Livraison d’armes à nos alliés au Rwanda, les génocidaires.

Quelques informations et beaucoup d’interrogations.

Le 16 avril 2014, Hubert Védrine déclare devant la commission de la Défense nationale :
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide ».

L’ancien secrétaire général de l’Elysée réagit notamment à mon témoignage sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assisté pendant l’opération Turquoise, durant la seconde quinzaine de juillet 1994 alors que s’achève le génocide des Tutsi : un convoi d’environ 10 camions porte-conteneurs quitte la base de Cyangugu, que nous occupons avec la Légion étrangère, pour livrer cette cargaison aux forces génocidaires qui se sont installées dans des camps de réfugiés au Zaïre, de l’autre côté de la frontière que nous contrôlons aussi.
C’est une faute extrêmement lourde si l’on considère que nous agissions sous mandat humanitaire et embargo de l’ONU, et qu’à ce moment-là, nous savions tout de l’implication des forces gouvernementales (FAR, gendarmes et milices) dans le génocide des Tutsi puisque celles-ci ne s’en cachaient même pas et affirmaient vouloir terminer le travail…
Je voudrais apporter quelques précisions sur cette livraison et rappeler les nombreuses interrogations qui l’entourent.


L’armée française ne peut pas livrer ses armes.


En effet, les armées françaises sont équipées par la « délégation générale à l’armement » et ses arsenaux sont strictement surveillés par les services de l’Etat. Si le général Lafourcade (qui commandait l’opération Turquoise) ou même l’amiral Lanxade (chef d’état-major des armées) avait décidé de rééquiper des protagonistes au Rwanda – les forces génocidaires dans le cas présent –, ils n’avaient pas le pouvoir de livrer des armes de l’armée française ni d’acheter directement des stocks d’armes du type de celles utilisées localement (kalachnikov et fusils d’assaut R4 en l’occurrence).
Certes, les militaires de l’opération Turquoise disposaient d’un stock des armes confisquées dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS) – des milliers d’armes – même s’ils étaient loin d’avoir désarmé tous ceux qui passaient dans cette ZHS. Mais ce serait mal connaître l’organisation et la discipline militaire d’imaginer que livrer des armes confisquées puisse relever d’une initiative locale. Il aurait fallu « l’autorisation de l’armée », concrètement l’accord du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, pour une décision aussi sensible.


Une livraison d’armes


C’est bien ce à quoi j’ai assisté. Car s’il s’était agi de rendre les armes confisquées dans la zone de Cyangugu, trois camions auraient amplement suffi et j’aurais remarqué la disparition du stock qui était sous surveillance de la prévôté militaire (gendarmes en opération) sur la base même de Cyangugu.
J’insiste donc sur le fait que mon témoignage concerne une véritable livraison d’armes, c’est à dire un stock d’armes acheminé volontairement.
Ces armes, achetées à l’étranger et transportées par avion, ont fait l’objet de transactions que l’armée française ne pouvait pas mener. Il fallait l’intervention de grands services de l’Etat, comme la DGSE, et surtout le visa de l’Elysée pour mener une telle opération d’acquisition et d’acheminement d’armes à des belligérants. C’est le rôle du secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine à cette époque, de s’assurer que les décisions de l’Elysée (son président ou un conseiller non contestable) soient réalisées. Donc c’est sans doute lui qui a visé les « consignes » d’autoriser l’ambassade rwandaise en France à violer l’embargo sur les armes, autoriser aussi une banque comme la BNP à enfreindre la législation en assurant le paiement de cette transaction et, enfin, autoriser des intermédiaires à contracter auprès de marchands d’armes internationaux. L’armée française ne pouvait jouer aucun rôle dans cette partie, en dehors des conseils prodigués aux décideurs de l’Elysée par le général Quesnot, chef d’état-major particulier du président.


Le rôle de l’armée française.


Le problème des armes pour le Rwanda n’est pas que ce soit cher ou difficile à trouver, mais qu’il faut les transporter et les livrer sur un théâtre de guerre. Ces armes ne pouvaient être acheminées que par avion et ne pouvaient donc être débarquées pendant l’opération Turquoise que sur l’aéroport de Goma au Zaïre. Or Goma était la « base opérationnelle avancée » de l’armée française pendant cette intervention. Autrement dit, aucun avion, et a fortiori aucune cargaison, ne pouvait être débarqués sur la base de Goma sans l’accord de l’armée française, et donc sans l’autorisation de l’amiral Lanxade, seul responsable opérationnel comme il aime le rappeler. Par ailleurs, des témoignages précis, notamment celui de Walfroy Dauchy, montrent que certains « transitaires » étaient installés à demeure sur la base militaire française, puisqu’ils assuraient aussi le fret de l’opération Turquoise…
C’est ainsi que la société SPAIROPS, qui avait pour représentant Guillaume Victor-Thomas, assurait une partie du fret de l’opération militaire française. Et, parfois dans les mêmes avions, cette société faisait débarquer sur la base de Goma des caisses d’armes et de munitions à destination des forces que Paris avait choisi de continuer à soutenir, bien qu’elles soient en train de commettre un génocide.
L’implication de l’armée française continue ensuite dans le cas dont j’ai témoigné, puisqu’elle a dû assurer le transport par ses propres camions porte-conteneurs pour livrer cette cargaison à « bon port », en l’occurrence dans les camps de réfugiés au Zaïre qui deviendront ainsi des bases militaires arrières des forces génocidaires et qui leur permettront de continuer leur combat pendant des années.
Il est évident, mais je prends la précaution de l’écrire, que le chef d’état-major des armées n’aurait jamais pris une telle initiative, compromettant les militaires français dont je fais partie, sans l’autorisation du chef des armées – le président Mitterrand pour ces événements – et que cette décision devait être dûment confirmée, validée et suivie par Hubert Védrine, en tant que secrétaire général de l’Elysée.
Cela explique peut-être qu’Hubert Védrine reconnaît explicitement ces livraisons d’armes aux génocidaires, tout en affirmant qu’elles n’avaient pas de lien avec le génocide afin de protéger sa responsabilité.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »

Rwanda : préparation des milices, guerre insurrectionnelle et livraisons d’armes, « coopération technique » de la France.

Tout le monde a en tête ces images terrifiantes de milices répandant la mort pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Cent jours où vont disparaître un million de personnes, statistiquement 10 000 morts par jour pendant plus de trois mois, une industrie du massacre perpétrée dans une organisation aussi odieuse qu’efficace.

Ces milices n’étaient pas des bandes incontrôlables, mais des formations intégrées dans les forces gouvernementales, aux ordres du Gouvernement intérimaire rwandais, le GIR qui a pris le pouvoir grâce à l’assassinat du président Habyarimana.

Difficile de distinguer les miliciens des militaires

J’ai été frappé, pendant l’opération Turquoise, de voir si peu de différences entre les militaires des Forces armées rwandaises (FAR), les gendarmes et ces miliciens. Plutôt l’impression que c’était les mêmes, avec ou sans casquette…

Voilà ce que m’a écrit un expert sur le sujet :
Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, prétend que les armes livrées par la France n’ont pas servi à l’exécution du génocide, laissant entendre, à l’instar de nombreux dirigeants français qui cherchent à se blanchir, que les massacres n’auraient été exécutés qu’avec des machettes, des armes traditionnelles et des houes. C’est faux, toutes les armes ont été utilisées.
L’armée rwandaise, équipée par la France, a largement participé au génocide, de même que la gendarmerie et les milices. Les massacres commençaient en général par des tirs d’armes à feu et des lancers de grenades par les forces gouvernementales. Ceci parce que les Tutsi se défendaient par des lancers de pierre. Il fallait donc les attaquer à distance. Les machettes n’étaient utilisées qu’après que les victimes aient épuisé leurs moyens de défense.
Un certain nombre de massacres ont été menés en premier lieu par des militaires comme ceux de Kigali à partir du 7 avril 1994 perpétrés par les unités d’élite qui disposaient d’instructeurs et d’équipements français, les massacres de Gisenyi le 7 avril, de Butare après le 19 avril sont déclenchés aussi par des militaires, celui de Runyinya le 21 avril est perpétré par des soldats de l’école de sous-officiers de Butare, des militaires participent aux grandes attaques à Bisesero et au ratissage fin juin.
Les miliciens Interahamwe obtenaient des armes, fusils, kalachnikovs, grenades de l’armée rwandaise.
Il est difficile de distinguer les miliciens des militaires. Les journalistes français qui couvrent l’opération Turquoise parlent de recrues qui montent au front en désignant des jeunes habillés en civil et encadrés par des militaires.

Des armes pour les génocidaires, mais sans rapport avec le génocide ?

Voici la déclaration d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes qui ne pouvaient être autorisées que par la présidence de la République :
COMMISSION DE LA DÉFENSE : RETRANSCRIPTION DE L’AUDITION DE M. HUBERT VÉDRINE – MERCREDI 16 AVRIL 2014
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide. Et même les attaquants les plus violents contre la France n’ont jamais osé écrire ou raconter que le génocide lui-même, village après village, avait été fait avec des armes fournies par la France à l’armée rwandaise contre les attaques du FPR. Faut distinguer les deux. On peut le faire que si on a un peu de temps pour s’expliquer et dans un…, dans une sorte d’échange de bonne foi ».

Doctrine de la guerre insurrectionnelle

J’ai longtemps contesté l’idée que la formation de « milices d’autodéfense », l’appellation d’origine de ces milices, ait pu être une idée de la France. Malheureusement des documents et des témoignages semblent indiquer le contraire, sans que l’étendue de la responsabilité de l’Etat Français puisse être complètement mesurée jusqu’ici, faute d’ouverture des archives.
On sait aujourd’hui que ces milices étaient un concept de la guerre insurrectionnelle : mobiliser localement pour lutter contre une menace difficile à cerner et considérée – ou que l’on souhaite considérer – comme « diffuse ».
Au-delà du Front patriotique rwandais (FPR) qui menait une guerre plutôt classique que perdait systématiquement l’armée hutu du pouvoir (seuls les Hutu pouvaient intégrer l’armée rwandaise), ces milices étaient surtout le moyen de représenter la lutte contre les espions du FPR, de développer une atmosphère paranoïaque où « l’ennemi, c’est chacun des Tutsi », même quand il ne s’agit que d’un enfant ou d’un vieillard inoffensif.

Cette idée de milice et de guerre insurrectionnelle, je l’ai malheureusement entendue d’officiers du 1er RPIMa, qui intervenaient avec moi au Cambodge en 1992 et qui se vantaient de leurs compétences dans ce domaine. Ont-ils essaimé au Rwanda pendant ces quatre années où la France était de plus en plus engagée dans cette guerre contre le FPR sans aucun débat démocratique sur la politique menée ?

C’est malheureusement très probable, mais jusqu’à quel point les décideurs français de l’époque nous ont compromis dans la préparation de ces milices qui allaient assurer une grande partie de l’efficacité du génocide des Tutsi ?
Quant aux déclarations d’Hubert Védrine sur les livraisons d’armes à des génocidaires, je vous laisse seul juge.

Rwanda : Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien.

Interviewé sur TV5 Monde par Mohamed Kaci sur les révélations de Mediapart, Hubert Védrine s’enferme dans un déni qui ne laisse pas espérer la moindre éclaircie.
L’agressivité de ses réponses et son habituelle esquive de tout sujet le mettant en question, comme les livraisons d’armes ou le refus de Mme Bertinotti d’ouvrir les archives du président Mitterrand sur le Rwanda, ne laissait pas espérer un quelconque début d’humilité ou d’interrogation sur sa responsabilité dans ce drame, car lorsqu’il parle de la France, c’est bien évidemment de lui dont Hubert Védrine parle.

L’ancien secrétaire général de L’Elysée se retranche volontiers derrière les propos des uns et des autres pour ne pas porter directement des thèses nauséabondes : il préfère citer « l’immense expert Filip Reyntjens » dont nous avons pourtant montré qu’il ne connaissait pas grand chose au sujet qu’il a voulu doctement traiter, et bien pire qu’il a été renseigné complaisamment par les génocidaires, dont le sinistre colonel Bagosora, le Himmler du génocide des Tutsi.

Quant au « travail extraordinaire de Judi Rever », il évoque sans doute sa formidable compilation de thèses négationnistes dans laquelle la journaliste canadienne a même essayé de vendre que des Tutsi avaient infiltré les interahamwes, les escadrons de la mort des génocidaires, pour les inciter à commettre le pire…
Passons sur les « généraux français [qui] ne sont pas assez interviewés », puisque même à la retraite ceux-ci gardent un lien avec le ministère des armées et ils sont donc tenus à la version officielle, définie par l’Etat.

Hubert Védrine n’aurait donc rien à se reprocher dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

« la France (Hubert Védrine) a seulement cherché à imposer un compromis politique au gouvernement hutu avec les accords de paix d’Arusha ». Il semble oublier qu’un conseiller de l’Elysée affirmait alors que « Arusha, c’est Munich » et que l’ambassadeur de France, en mars 93, soutenait la CDR (coalition pour la Défense de la République, les pires extrémistes) qui représentait à ses yeux le « nationalisme hutu », ce même ambassadeur jugeant dans un télégramme diplomatique que le Président Habyarimana, « un chef d’État qui a finalement tout raté », était à remplacer…
Drôle de soutien aux accords de paix d’Arusha dont la France, ou plutôt certains à l’Elysée semblent avoir mal vécu qu’une des exigences du FPR soit le départ des troupes françaises.

Mais le plus terrible n’est pas là, laissons M.Védrine affirmer qu’il ait au moins partiellement soutenu ces accords de paix. Cela rend alors totalement incompréhensible la suite de la politique qu’il défend encore aujourd’hui, d’avoir soutenu ensuite les extrémistes hutu qui se sont emparés du pouvoir avec l’assassinat du président Habyarimana et qui se sont empressés de défaire ces accords de paix en constituant un gouvernement sans aucun partage, dès le 8 avril 1994, dans les locaux de l’ambassade de France…

C’est ce gouvernement intérimaire, totalement contraire aux accords de paix d’Arusha, qui va conduire le génocide des Tutsi pendant 100 jours, à raison de 10.000 victimes par jour. Et c’est ce gouvernement génocidaire qui va bénéficier du soutien de l’Elysée pendant tout le génocide des Tutsi : ses émissaires seront reçus à l’Elysée en avril, des armes leurs seront régulièrement livrées et ce gouvernement ne sera jamais condamné publiquement par Paris, quand bien même la DGSE informait régulièrement nos décideurs que nous soutenions au Rwanda les organisateurs des massacres.

Il est vrai que dans l’esprit d’Hubert Védrine, les notes de la DGSE – service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français – seraient un «  ramassis de colportages et de ragots… ».
Quant à l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France, Hubert Védrine la dissocie désormais du génocide, il ne se souvient plus qu’elle n’a pas « eu lieu un an après » mais pendant le génocide des Tutsi et qu’il est justement reproché à cette intervention de ne s’en être jamais pris aux génocidaires, mais d’avoir protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés.

Enfin sur l’ouverture des archives, qu’il a surtout empêchée ces 25 dernières années, Hubert Védrine esquive maladroitement cette question cruciale et incompréhensible pour une mission « humanitaire », alors qu’il pourrait donner l’exemple avec les documents du président Mitterrand qui sont jusqu’à présent « ouverts, mais non consultables »…

Rwanda : Jacques Lanxade, amiral politique ou responsable militaire ?

Jacques Lanxade, qui s’était montré particulièrement discret sur la question du rôle de la France dans le génocide des Tutsi, donne deux interviews successives au Monde puis à La Croix sur le Rwanda, avec un message clef : « c’est aux politiques de défendre les militaires ».

Le Monde

La Croix 

Cela paraîtrait simple s’il n’avait joué dans ce drame un rôle déterminant, mais largement sous-documenté puisque les archives de cette opération « humanitaire » restent bouclées…
Ses prises de parole indiquent d’abord une forme d’inquiétude, comme s’il était entendu jusqu’ici que la question du Rwanda ne pourrait pas être abordée, notamment après qu’elle eût été soigneusement coulée dans le béton de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès. Ce dernier s’exprime d’ailleurs, en parallèle, pour rappeler aux Français que nous pouvons dormir tranquilles puisqu’il nous dit (assure, jure, certifie, commande ?) qu’il ne s’est rien passé.

Des témoignages accablants 

Le problème est qu’un sous-officier a témoigné que nous avions formé les génocidaires. Mais celui-ci « avait été gravement blessé », sous-entendu « il a un pet’au casque, il ne tourne plus très rond… »
Puis un officier supérieur – au parcours on ne peut plus normal, le mien – témoigne que de nombreux aspects de l’opération Turquoise relèvent de la complicité avec les génocidaires, il est donc traité de « bobo gauchiste affabulateur ».
Cependant un aviateur vient confirmer une opération de frappe aérienne destinée à stopper le FPR – les ennemis des génocidaires – et cela devient « des élucubrations d’officiers subalternes » pour Jacques Lanxade.

Une protection pour ses soldats ou pour lui ?

Patatras ! Bernard Kouchner, ancien Ministre des affaires étrangères,  reconnaît plubliquement que la France a commis une « très lourde faute politique » en soutenant les génocidaires, et aussitôt l’amiral rappelle la liste des responsables politiques de l’époque, à l’exception notable d’Hubert Védrine pourtant secrétaire général de l’Elysée, et de Jean Christophe Mitterrand, conseiller Afrique… Et de conclure « qu’aucun président n’a clairement dit que les militaires français n’avaient fait qu’obéir aux ordres des responsables politiques et qu’il n’y avait donc rien à leur reprocher. »
Mais où se situe Jacques Lanxade alors qu’il était très proche du président Mitterrand ? Un amiral politique nommé plus tard ambassadeur ou un chef militaire qui se souciait de ses soldats (y compris des officiers « subalternes ») en particulier pour qu’ils ne soient pas employés au nom de la France à soutenir de fait des génocidaires ? Ou à protéger les assiégeants de la ville de Sarajevo, comme j’en ai témoigné dans Vent glacial sur Sarajevo ?

En affirmant que « c’est l’honneur des soldats de la France qui est réellement en jeu », la question de Jacques Lanxade est aussi pertinente que ses réponses sont ambiguës : s’inclut-il dans « ces militaires qui n’ont fait qu’obéir aux ordres des politiques » et qu’il faut protéger ? Ou a-t-il joué un rôle majeur dans cette opération Turquoise estimant qu’il était investi d’enjeux politiques qui  justifiaient le pire ?

Amiral politique ou responsable militaire…

 

La bombe de Bernard Kouchner

En condamnant « la très lourde faute politique » de la France au Rwanda dans son interview au journal La Croix Bernard Kouchner fait exploser la fable officielle d’une intervention française strictement humanitaire qu’essaient encore de défendre certains décideurs politiques de l’époque, en particulier Hubert Védrine et Alain Juppé, ainsi que les « responsables militaires » de cette intervention, l’amiral Jacques Lanxade et le général Jean-Claude Lafourcade, même si ce dernier n’avait pas réellement de pouvoir de décision, grandeur et servitudes militaires… Certains se questionneront sur les motivations et l’aspect tardif des déclarations de l’ancien ministre des affaires étrangères du président Sarkozy, mais le plus intéressant réside dans la clarté de ses propos.

Un aveuglement politique

« la France a commis une très lourde faute politique. Les décideurs n’ont pas voulu voir, malgré l’avis de nos services, qu’ils étaient l’ami des génocidaires ».
On sait aujourd’hui que de nombreuses informations sur la nature génocidaire du gouvernement hutu avaient alimenté les décideurs français de l’époque. Le général Jean Varret avait été écarté de la « coopération » pour avoir averti de cette dérive tandis que la DGSE, les services officiels de renseignement de l’Etat, a décrit sans ambiguïté dans une note du 04 mai 1994 – un mois et demi avant l’opération Turquoise – comment le gouvernement rwandais que nous soutenions était à l’origine des massacres et « qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité. »
Rien n’y a fait donc, ou plutôt d’autres sources et influenceurs ont manifestement emporté la conviction de nos gouvernants, en particulier du président Mitterrand.
« Tous ceux qui gravitaient autour de François Mitterrand, les caciques du parti socialiste de l’Élysée, certains ministres de droite, les généraux qui étaient autour du président… l’ont poussé à se tromper de grille de lecture. »

Le silence de l’armée française

En affirmant « que Turquoise n’ait pas procédé à l’arrestation des membres du Gouvernement intérimaire rwandais, c’est gros ! Le général Lafourcade a beau dire que l’ONU ne lui avait donné aucune consigne à ce sujet, il aurait pu et dû agir autrement », Bernard Kouchner aurait pu approfondir le raisonnement car l’opération Turquoise n’a jamais été dirigée par l’ONU mais par… l’Elysée. Interviewé par le même journal, le général Lafourcade s’enferre dans un déni grotesque en expliquant que « l’ONU ne l’avait pas prévenu que nous soutenions un gouvernement génocidaire  », mais cette responsabilité politique ne lui incombe pas, c’est encore une fois aux décideurs de l’époque de répondre aux Français, en premier lieu Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée. Il serait temps que ces militaires s’abstiennent de défendre – aussi – les graves erreurs politiques qui ne sont pas de leur ressort.

25 ans de déni

« c’est l’énorme ambiguïté de la France au Rwanda. Elle a perduré pendant le génocide et elle perdure encore parmi certains socialistes, en particulier parmi les proches toujours vivants de François Mitterrand. »
Ces décideurs politiques ne se sont pas contentés de se tromper – dramatiquement – en soutenant les génocidaires des Tutsi, ils se sont permis d’échapper à leurs responsabilités en mentant de manière éhontée aux Français depuis un quart de siècle, notamment grâce au travail d’enfouissement de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès, gardien du temple de la Mitterrandie. La première faute était dramatique, mais la seconde est impardonnable car elle a permis de répéter ce type d’erreur, comme les massacres de Srebrenica en juillet 1995, de polluer durablement nos relations avec nos partenaires européens et africains, et enfin de mentir aux Français sur une opération pourtant menée en leur nom, un déni de démocratie.

Comprendre et contrôler

« La France a-t-elle tiré des leçons de son rôle au Rwanda ? Il faudrait pour cela qu’elle connaisse le problème. Mais la vérité avance lentement  : des officiers […] de l’opération Turquoise commencent à parler. »
Aujourd’hui de trop rares témoignages de militaires, en rupture avec cette pernicieuse culture du silence, fissurent le coffrage du Tchernobyl des opérations extérieures de la France. Après le témoignage de Thierry Prungnaud, ancien sous-officier d’élite du GIGN, le mien, purement factuel et celui de l’aviateur sur les missions de frappes aériennes organisées contre les ennemis des génocidaires, d’autres viendront, lentement, inéluctablement. Mais seule l’ouverture réelle et systématique des archives pourrait éviter de telles monstruosités politiques dans le pays des droits de l’homme. Le président François Hollande avait astucieusement annoncé cette ouverture des archives en 2015 pour clore la polémique , tout en se gardant bien de le faire en réalité.

Est-ce que le président Emmanuel Macron aura le courage de confronter notre nation à ses responsabilités dans le génocide des Tutsi au Rwanda, le dernier génocide du 20º siècle, le seul que nous aurions pu empêcher ?

Témoignage d’un aviateur français sur l’opération « humanitaire » Turquoise

Le reportage de Laurent Larcher dans La Croix du 24 juin 2018 apporte de nombreux éclairages sur l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le témoignage d’Oscar, aviateur engagé pendant l’opération Turquoise, est clair sur la totale ambiguïté de cette opération « strictement humanitaire » : son récit est complètement cohérent avec ce que je décris dans Rwanda, la fin du silence mais il est notable qu’Oscar veuille rester sous anonymat pour « ne pas s’attirer inutilement des ennuis »… il confirme aussi l’option envisagée d’action sur Kigali, mais surtout la nature anti-FPR de l’opération initiale et le pilotage par l’Elysée.

« Le 30 juin, les équipages sont convoqués à la nuit tombée. « Vous allez intervenir au petit matin pour “bloquer” les rebelles, car la tension monte sur le terrain […] Ils s’étaient envolés pour faire leur métier  : appuyer nos troupes au sol en frappant les rebelles. […] En 1994, engager la chasse dans une action de combat ne pouvait se faire que sous l’autorité du président de la République. »

La réponse de Hogard s’inscrit dans le déni en bloc, « Je peux vous assurer qu’il n’a jamais été question, le 30 juin et le 1er juillet, d’attaquer le FPR » et, confronté au témoignage d’Oscar, il persiste, « C’est du rêve. Rien de tout cela n’est exact. »
Lafourcade décide quant à lui de changer de version : après avoir nié ces faits pendant 4 ans, il déclare – à l’instar de l’amiral Lanxade deux semaines plus tôt – que cet engagement aérien a finalement bien existé mais dans un but exclusivement défensif,
« Cet épisode était une action tactique du niveau du commandant de secteur pour assurer la sécurité de son dispositif. La mise en place de ce mode d’action sous la forme d’un coup d’arrêt a été organisée à son initiative. »
Donc Lafourcade n’y est pour rien, même s’il met à mal ses affirmations « qu’aucune opération n’échappait à son contrôle et que tous les ordres d’opération auraient été publiés » alors que ceux-ci ne l’ont manifestement jamais été…

Pour mémoire, sa position affichée jusqu’ici était plutôt inverse :
LAFOURCADE – 10 JUILLET 2014
« Contrairement aux affabulations de certains irresponsables et idéologues engagés, François Léotard, dans une interview à RFI le 3 juillet, précise que la feuille de route de Turquoise ordonnait d’éviter la confrontation avec le FPR et qu’aucune offensive sur Kigali n’avait été planifiée. Pour ce qui me concerne, que ce soit pendant la préparation de l’opération ou lors du déploiement de la Force, j’affirme qu’aucun raid sur Kigali ou action contre le FPR n’ont été planifiés et que je n’ai jamais reçu ni donné d’ordres ou de directives pour bloquer le FPR. Tous les documents opérationnels en font foi. »

OPÉRATION TURQUOISE, AFFABULATIONS. UNE MISE AU POINT DU GÉNÉRAL LAFOURCADE

Dans son interview au journal La Croix, Lafourcade évacue les « accrochages » avec le FPR qui « n’auraient fait aucun mort » tandis que des unités de Turquoise sont intervenues notamment contre une « tentative d’incursion » du FPR, faisant une quinzaine de morts du côté de ces derniers, opération controversée à laquelle participa le capitaine François Lecointre.
Lafourcade est extrêmement mal à l’aise quand Laurent Larcher lui fait remarquer qu’il n’a rien fait contre les organisateurs du génocide – les membres du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) – qui ont pu protéger leur fuite vers le Zaïre grâce la zone humanitaire sûre organisée par l’opération Turquoise. Pourtant c’est exactement ce qu’il reprochait au général Dallaire, le commandant canadien des casques bleus. Mais Lafourcade n’hésite pas à se retrancher derrière l’absence de directives de l’ONU alors même que toute l’opération était pilotée par l’Elysée.

« C’était à l’ONU de nous le dire puisque nous agissions sous son mandat… et elle ne nous en a rien dit  ! »

Hogard m’avait pourtant affirmé sur place qu’il avait reçu des directives (françaises) très claires d’escorter les membres du GIR, sans les neutraliser, pour qu’ils aillent s’installer au Zaïre…

Une dernière mention sur les « regrets » de Lafourcade concernant le drame de Bisesero, pour lequel il affirme encore que « nous étions trop peu nombreux, au 27 juin, pour prendre le risque de nous déployer dans une zone où nous pouvions être accrochés par le FPR », alors que l’unité de combat du 2ºREI dans laquelle j’étais intégré n’a même pas été mise en alerte pour intervenir au profit des rescapés laissés à leurs bourreaux jusqu’au 30 juin.

Au-delà des contradictions et des revirements des « autorités militaires » qui sont payées pour assumer ce qui s’est passé, il me semble que le questionnement essentiel devrait porter sur les décisions politiques prises à l’époque, car le rôle de la France pendant l’opération Turquoise et plus largement sur le génocide des Tutsi était de leur ressort exclusif, sauf à penser qu’un « commandant de secteur » avait la possibilité de déclencher la guerre contre les ennemis des génocidaires. Ce ne sont pas des « détails » comme Hubert Védrine a cherché à me le vendre, mais des responsabilités que ces décideurs politiques doivent assumer sans se réfugier derrière le bouclier offert par mes compagnons d’arme.

Seuls l’ouverture réelle des archives et un travail sérieux d’historiens permettront de connaître la réalité.

Rwanda, l’opération Turquoise, un déni français

Le 22 juin 1994 commençait l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Une intervention limitée, à deux mois et moins de 3.000 militaires même si elle nécessitait des moyens considérables à l’échelle de la France.
Une intervention particulièrement controversée, avant même qu’elle ne débute, tant on a pu s’interroger sur les réelles motivations de la France qui soutenait depuis 4 ans un régime hutu faisant de la lutte contre le groupe social des Tutsi un axe majeur de sa politique.
Une intervention incroyablement ambiguë, au 75º jour du dernier génocide du XXº siècle qui fit un million de morts en 100 jours.
Incroyablement ambiguë car à aucun moment nous ne nous en sommes pris aux génocidaires.
Incroyablement ambiguë parce que nous nous sommes retrouvés aux côtés des forces gouvernementales – armée, gendarmes, miliciens – qui commettaient ce génocide.
Incroyablement ambiguë parce que nous avons soutenu de fait ces génocidaires, en essayant de les remettre au pouvoir, puis en protégeant leur fuite avec armes et bagages grâce à la « zone humanitaire sûre », avant de les installer et les réarmer dans des camps de réfugiés au Zaïre, l’actuelle République du Congo.

Une erreur politique majeure

Erreur politique majeure, car ce ne sont pas mes compagnons d’arme qui pouvaient décider d’une telle intervention, l’opération Turquoise s’est doublée d’un mensonge éhonté sur la complicité d’un crime imprescriptible. Depuis un quart de siècle, les archives du rôle de la France dans le génocide des Tutsi sont bouclées tandis que les responsables politiques qui n’ont pas le courage d’affronter la réalité essaient encore de se camoufler derrière une « opération strictement humanitaire » et osent invoquer « l’honneur de la France » pour ne pas assumer leurs responsabilités, notre responsabilité. Car nous citoyens français l’acceptons, entre indifférence noyée d’un trop plein d’actualité et distance avec un petit pays de l’Afrique des grands lacs. Un million de morts.

Après cette opération Turquoise, je me suis heurté à cette culture du silence propre à l’armée française, considérant que nous n’avons pas à discuter de décisions politiques, ni à les rapporter dans leur réalité plutôt que sous leur habile communication. J’ai vu ensuite l’œuvre d’enfouissement par des responsables politiques, comme si un génocide pouvait être enfoncé sous terre et disparaître. A la mission « d’information » parlementaire ont succédé l’injonction de son ancien président me recommandant de ne pas témoigner sur ce sujet « pour ne pas troubler l’esprit des Français », les insultes, les menaces, les pressions… ne pas raconter, ne pas gêner. On vient même, amicalement, de me recommander de ne pas mettre en cause Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée dans cette période si controversée, parce qu’il est tellement apprécié et soutenu « qu’on ne va tout de même pas lui reprocher des faits datant de 25 ans et qu’il est de toutes façons intouchable ».

UnE culture de l’irresponSabilité

Une culture de l’irresponsabilité, ne parlons que des succès pour ne contrarier personne et tant pis si demain nous assistons à la reproduction de telles erreurs, comme nous avons dû assister impuissants aux massacres de Srebrenica, un an après le Rwanda, parce que nous avions décidé secrètement de ne pas nous en prendre à nos amis serbes, les autorisant de fait à commettre les pires crimes.

J’ai publié mes témoignages aux Belles Lettres, Rwanda la fin du silence et Vent glacial sur Sarajevo, pour que les choses soient dîtes et que ma mémoire ne puisse plus être effacée ou enfouie. D’autres témoignages suivront et les arguments des négationnistes évolueront. Ils ont d’abord nié en bloc ce que je racontais, maintenant ils vont reconnaître que cela s’est passé mais doit être interprété différemment, à leur manière. Ils naviguent sans scrupules dans l’ère des « faits alternatifs ». Ils oublieront simplement que lors du dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher, nous n’avons rien trouvé de mieux à faire qu’intervenir du côté des génocidaires.