Livraison d’armes à nos alliés au Rwanda, les génocidaires.

Quelques informations et beaucoup d’interrogations.

Le 16 avril 2014, Hubert Védrine déclare devant la commission de la Défense nationale :
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide ».

L’ancien secrétaire général de l’Elysée réagit notamment à mon témoignage sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assisté pendant l’opération Turquoise, durant la seconde quinzaine de juillet 1994 alors que s’achève le génocide des Tutsi : un convoi d’environ 10 camions porte-conteneurs quitte la base de Cyangugu, que nous occupons avec la Légion étrangère, pour livrer cette cargaison aux forces génocidaires qui se sont installées dans des camps de réfugiés au Zaïre, de l’autre côté de la frontière que nous contrôlons aussi.
C’est une faute extrêmement lourde si l’on considère que nous agissions sous mandat humanitaire et embargo de l’ONU, et qu’à ce moment-là, nous savions tout de l’implication des forces gouvernementales (FAR, gendarmes et milices) dans le génocide des Tutsi puisque celles-ci ne s’en cachaient même pas et affirmaient vouloir terminer le travail…
Je voudrais apporter quelques précisions sur cette livraison et rappeler les nombreuses interrogations qui l’entourent.


L’armée française ne peut pas livrer ses armes.


En effet, les armées françaises sont équipées par la « délégation générale à l’armement » et ses arsenaux sont strictement surveillés par les services de l’Etat. Si le général Lafourcade (qui commandait l’opération Turquoise) ou même l’amiral Lanxade (chef d’état-major des armées) avait décidé de rééquiper des protagonistes au Rwanda – les forces génocidaires dans le cas présent –, ils n’avaient pas le pouvoir de livrer des armes de l’armée française ni d’acheter directement des stocks d’armes du type de celles utilisées localement (kalachnikov et fusils d’assaut R4 en l’occurrence).
Certes, les militaires de l’opération Turquoise disposaient d’un stock des armes confisquées dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS) – des milliers d’armes – même s’ils étaient loin d’avoir désarmé tous ceux qui passaient dans cette ZHS. Mais ce serait mal connaître l’organisation et la discipline militaire d’imaginer que livrer des armes confisquées puisse relever d’une initiative locale. Il aurait fallu « l’autorisation de l’armée », concrètement l’accord du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, pour une décision aussi sensible.


Une livraison d’armes


C’est bien ce à quoi j’ai assisté. Car s’il s’était agi de rendre les armes confisquées dans la zone de Cyangugu, trois camions auraient amplement suffi et j’aurais remarqué la disparition du stock qui était sous surveillance de la prévôté militaire (gendarmes en opération) sur la base même de Cyangugu.
J’insiste donc sur le fait que mon témoignage concerne une véritable livraison d’armes, c’est à dire un stock d’armes acheminé volontairement.
Ces armes, achetées à l’étranger et transportées par avion, ont fait l’objet de transactions que l’armée française ne pouvait pas mener. Il fallait l’intervention de grands services de l’Etat, comme la DGSE, et surtout le visa de l’Elysée pour mener une telle opération d’acquisition et d’acheminement d’armes à des belligérants. C’est le rôle du secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine à cette époque, de s’assurer que les décisions de l’Elysée (son président ou un conseiller non contestable) soient réalisées. Donc c’est sans doute lui qui a visé les « consignes » d’autoriser l’ambassade rwandaise en France à violer l’embargo sur les armes, autoriser aussi une banque comme la BNP à enfreindre la législation en assurant le paiement de cette transaction et, enfin, autoriser des intermédiaires à contracter auprès de marchands d’armes internationaux. L’armée française ne pouvait jouer aucun rôle dans cette partie, en dehors des conseils prodigués aux décideurs de l’Elysée par le général Quesnot, chef d’état-major particulier du président.


Le rôle de l’armée française.


Le problème des armes pour le Rwanda n’est pas que ce soit cher ou difficile à trouver, mais qu’il faut les transporter et les livrer sur un théâtre de guerre. Ces armes ne pouvaient être acheminées que par avion et ne pouvaient donc être débarquées pendant l’opération Turquoise que sur l’aéroport de Goma au Zaïre. Or Goma était la « base opérationnelle avancée » de l’armée française pendant cette intervention. Autrement dit, aucun avion, et a fortiori aucune cargaison, ne pouvait être débarqués sur la base de Goma sans l’accord de l’armée française, et donc sans l’autorisation de l’amiral Lanxade, seul responsable opérationnel comme il aime le rappeler. Par ailleurs, des témoignages précis, notamment celui de Walfroy Dauchy, montrent que certains « transitaires » étaient installés à demeure sur la base militaire française, puisqu’ils assuraient aussi le fret de l’opération Turquoise…
C’est ainsi que la société SPAIROPS, qui avait pour représentant Guillaume Victor-Thomas, assurait une partie du fret de l’opération militaire française. Et, parfois dans les mêmes avions, cette société faisait débarquer sur la base de Goma des caisses d’armes et de munitions à destination des forces que Paris avait choisi de continuer à soutenir, bien qu’elles soient en train de commettre un génocide.
L’implication de l’armée française continue ensuite dans le cas dont j’ai témoigné, puisqu’elle a dû assurer le transport par ses propres camions porte-conteneurs pour livrer cette cargaison à « bon port », en l’occurrence dans les camps de réfugiés au Zaïre qui deviendront ainsi des bases militaires arrières des forces génocidaires et qui leur permettront de continuer leur combat pendant des années.
Il est évident, mais je prends la précaution de l’écrire, que le chef d’état-major des armées n’aurait jamais pris une telle initiative, compromettant les militaires français dont je fais partie, sans l’autorisation du chef des armées – le président Mitterrand pour ces événements – et que cette décision devait être dûment confirmée, validée et suivie par Hubert Védrine, en tant que secrétaire général de l’Elysée.
Cela explique peut-être qu’Hubert Védrine reconnaît explicitement ces livraisons d’armes aux génocidaires, tout en affirmant qu’elles n’avaient pas de lien avec le génocide afin de protéger sa responsabilité.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »

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Rwanda : Jacques Lanxade, amiral politique ou responsable militaire ?

Jacques Lanxade, qui s’était montré particulièrement discret sur la question du rôle de la France dans le génocide des Tutsi, donne deux interviews successives au Monde puis à La Croix sur le Rwanda, avec un message clef : « c’est aux politiques de défendre les militaires ».

Le Monde

La Croix 

Cela paraîtrait simple s’il n’avait joué dans ce drame un rôle déterminant, mais largement sous-documenté puisque les archives de cette opération « humanitaire » restent bouclées…
Ses prises de parole indiquent d’abord une forme d’inquiétude, comme s’il était entendu jusqu’ici que la question du Rwanda ne pourrait pas être abordée, notamment après qu’elle eût été soigneusement coulée dans le béton de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès. Ce dernier s’exprime d’ailleurs, en parallèle, pour rappeler aux Français que nous pouvons dormir tranquilles puisqu’il nous dit (assure, jure, certifie, commande ?) qu’il ne s’est rien passé.

Des témoignages accablants 

Le problème est qu’un sous-officier a témoigné que nous avions formé les génocidaires. Mais celui-ci « avait été gravement blessé », sous-entendu « il a un pet’au casque, il ne tourne plus très rond… »
Puis un officier supérieur – au parcours on ne peut plus normal, le mien – témoigne que de nombreux aspects de l’opération Turquoise relèvent de la complicité avec les génocidaires, il est donc traité de « bobo gauchiste affabulateur ».
Cependant un aviateur vient confirmer une opération de frappe aérienne destinée à stopper le FPR – les ennemis des génocidaires – et cela devient « des élucubrations d’officiers subalternes » pour Jacques Lanxade.

Une protection pour ses soldats ou pour lui ?

Patatras ! Bernard Kouchner, ancien Ministre des affaires étrangères,  reconnaît plubliquement que la France a commis une « très lourde faute politique » en soutenant les génocidaires, et aussitôt l’amiral rappelle la liste des responsables politiques de l’époque, à l’exception notable d’Hubert Védrine pourtant secrétaire général de l’Elysée, et de Jean Christophe Mitterrand, conseiller Afrique… Et de conclure « qu’aucun président n’a clairement dit que les militaires français n’avaient fait qu’obéir aux ordres des responsables politiques et qu’il n’y avait donc rien à leur reprocher. »
Mais où se situe Jacques Lanxade alors qu’il était très proche du président Mitterrand ? Un amiral politique nommé plus tard ambassadeur ou un chef militaire qui se souciait de ses soldats (y compris des officiers « subalternes ») en particulier pour qu’ils ne soient pas employés au nom de la France à soutenir de fait des génocidaires ? Ou à protéger les assiégeants de la ville de Sarajevo, comme j’en ai témoigné dans Vent glacial sur Sarajevo ?

En affirmant que « c’est l’honneur des soldats de la France qui est réellement en jeu », la question de Jacques Lanxade est aussi pertinente que ses réponses sont ambiguës : s’inclut-il dans « ces militaires qui n’ont fait qu’obéir aux ordres des politiques » et qu’il faut protéger ? Ou a-t-il joué un rôle majeur dans cette opération Turquoise estimant qu’il était investi d’enjeux politiques qui  justifiaient le pire ?

Amiral politique ou responsable militaire…

 

Témoignage d’un aviateur français sur l’opération « humanitaire » Turquoise

Le reportage de Laurent Larcher dans La Croix du 24 juin 2018 apporte de nombreux éclairages sur l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le témoignage d’Oscar, aviateur engagé pendant l’opération Turquoise, est clair sur la totale ambiguïté de cette opération « strictement humanitaire » : son récit est complètement cohérent avec ce que je décris dans Rwanda, la fin du silence mais il est notable qu’Oscar veuille rester sous anonymat pour « ne pas s’attirer inutilement des ennuis »… il confirme aussi l’option envisagée d’action sur Kigali, mais surtout la nature anti-FPR de l’opération initiale et le pilotage par l’Elysée.

« Le 30 juin, les équipages sont convoqués à la nuit tombée. « Vous allez intervenir au petit matin pour “bloquer” les rebelles, car la tension monte sur le terrain […] Ils s’étaient envolés pour faire leur métier  : appuyer nos troupes au sol en frappant les rebelles. […] En 1994, engager la chasse dans une action de combat ne pouvait se faire que sous l’autorité du président de la République. »

La réponse de Hogard s’inscrit dans le déni en bloc, « Je peux vous assurer qu’il n’a jamais été question, le 30 juin et le 1er juillet, d’attaquer le FPR » et, confronté au témoignage d’Oscar, il persiste, « C’est du rêve. Rien de tout cela n’est exact. »
Lafourcade décide quant à lui de changer de version : après avoir nié ces faits pendant 4 ans, il déclare – à l’instar de l’amiral Lanxade deux semaines plus tôt – que cet engagement aérien a finalement bien existé mais dans un but exclusivement défensif,
« Cet épisode était une action tactique du niveau du commandant de secteur pour assurer la sécurité de son dispositif. La mise en place de ce mode d’action sous la forme d’un coup d’arrêt a été organisée à son initiative. »
Donc Lafourcade n’y est pour rien, même s’il met à mal ses affirmations « qu’aucune opération n’échappait à son contrôle et que tous les ordres d’opération auraient été publiés » alors que ceux-ci ne l’ont manifestement jamais été…

Pour mémoire, sa position affichée jusqu’ici était plutôt inverse :
LAFOURCADE – 10 JUILLET 2014
« Contrairement aux affabulations de certains irresponsables et idéologues engagés, François Léotard, dans une interview à RFI le 3 juillet, précise que la feuille de route de Turquoise ordonnait d’éviter la confrontation avec le FPR et qu’aucune offensive sur Kigali n’avait été planifiée. Pour ce qui me concerne, que ce soit pendant la préparation de l’opération ou lors du déploiement de la Force, j’affirme qu’aucun raid sur Kigali ou action contre le FPR n’ont été planifiés et que je n’ai jamais reçu ni donné d’ordres ou de directives pour bloquer le FPR. Tous les documents opérationnels en font foi. »

OPÉRATION TURQUOISE, AFFABULATIONS. UNE MISE AU POINT DU GÉNÉRAL LAFOURCADE

Dans son interview au journal La Croix, Lafourcade évacue les « accrochages » avec le FPR qui « n’auraient fait aucun mort » tandis que des unités de Turquoise sont intervenues notamment contre une « tentative d’incursion » du FPR, faisant une quinzaine de morts du côté de ces derniers, opération controversée à laquelle participa le capitaine François Lecointre.
Lafourcade est extrêmement mal à l’aise quand Laurent Larcher lui fait remarquer qu’il n’a rien fait contre les organisateurs du génocide – les membres du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) – qui ont pu protéger leur fuite vers le Zaïre grâce la zone humanitaire sûre organisée par l’opération Turquoise. Pourtant c’est exactement ce qu’il reprochait au général Dallaire, le commandant canadien des casques bleus. Mais Lafourcade n’hésite pas à se retrancher derrière l’absence de directives de l’ONU alors même que toute l’opération était pilotée par l’Elysée.

« C’était à l’ONU de nous le dire puisque nous agissions sous son mandat… et elle ne nous en a rien dit  ! »

Hogard m’avait pourtant affirmé sur place qu’il avait reçu des directives (françaises) très claires d’escorter les membres du GIR, sans les neutraliser, pour qu’ils aillent s’installer au Zaïre…

Une dernière mention sur les « regrets » de Lafourcade concernant le drame de Bisesero, pour lequel il affirme encore que « nous étions trop peu nombreux, au 27 juin, pour prendre le risque de nous déployer dans une zone où nous pouvions être accrochés par le FPR », alors que l’unité de combat du 2ºREI dans laquelle j’étais intégré n’a même pas été mise en alerte pour intervenir au profit des rescapés laissés à leurs bourreaux jusqu’au 30 juin.

Au-delà des contradictions et des revirements des « autorités militaires » qui sont payées pour assumer ce qui s’est passé, il me semble que le questionnement essentiel devrait porter sur les décisions politiques prises à l’époque, car le rôle de la France pendant l’opération Turquoise et plus largement sur le génocide des Tutsi était de leur ressort exclusif, sauf à penser qu’un « commandant de secteur » avait la possibilité de déclencher la guerre contre les ennemis des génocidaires. Ce ne sont pas des « détails » comme Hubert Védrine a cherché à me le vendre, mais des responsabilités que ces décideurs politiques doivent assumer sans se réfugier derrière le bouclier offert par mes compagnons d’arme.

Seuls l’ouverture réelle des archives et un travail sérieux d’historiens permettront de connaître la réalité.

Rwanda, l’opération Turquoise, un déni français

Le 22 juin 1994 commençait l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Une intervention limitée, à deux mois et moins de 3.000 militaires même si elle nécessitait des moyens considérables à l’échelle de la France.
Une intervention particulièrement controversée, avant même qu’elle ne débute, tant on a pu s’interroger sur les réelles motivations de la France qui soutenait depuis 4 ans un régime hutu faisant de la lutte contre le groupe social des Tutsi un axe majeur de sa politique.
Une intervention incroyablement ambiguë, au 75º jour du dernier génocide du XXº siècle qui fit un million de morts en 100 jours.
Incroyablement ambiguë car à aucun moment nous ne nous en sommes pris aux génocidaires.
Incroyablement ambiguë parce que nous nous sommes retrouvés aux côtés des forces gouvernementales – armée, gendarmes, miliciens – qui commettaient ce génocide.
Incroyablement ambiguë parce que nous avons soutenu de fait ces génocidaires, en essayant de les remettre au pouvoir, puis en protégeant leur fuite avec armes et bagages grâce à la « zone humanitaire sûre », avant de les installer et les réarmer dans des camps de réfugiés au Zaïre, l’actuelle République du Congo.

Une erreur politique majeure

Erreur politique majeure, car ce ne sont pas mes compagnons d’arme qui pouvaient décider d’une telle intervention, l’opération Turquoise s’est doublée d’un mensonge éhonté sur la complicité d’un crime imprescriptible. Depuis un quart de siècle, les archives du rôle de la France dans le génocide des Tutsi sont bouclées tandis que les responsables politiques qui n’ont pas le courage d’affronter la réalité essaient encore de se camoufler derrière une « opération strictement humanitaire » et osent invoquer « l’honneur de la France » pour ne pas assumer leurs responsabilités, notre responsabilité. Car nous citoyens français l’acceptons, entre indifférence noyée d’un trop plein d’actualité et distance avec un petit pays de l’Afrique des grands lacs. Un million de morts.

Après cette opération Turquoise, je me suis heurté à cette culture du silence propre à l’armée française, considérant que nous n’avons pas à discuter de décisions politiques, ni à les rapporter dans leur réalité plutôt que sous leur habile communication. J’ai vu ensuite l’œuvre d’enfouissement par des responsables politiques, comme si un génocide pouvait être enfoncé sous terre et disparaître. A la mission « d’information » parlementaire ont succédé l’injonction de son ancien président me recommandant de ne pas témoigner sur ce sujet « pour ne pas troubler l’esprit des Français », les insultes, les menaces, les pressions… ne pas raconter, ne pas gêner. On vient même, amicalement, de me recommander de ne pas mettre en cause Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée dans cette période si controversée, parce qu’il est tellement apprécié et soutenu « qu’on ne va tout de même pas lui reprocher des faits datant de 25 ans et qu’il est de toutes façons intouchable ».

UnE culture de l’irresponSabilité

Une culture de l’irresponsabilité, ne parlons que des succès pour ne contrarier personne et tant pis si demain nous assistons à la reproduction de telles erreurs, comme nous avons dû assister impuissants aux massacres de Srebrenica, un an après le Rwanda, parce que nous avions décidé secrètement de ne pas nous en prendre à nos amis serbes, les autorisant de fait à commettre les pires crimes.

J’ai publié mes témoignages aux Belles Lettres, Rwanda la fin du silence et Vent glacial sur Sarajevo, pour que les choses soient dîtes et que ma mémoire ne puisse plus être effacée ou enfouie. D’autres témoignages suivront et les arguments des négationnistes évolueront. Ils ont d’abord nié en bloc ce que je racontais, maintenant ils vont reconnaître que cela s’est passé mais doit être interprété différemment, à leur manière. Ils naviguent sans scrupules dans l’ère des « faits alternatifs ». Ils oublieront simplement que lors du dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher, nous n’avons rien trouvé de mieux à faire qu’intervenir du côté des génocidaires.

 

PUBLICATIONS

À la Une

Rwanda, la fin du silence

Rwanda, la fin du silence est le témoignage d’un officier sur l’opération Turquoise en 1994, l’intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

J’étais capitaine dans la Force d’action rapide, détaché
au sein d’une unité de combat de la Légion étrangère.
Je devais guider les frappes aériennes – les opérations de bombardement des avions de chasse – pendant cette opération « humanitaire »…

Je ne crois pas que nous ayons dit la réalité sur le rôle de la France dans ce conflit et j’ai donc voulu témoigner des opérations auxquelles j’ai directement participé. Je raconte dans ce récit, qui est construit comme mon journal d’opérations, ce que nous avons fait.

Ce livre est un témoignage sur la réalité de cette opération. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongés par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent de raconter, aujourd’hui encore, une fable aux Français.

Depuis 25 ans, je me demande comment nous avons pu intervenir au Rwanda sans jamais nous en prendre aux génocidaires. J’espère que ce témoignage permettra aux Français de décider qu’il est temps de savoir ce qui s’est passé dans cette opération menée en leur nom, que les archives seront enfin ouvertes et qu’un débat puisse avoir lieu sur notre rôle dans le dernier génocide du XXº siècle qui a fait 1 million de morts en 100 jours.

Je témoigne sur ce sujet pour que les choses soient dites et que nous puissions juger par nous-mêmes sans laisser à d’autres le soin de nous expliquer ce qu’il faut en penser.

Merci aux Belles Lettres de cette publication dans la collection Mémoires de guerre, pour que le silence  ne devienne pas amnésie.

[Au Rwanda, Le livre est disponible en version papier à Kigali auprès de la librairie Ikirezi. Contact : client@ikirezi.biz ]


Vent glacial sur Sarajevo

Vent glacial sur Sarajevo est un témoignage sur le siège de Sarajevo.

J’ai participé à l’opération d’interposition de l’ONU en 1995, la ville était encerclée depuis déjà trois ans et sa population soumise aux tirs quotidiens des canons serbes. Je dirigeais une équipe spéciale chargée de guider sur le terrain les frappes aériennes contre ces canons. Nous étions intégrés dans un bataillon de la Légion étrangère.

Un vent glacial ; c’est ce que j’ai ressenti quand nous avons pris conscience que la mission que nous devions mener n’était pas celle à laquelle nous étions préparés, et que nous nous sommes retrouvés pris au piège.

Vent glacial sur Sarajevo est un témoignage sur la réalité de cette opération qui a marqué ma génération. J’ai pris le temps de raconter ces soldats professionnels, mes compagnons d’arme, leur courage, raconter ces situations inextricables et cette capitale assiégée que nous n’avons pas su protéger.

Remerciements aux Belles Lettres, dont la collection « Mémoires de Guerre » publie des témoignages nécessaires à l’intelligence collective, remerciements spéciaux à Stéphane Audoin-Rouzeau, grand historien des conflits armés, qui a bien voulu préfacer ce livre dont je recommande la lecture à ceux qui aiment se faire leur propre opinion.


Vents sombres sur le lac Kivu

En 1994, la France est intervenue politiquement et militairement au Rwanda dans le dernier génocide du XXe siècle.
J’étais officier dans la Force d’Action Rapide et j’ai participé à cette opération « Turquoise ». Depuis longtemps, je souhaitais écrire sur ce sujet, et c’est une période de « transition professionnelle » qui m’a donné le temps de construire ce récit, sous forme de roman.  Il avait pour seule ambition de donner un éclairage sur la réalité d’une opération, au cœur de la Légion étrangère et au cœur de l’Afrique des Grands Lacs.

Ce témoignage a provoqué une vif débat car les faits qu’il relate ne sont pas compatibles avec la version officielle de l’opération Turquoise.
Alors qu’il devait s’agir d’une opération « purement humanitaire », la réalité des missions militaires que j’ai menées sur le terrain était des plus ambiguës. Alors que nous pouvions stopper les génocidaires, nous n’avons eu de cesse de freiner leurs ennemis. Alors que nous pouvions sauver des rescapés de Bisesero, nous n’avons même pas été sollicités pour leur porter secours. Alors que nous pouvions empêcher de nuire des criminels, nous leur avons permis de s’échapper et nous les avons réarmés dans des camps de réfugiés.
Je ne doute pas un instant que mes compagnons d’arme suivaient les ordres fixés par les responsables politiques de l’époque (gouvernement de cohabitation Mitterrand-Balladur) mais comment comprendre ce qui s’est passé et s’assurer qu’un tel drame ne puisse se reproduire si on ne connaît même pas les pièces du puzzle ?
J’ai conscience de n’apporter qu’une bien modeste contribution à la connaissance de la réalité, il faudrait beaucoup d’autres témoignages et l’ouverture réelle des archives pour que des historiens puissent enfin nous dire quel a été le rôle de la France dans le génocide des Tutsis, un million de victimes.

[Après ce roman, j’ai écrit l’intégralité de mon témoignage dans un récit aux Belles Lettre, Rwanda, la fin du silence, publié en mars 2018 et expliqué en début de cet article]

Juin 1994, préparation d’un raid sur Kigali : l’ambiguïté de l’opération Turquoise

« Nîmes, Gard (sud-est de la France).
22 juin 1994.

En fin d’après-midi, un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles :
Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
Cet ordre ne me surprend pas vraiment. J’apprécie les subtiles analyses de politique internationale et les débats sur la pertinence des interventions, mais en l’occurrence nous serons projetés à 6 000 km de la métropole pour faire notre métier, qui est de mener des opérations militaires, et celle-ci rentre dans nos cordes.
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.»

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Un raid sur Kigali, pour remettre au pouvoir le gouvernement rwandais ?

L’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali avec de l’appui aérien nous a été remis à Nîmes, juste avant notre départ le 22 juin, par le bureau Opérations du 2°REI.
Je m’étais surtout intéressé à la mission que nous devions nous préparer à exécuter, et je n’ai pas réellement porté d’attention à l’autorité émettrice ni à la date de publication, trop concentré sur les implications opérationnelles. Il s’agissait de s’emparer de la capitale Kigali par un raid terrestre à partir du Zaïre, j’en avais donc déduit sans trop d’efforts que nous allions remettre en place le gouvernement que nous soutenions à moins qu’on me démontre qu’il aurait pu exister une autre intention à cette opération offensive.
Nous, – les officiers et sous officiers qui avions des responsabilités de commandement dans cette compagnie de combat -, ne manifestions aucune surprise particulière, dans la mesure où cette opération semblait cohérente avec le soutien apporté au gouvernement rwandais jusque là et nous n’avions absolument pas connaissance de son rôle central dans le génocide en train de se commettre, pas plus que de l’implication de leurs forces armées…
Je sais, depuis peu, que le plus haut niveau de l’Etat français avait pourtant été informé, notamment par la DGSE (note du 04 mai 1994), mais ces décideurs politiques, pour des raisons que je serais curieux de connaître, ont non seulement rejeté ces informations mais plus encore ont jugé nécessaire de ne pas nous les diffuser. Il est vrai que dans le cas contraire, je suis sûr que beaucoup de mes camarades n’auraient pas accepté cette mission….

Mon souvenir est que nous devions lancer ce raid à partir de la base de Goma, ce qui nécessitait que la compagnie soit en ordre de combat (prête et complète). C’est un type d’opération auquel nous étions très entraînés dans la Force d’Action Rapide, dont c’était globalement le coeur de métier, porter des actions rapides et offensives pour éviter des engagements lourds et nettement plus coûteux ou compliqués.
Je n’ai pas gardé de souvenirs plus précis de cet ordre, parce qu’il appelait un ordre plus détaillé qui nous aurait été communiqué avant son exécution, il s’agissait en effet d’une manœuvre d’ensemble, pas d’une opération détaillée par unité de combat.

Cet ordre écrit, remis au moment du départ de Nîmes, a été soigneusement récupéré à Goma entre le 26 juin. Soigneusement récupéré par un officier d’état-major qui notait scrupuleusement le retour de chaque exemplaire numéroté et la présence de chacune des pages comme s’il s’agissait d’un document précieux, ce qui n’est pas la pratique en opération où les ordres sont en général détruits par les détenteurs eux-mêmes, au fur et à mesure de l’arrivée des ordres suivants. Cet ordre n’a d’ailleurs pas été remplacé, simplement retiré de la circulation…
Cela m’avait intrigué à l’époque, de même que l’atmosphère de flottement qui se ressentait à Goma alors que nous nous efforcions de reconstituer l’unité de combat disloquée par les problèmes de transport au départ (v les détails dans le roman, les pilotes de la société de transport affrétée se sont mis en grève, les hommes, les matériels et les munitions sont partis dans trois directions différentes…).
Est-ce que, si nous étions arrivés comme prévu sur l’aéroport de Goma en unité prête au combat dès le 23 juin, nous aurions dû exécuter cet ordre de raid sur Kigali ? Il semble que le débat avait lieu pendant notre déplacement même, alors que le dispositif initial, avec une forte composante d’appui aérien (avions de chasse) et des unités rompues à ce genre d’opération (REI, RICM, DBLE, …), était très ambivalent pour ne pas dire ambigu sur les intentions réelles de l’opération Turquoise

Un débat politique que nous ne connaissons toujours pas

j’imagine volontiers que ce débat sur l’orientation réelle de l’intervention Turquoise n’a pu se tenir qu’au plus niveau de l’Etat, avec son cortège de critiques, de faux semblants et d’intrigues.
Il est probable que cet ordre ait été préparé et diffusé hors dispositif normal de Turquoise, mais peu vraisemblable qu’il ait pu être un scénario préparé sans autorisation politique, il n’aurait pas été diffusé à une unité de combat, qui ne travaille pas sur des alternatives mais sur des actions…
Cet ordre écrit montre que le 22 juin 1994, au déclenchement de l’opération Turquoise, il existe encore des velléités de prise de contrôle de la capitale par la force (et la surprise). L’armée française s’emparant de la capitale d’un pays en guerre, c’est forcément contre le FPR, et sans aucun doute pour le « gouvernement légal »…
Par ailleurs, à ce moment là et dans les mois qui suivent l’opération Turquoise, cela ne choquait personne que la 1° partie de l’opération fut offensive (cf rapport de fin de mission et article de la revue de l’artillerie en ligne).

Étrangement, il eut été beaucoup plus simple pour ceux qui s’érigent en gardien de décisions prises par d’autres, d´expliquer qu’il y avait peu avoir des préparations contradictoires mais que cette option avait été abandonnée dès le départ, raison pour laquelle l’ordre avait été annulé (et manifestement effacé). A contrario leurs cries d’orfraie sont des plus inquiétants sur ce sujet, cela dénote d’un profond malaise sur la vraisemblance de la version qu’ils assument depuis 25 ans, l’intervention Turquoise déclenchée par la France dans un but purement humanitaire… Une version bien éloignée des errements que nous avons connus au niveau des unités opérationnelles, plus encore avec les frappes aériennes que nous devions effectuer contre le FPR, objet du prochain article…

Dossier 1 prépa raid sur Kigali

Un peu de documentation sur l’opération Turquoise au Rwanda

Je ne suis pas sûr que le débat politique sur le rôle de la France dans le drame rwandais se tiendra dans les conditions actuelles de température et d’hygrométrie de nos parlementaires…

La justice, les historiens, les journalistes d’investigation continuent leur travail d’exploration de ce sujet inabouti, et je donc mets en ligne quelques documents, à la disposition de ceux qui cherchent à reconstituer le puzzle des évènements.

Je regrette évidemment que mon roman sur l’opération Turquoise, Vents sombres sur le lac Kivu, soit aujourd’hui une des versions les moins romancées de cet épisode compliqué et j’invite ceux qui souhaitent en avoir une image réaliste à le lire.

rapport fin de mission Turquoise Rwanda 1994_Guillaume Ancel

rapport fin de mission Turquoise Rwanda 1994_Guillaume Ancel

Un rapport complet mais très synthétique, avec les références de l’archivage militaire.
Toute remarque sur l’aspect politique de cette mission était contrainte par le « devoir de réserve » et il m’avait été demandé expressément de ne pas en faire état par écrit. Les aspects traités sont donc surtout techniques.
Je le publie in extenso, même si les conclusions me semblent complétement obsolètes aujourd’hui, notamment sur l’absence de visibilité de MSF qui avait d’autres raisons.

 

article Nouvelle Revue d’Artillerie_Rwanda déc1994

article Nouvelle Revue de l'Artillerie Rwanda déc 1994
article Nouvelle Revue de l’Artillerie Rwanda déc 1994

Et puis, en guise d’illustration, cet article de fin 1994 dans la presse interne de l’armée de terre, – la très sérieuse Nouvelle Revue de l’Artillerie -, qui traite de manière technique mais sans ambiguïté de l’orientation initiale de la mission Turquoise.

Il est intéressant de noter le décalage avec le « réhabillage » construit dans les années suivantes, tel que décrit aujourd’hui encore dans la Version Officielle de cette opération, comme si nous devions cacher les décisions politiques prises à l’époque.