette information de la DGSE interroge plus que jamais sur les manœuvres des négationnistes, 25 ans après les faits, qui essaient encore aujourd’hui de faire porter la responsabilité de l’attentat par le FPR, et donc les Tutsi, inversant les responsabilités dans ce crime des crimes, assassinant une deuxième fois le million de victimes de la folie meurtrière de ces extrémistes hutu, soutenus par l’Etat français pendant le génocide et après.

Article de Fabrice Arfi sur Mediapart

Article de Benoît Collombat sur France Inter

Rwanda, pourquoi avoir assassiné le président Habyarimana ?

Oui, pourquoi avoir assassiné le président Habyarimana, l’homme lige du « Hutu Power » au Rwanda ?

Parce qu’il ne l’était plus.
Le président Habyarimana montrait qu’il acceptait la solution de paix trouvée sous l’égide de l’OUA et de l’ONU, et qui partageait le pouvoir entre Hutu et Tutsi exilés, dont le retour au Rwanda était la principale revendication. Ces accords, signés le 4 août 1993 à Arusha, en Tanzanie (ce pays jouant le rôle de facilitateur), prévoyaient aussi le départ de toutes les forces étrangères. Mais il n’y en avait en réalité qu’une seule, la France.
Les extrémistes hutu se sont clairement sentis trahis, mais les représentants de la France qui avaient soutenu pendant quatre ans le pouvoir en place contre les « rebelles » du FPR ont-ils pensé qu’ils perdaient le contrôle de ce « petit pays », qu’ils avaient placé bien trop haut dans leur lutte contre l’influence anglo-saxonne et leur capacité à mener une guerre anti insurrectionnelle ?

La préparation de cet attentat n’a pas pu échapper à la DGSE.

Compte tenu de l’attention qui était portée d’une part au Rwanda dans cette période de fortes tensions et d’autre part aux missiles portables anti aériens (qui sont en réalité lourds, encombrants et fragiles) pour éviter une action terroriste, il a fallu aux organisateurs de l’attentat le « parapluie » de services secrets assez puissants pour que l’opération ne soit pas bloquée ou éventée.
Du fait des facteurs techniques exposés précédemment, il était impossible de préparer ce genre d’opération dans la discrétion. La lourdeur des préparatifs (acquisition et acheminement des missiles comme de l’équipe de mercenaires, reconnaissance et préparation du site de tir, planification et conduite de l’opération, protection du commando) n’a pas pu échapper à un service efficace comme la DGSE, qui en a informé les plus hautes autorités de l’Etat français.

Quel rôle la France a joué dans l’assassinat du président Habyarimana ?

A minima la France – tout du moins les quelques décideurs qui se sont sentis un tel pouvoir sans jamais en assumer la responsabilité – a laissé faire, au pire elle a participé et donné son feu vert. Ce qui est sûr aujourd’hui est que l’Etat français avait préparé une intervention imminente sur Kigali. Didier Tauzin, qui commandait alors le 1er RPIMa, le raconte très bien : il avait mis son régiment en alerte « dans l’heure » pour intervenir et il n’a pas compris que son départ ne soit pas confirmé. Le gouvernement de cohabitation s’est vraisemblablement opposé à la volonté de l’Elysée. Certes le président de la République est constitutionnellement le chef des armées, mais les « clefs du garage » sont au gouvernement, qui peut retarder sans difficulté l’exécution d’une telle opération.


Ce qui est troublant aussi, c’est le suicide de François de Grossouvre le premier jour du génocide, le 7 avril 1994. Lorsqu’il apprend l’assassinat du président Habyarimana, le conseiller Afrique du président de la République ne peut retenir sa colère : « les cons, ils n’auraient tout de même pas fait ça ! ». Il s’est suicidé en début de soirée, en se tirant une balle dans la tête, à l’Elysée.
Alors, quel rôle a joué la France dans l’assassinat du président Habyarimana au Rwanda, premier acte d’un coup d’Etat qui marqua le début du génocide perpétré contre les Tutsi ?
Quels décideurs de l’époque ont pris ces décisions dramatiques ou, pire encore, ont laissé agir un clan de faucons, au nom de la France ?
L’ouverture des archives, qui restent bloquées depuis 25 ans, permettrait de répondre à certaines de ces questions.

Les fausses informations sur les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, le retour des « Irlandais de Vincennes »

En attendant le rapport d’expertise ordonné par les juges Poux et Trévidic en 2012, l’assassinat du président Habyarimana (6 avril 1994) a donné lieu à une longue et assez inutile polémique sur la nature des missiles utilisés pour abattre son avion. Elle n’est pas anodine.

L’avion du président Habyarimana a bien été abattu par des SAM16

Les témoignages visuels, la trajectoire des missiles (tir par 3/4 avant) et leur correction terminale (leur capacité à frapper avant le point chaud qui les ferait sinon exploser en arrière des réacteurs) sont très caractéristiques à cette époque des seuls SAM16 d’origine soviétique et des Stinger RMP, une version nettement améliorée du Stinger américain non exporté alors.
La trajectoire aurait pu être aussi celle du missile français Mistral, déjà largement exporté en 1994 notamment au Qatar, mais dont la trace visuelle est radicalement différente de celle des SAM16 et Stinger. En effet, le missile français – dont j’ai dirigé l’expérimentation opérationnelle en 1989-1990 – n’est pas « propulsé en permanence » comme les deux autres, mais seulement accéléré à Mach 2,4 en moins de 2 secondes, ce qui le rend invisible une fois son booster éteint. Or les différents observateurs sont formels sur ce point : ils ont suivi la trace rouge-orangée des deux missiles qui visaient l’avion du président Habyarimana, y compris pour celui qui a dépassé l’avion sans le toucher.
Signalons au passage que si la localisation du site de tir n’avait pas été retardée, notamment par la disparition de la boîte noire de l’avion (cf. article précédent), il aurait été intéressant de procéder à la recherche des éjecteurs de ces missiles, qui sont des pièces sophistiquées très caractéristiques, « faciles » à chercher avec des détecteurs de métaux, mais paradoxalement difficiles à récupérer par les équipes de tir, surtout de nuit. En effet, les éjecteurs sont une particularité des missiles portables, ils évitent au tireur d’être grillés par la flamme du propulseur, ils sont emportés loin devant le tireur et constituent un marqueur du missile utilisé. Les éjecteurs auraient permis de tracer non seulement le type, mais surtout les numéros des missiles utilisés. Gageons qu’ils ont été récupérés et « perdus » depuis 25 ans…

Que nous apprend l’utilisation de SAM16 dans l’assassinat du président rwandais ?

En réalité pas grand-chose ! En effet, en 1994, les arsenaux de SAM16 étaient considérables (tous les anciens pays membres du pacte de Varsovie en étaient équipés) et de nombreux stocks étaient disponibles sur le marché international. Si certains voulaient en conclure que seul l’Ouganda – qui soutenait le FPR de Paul Kagamé – en disposait dans ce conflit, rappelons simplement que la France en avait acquis depuis 1989 pour le comparer et améliorer le Mistral, puis en avait saisi un stock pendant la première guerre du Golfe en 1991…
En 1994, plus d’une cinquantaine de pays disposait alors de SAM16 et (presque) tout le monde pouvait en acheter dans les anciens pays du bloc soviétique qui en était le fabriquant. Les accusations reposant sur le type de missile sont plus que vaines, elles sont malsaines.

Les Irlandais de Vincennes sont de retour.

Pour démontrer à tout prix quelque chose, en particulier quand on sait que c’est faux, il y a nécessité de fabriquer des preuves. Or, dans les semaines qui suivent l’assassinat, apparaît un témoignage accompagné de photos de missiles de SAM16 retrouvés « sur la place des tirs » (place démontée entre-temps par le rapport Poux/Trévidic…). Ces photos sont accompagnées opportunément des numéros de série qui seraient justement ceux de missiles livrés à l’Ouganda. Mince alors !
Le problème est que ces missiles n’ont pas été tirés, comme l’indique la présence de la coiffe de protection de l’auto-directeur (le bulbe pointu à l’avant du tube), à moins que ces photos n’aient été faites avant le tir, ce qui poserait un autre problème…

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

Donc ces photos ont été prises dans un arsenal ou montées à demeure pour étayer une thèse pour le moins provocatrice : les Tutsi auraient « déclenché » leur propre génocide. Cela peut sembler monstrueux, mais cette thèse nauséabonde fait encore l’objet d’un livre particulièrement abject d’une « reporter » canadienne, Judi Rever, qu’un éditeur sans scrupules a prévu de publier en France en 2019, comme l’a annoncé Hubert Védrine lors d’un colloque en décembre 2018. Si ces missiles ont indiqué quelque chose jusqu’ici, c’est la duplicité des génocidaires et de leurs défenseurs.
Cela n’est pas sans rappeler l’affaire des « Irlandais de Vincennes », cet épisode pitoyable où de futurs ex-gendarmes, menés par le capitaine Paul Barril, placent des preuves pour incriminer des Irlandais logés à Vincennes pour des attentats commis en France. Les Irlandais de Vincennes sont devenus la référence du montage de preuves et, dans le cas du Rwanda, il ne manquait plus que les cartes de visite des tireurs avec les tubes de missiles pour démontrer le pire.

De fausses preuves pour couvrir le pire.

Le circuit de diffusion de ces fausses informations nous apprend paradoxalement beaucoup plus que le type de missiles utilisés : ces « éléments » (en particulier les types et numéros de série des lance-missiles) ont été fournis par le colonel Bagosora, un des pires organisateurs du génocide des Tutsi, et ses « informations » ont été relayées de manière plus qu’insistante par la Direction du renseignement militaire (DRM), organisme du ministère français de la Défense. Le rôle de la DRM reste à établir dans les décisions dramatiques prises en France au sujet du Rwanda alors que la DGSE, le service officiel de renseignement extérieur de l’Etat, ne cessait de prévenir de la catastrophe et de l’urgence de condamner le gouvernement que la France s’évertuait à soutenir.
Ceci explique, en partie, le blocage de principe de la ministre de la Défense, Florence Parly, comme ses prédécesseurs, à l’idée même de déclassifier les archives militaires sur le Rwanda et notamment de l’intervention « humanitaire » Turquoise. Car non seulement nous avons formé les génocidaires de 1990 à 1994 en prenant garde de ne rien voir, mais nous les avons encore soutenus lorsqu’ils ont commis le pire pendant ces 100 jours de massacres, et même après le génocide lorsque nous les avons aidés à se réinstaller du côté Zaïrois, aujourd’hui République Démocratique du Congo.

Génocide des Tutsi au Rwanda, mais qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana ?

L’attentat contre l’avion du président Habyarimana, le 6 avril 1994, n’est pas la cause d’un génocide consistant en un « déchaînement de violence spontanée », mais il doit plutôt être considéré comme le premier acte d’un coup d’Etat qui marqua le début du génocide perpétré contre les Tutsi. Le changement de régime correspondra en effet au début des massacres qui avaient été préparés et organisés depuis des années par les extrémistes hutu.

Qui a tiré sur l’avion du président rwandais ?

Des professionnels.
Pour réussir ce tir double, de nuit, il fallait une équipe particulièrement entraînée. L’utilisation de ces missiles anti-aériens portables est toujours présentée comme relevant d’une simplicité enfantine, mais leur utilisation dans des conditions « opérationnelles » relève d’une parfaite maîtrise technique : le créneau de tir est réduit par le temps court d’apparition de la cible (de l’ordre de deux minutes dans ce cas) et par l’utilisation d’une pile amorçable dont la durée de vie n’excède pas une minute. Les deux combinés font que, sans entraînement sérieux, la « chance » de tirer un avion est quasi nulle, d’autant qu’il faut une trentaine de secondes pour se mettre en position de tir avec le missile sur l’épaule et procéder à la séquence complète de tir (acquisition de la cible, amorçage de la pile, accrochage, surélévation de l’angle de tir et enfin seulement départ du missile). Enfin le tir double en tandem qui a été effectué cette nuit là – les deux missiles partant quasiment en parallèle – requiert une synchronisation parfaite, sinon le deuxième missile accroche le propulseur du premier et perd sa cible.

Autrement dit, ce ne sont pas des soldats d’une des factions rwandaises qui ont tiré, ils ne disposaient ni de simulateur, ni de l’expérience de tirs au pluriel, en tandem et de nuit.
A contrario, des équipes de tir de ce niveau étaient disponibles à cette époque du fait de la chute du mur de Berlin et de la déshérence d’unités bien formées et équipées dans les anciens pays de la sphère soviétique. Pour une somme relativement modeste (inférieure au demi-million de dollars de l’époque), il était possible de recruter un équipage de tir complet, au moins cinq personnes, avec les missiles nécessaires pour une telle opération, normalement quatre munitions et le double de batteries.
Donc, n’importe quelle faction pouvait se payer cette prestation, à condition d’échapper à la surveillance des services secrets des grands pays ou de bénéficier de leur soutien…

Carcasse du Falcon 50 du président Habyarimana après son crash.

Qui a commandité l’assassinat du président Habyarimana ?

Les extrémistes hutu qui se sont emparés du pouvoir et ont conduit le génocide des Tutsi.
Il a fallu attendre 18 ans et le rapport d’expertise ordonné par la justice française (rapport « Poux Trévidic » de 2012, complété d’une expertise relative à l’examen d’une éventuelle manœuvre d’évitement) pour déterminer l’origine géographique des tirs : les deux missiles ont été tirés de la zone du camp militaire rwandais de Kanombe où stationnait leur bataillon d’élite, le bataillon para-commando, entraîné à cette époque par la France. Cela ne laisse guère de doute sur le « camp des tireurs », tandis que les flammes de départ des missiles – plus de 100 m, incroyablement visibles de nuit – ne leurs auraient laissé aucune chance de s’échapper s’ils n’avaient été justement dans leur propre camp.
Il n’est donc plus problématique de conclure que ce sont les extrémistes hutu qui ont commandité et organisé l’assassinat du président Habyarimana, afin de prendre le pouvoir et déclencher le dernier génocide du XXème siècle, sous nos yeux… et avec l’assentiment de certains dirigeants de la France ?

Rappelons simplement que ces extrémistes hutu se sont emparés du pouvoir en éliminant non seulement le président Habyarimana (dans la nuit du 6 avril) mais aussi les opposants démocrates hutu, comme la Premier ministre Agathe Uwilingiyimana (le 7 avril). Ils ont constitué un « gouvernement intérimaire », formé en partie dans les locaux de l’ambassade de France le 8 avril 1994, gouvernement qui a conduit pendant 100 jours le génocide d’un million de Tutsi, sans jamais perdre le soutien de l’Etat français.