De la culture du silence (ép 1) Raconter, c’est trahir ?

Une opération s’arrête dans le temps, mais pour ceux qui y ont participé, elle n’a pas de fin. Loin de s’effacer, les questions se multiplient tandis que la vie continue.

Je ne connais aucun métier plus difficile que celui des armes, mais c’est aussi celui où j’ai appris à cacher la réalité en laissant raconter des fables sans rapport avec les faits, pour nous exonérer de nos échecs comme de nos responsabilités, et éviter surtout que les décisions prises puissent déranger, voire interroger.
Récemment encore, un général français a tenu à me rappeler que la guerre consistant en une succession de saloperies, il était indispensable de ne surtout jamais en dire la réalité. La raconter, c’est trahir et mériter deux balles dans la tête, jugea-t-il nécessaire d’ajouter.
Pourtant je disposais d’une grande liberté de parole lorsque j’étais dans l’armée, je ne me souviens pas qu’une seule fois un militaire m’ait demandé de me taire, dans nos cercles fermés. Ce qui est proscrit en réalité, c’est de s’exprimer publiquement et plus encore, d’écrire. Bien peu de militaires écrivent donc en France, et leurs rares publications servent plus souvent à se justifier qu’à raconter la réalité avec ses erreurs et ses incertitudes, avec ces drames et ces incompréhensions, mais plus encore à poser des questions.
Cette culture du silence n’est pas l’usage dans d’autres armées. En Grande-Bretagne par exemple, où très peu d’officiers font une carrière longue, la tradition démocratique veut qu’une fois passée la nécessaire obligation du secret opérationnel, chacun peut prendre la plume pour témoigner de ce qu’il a fait. Ainsi sont racontés les faits, peu discutables en soi, seule leur interprétation est l’objet de débats, notamment par des historiens qui disposent dès lors d’une matière riche et vivante.

Rwanda, la fin du silence ?

Officier d’artillerie, spécialisé dans le guidage des frappes aériennes au sein de la Force d’Action Rapide, j’ai participé à l’opération Turquoise, l’intervention de la France pendant le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Événement tragique, le dernier génocide du 20º siècle, au cours duquel nous avons réussi à intervenir sans jamais nous en prendre aux génocidaires…
Pendant mes années de service actif au sein des forces armées, j’ai été obligé de ne pas témoigner publiquement du fait de l’obligation de réserve, qui m’a été rappelé à plusieurs reprises, en particulier lorsque j’ai souhaité être auditionné par la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998. Je me suis inquiété que le secret professionnel puisse être ainsi opposé à des parlementaires mais ces derniers avaient eux-mêmes renoncé à leurs pouvoirs d’enquête en formant une simple mission d’information. A la nature des premières auditions, j’ai compris qu’il ne s’agissait en aucun cas de « découvrir la réalité », tout au plus d’habiller des événements pour mettre fin à une polémique initiée par Le Figaro sur le rôle de la France au Rwanda.
En 2005, j’ai quitté volontairement l’armée, non pour polémiquer mais pour entreprendre une carrière dans le monde des entreprises après vingt années très intéressantes, difficiles aussi, au service de la défense. Tandis que j’amorçais une nouvelle carrière dans un grand groupe industriel français, j’ai essayé de parler du Rwanda à des journalistes qui n’ont pas jugé opportun d’ouvrir ce débat.
Lors de la vingtième commémoration du génocide en 2014, j’ai été rappelé à l’ordre par l’ancien président de la Mission d’information parlementaire pour « pour ne pas troubler la vision qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ». N’étant juridiquement plus soumis à l’obligation de réserve, j’ai donc décidé de témoigner publiquement des faits auxquels j’avais participé, parce qu’ils ont été camouflés pendant vingt ans sous une opération humanitaire tellement douteuse que les archives en sont toujours bouclées.

Je laisserai à chacun le soin de se faire sa propre opinion et de juger du bien fondé de l’intervention de la France dans ce drame, à condition de pouvoir en connaître les faits. Qui peut témoigner d’une opération militaire mieux que ceux qui y ont participé ?
D’un côté le général qui commandait l’opération et un lieutenant-colonel qui dirigeait un détachement au Rwanda ont publié des récits que le SIRPA n’aurait pas pu améliorer. Leur « témoignage » ressemble plus à ce qu’ils auraient aimé que soit cette opération qu’à une « relation authentique » d’évènements tragiques. Leurs ouvrages ont en commun de servir principalement à se justifier et présentent donc un intérêt réduit, en particulier pour ceux qui aimeraient savoir ce qui s’est passé, en laissant de côté les belles intentions et cette délicieuse habitude de ne pas déranger, quand les armes sont rangées.
De l’autre côté, il n’existe que trois récits qui introduisent un peu de réalisme dans cette épouvantable affaire. Le témoignage d’un sous-officier d’élite du GIGN qui raconte comment il a compris dans les collines de Bisesero que nous ne pouvions pas afficher vouloir protéger des rescapés du génocide et les laisser se faire massacrer par ceux-là mêmes que nous étions obnubilés de soutenir.
Le deuxième témoignage, rarement cité et pourtant fort intéressant, est celui d’un ancien commandant d’un régiment des forces spéciales. Il affiche ouvertement son soutien jusqu’au-boutiste à nos alliés d’alors et son regret de ne pas avoir pu défoncer leurs ennemis, quand bien même les premiers conduisaient l’extermination des Tutsi. A défaut d’avoir saisi le tragique de cette situation, il a le mérite de ne pas cacher les faits.
Enfin, j’ai personnellement témoigné du soutien que nous avions apporté, jusqu’après le génocide, à ceux qui l’avaient préparé, organisé et conduit. Ces interviews seront complétées par un récit écrit plus complet publié en 2018. Il n’apportera qu’une vision subjective et partielle, mais combien incompatible avec l’histoire officielle élaborée par les décideurs de l’époque, qui ne veulent pas assumer le poids de leurs responsabilités. Ces derniers ont essayé de transformer le débat en polémique, en nous insultant plutôt qu’en apportant des réponses aux questions que nous posons, qui sont pour l’essentiel du ressort du pouvoir politique ou de ceux qui ont pensé en être investis.

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BISESERO : Mentir sur l’intervention au Rwanda jette la suspicion sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis.

Bisesero, de vastes collines boisées, dans l’ouest du Rwanda, où des milliers de Tutsis ont cru trouver refuge pour échapper au génocide conduit depuis le 7 avril 1994 par un gouvernement frappé de folie meurtrière, que la France a soutenu. Jusqu’à la complicité ? C’est toute la question posée par ce drame qui se « joue » au premier acte de l’opération Turquoise, fin juin 1994.

Stopper les génocidaires ou les soldats du FPR ?

Après son adjoint le colonel Rosier, le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait l’opération Turquoise au Rwanda en 1994, a été entendu en janvier 2016 comme témoin assisté dans le cadre de la plainte pour complicité de génocide déposée en 2005 par des rescapés des massacres de Bisesero.
Sur ces collines de Bisesero, une équipe de quelques militaires des forces spéciales françaises découvre, le 27 juin, des rescapés tutsis qui ne sont en rien l’avant-garde de la rébellion armée du FPR, redoutée par la France, mais les survivants de massacres ignobles répétés chaque jour par les milices et les soldats gouvernementaux.
Le chef d’équipe leur promet de revenir pour les secourir et repart à sa base où il reçoit l’ordre… de ne pas intervenir et se voit même interdire d’y retourner.
Trois jours plus tard, le 30 juin, des sous-officiers ulcérés par une telle situation « se perdent » malencontreusement dans cette zone et prennent le soin d’avertir largement leur hiérarchie de leur (re)découverte, obligeant de fait le commandement de l’opération à monter une opération de secours. Entre-temps, plusieurs centaines de rescapés ont été massacrés par les génocidaires du régime, quand ils espéraient être sauvés par l’armée française.

Sauver les rescapés n’était pas la priorité

Le colonel Rosier, qui commandait les forces spéciales, et le général Lafourcade sont mis en cause pour ne pas être intervenus dès l’alerte transmise, pourtant sans ambiguïté, le 27 juin. Ils ont d’abord affirmé ne pas avoir été informés de cette situation avant le 29 juin, mais les preuves du contraire sont accablantes. Des notes du général au reportage vidéo montrant Rosier briefé par un de ses sous-officiers, ils étaient bien sûr informés.
Leur défense a donc changé et reposé ensuite sur le manque d’effectifs suffisants pour aller reconnaître et sécuriser la zone de Bisesero, ne disposant d’après eux que de la centaine d’hommes des forces spéciales arrivés au Rwanda en précurseurs.
Malheureusement, cet argument est aussi peu pertinent que le précédent, car l’opération Turquoise comptait déjà plusieurs unités opérationnelles, et notamment une compagnie de combat du 2°REI (Légion étrangère) dans laquelle j’étais détaché pour guider les frappes aériennes. Cette unité de 160 légionnaires aguerris, bien équipés et très entraînés, était parfaitement adaptée à la sécurisation d’une zone de refuge pour des rescapés et aucun milicien ou soldat dépenaillé du régime en déroute n’aurait osé s’y frotter. Cette unité était distante d’au moins… 50 m du PC des forces spéciales du colonel Rosier, puisqu’elle était stationnée sur le même petit aéroport de Bukavu, au Zaïre, depuis le 28 juin. Nous disposions de tous les véhicules nécessaires pour assurer cette mission et de la force nécessaire pour sécuriser une zone refuge importante, de jour comme de nuit.

Dans une mission décidée au plus haut niveau politique

Cette compagnie de combat n’a pas été sollicitée pour aller sauver les rescapés tutsi de Bisesero. Pourquoi ? Parce que tels n’étaient pas les ordres, tellement différents de la mission humanitaire qui servait de camouflage à la phase initiale de l’opération Turquoise : combattre le FPR, ces soldats tutsis qui menaçaient le gouvernement rwandais, allié de la France, et qui, seuls, balayaient les génocidaires conduits par ce régime démentiel. Pourquoi ? Parce que c’était la politique de la France depuis plusieurs années, qu’elle ne faisait l’objet d’aucun débat démocratique comme l’essentiel des opérations en Françafrique et qu’elle aveuglait nos décideurs politiques.
Ces ordres, des officiers comme Lafourcade, Rosier ou Marin Gillier les ont exécutés, et donc assumés au point de devoir aujourd’hui soutenir des versions dénuées de sens qui ne font pas honneur aux responsables politiques qui ont décidé de cette opération.
Cela explique que le 30 juin, tandis que les unités des forces spéciales étaient finalement obligées de s’occuper des rescapés, cette compagnie de combat du 2° REI a reçu pour mission … de stopper le FPR par la force devant la forêt de Nyungwe, à quelques dizaines de km plus à l’est.
Au lever du jour, le 1er juillet, cette mission a été annulée in extremis par le PC Jupiter sous l’Elysée, alors que les avions de chasse, des Jaguar, étaient déjà en vol, mais l’ambiguïté de l’opération Turquoise était loin d’être levée.

Nous aurions pu combattre les génocidaires, mais nous nous sommes opposés jusqu’au bout à ceux qui les affrontaient, obsédés par un héritage politique dénué de sens, les stopper à tous prix. Nous n’avons pas su voir que nos alliés d’hier étaient les génocidaires de cette situation odieuse. Cela rend-il mes compagnons d’armes complices du génocide des Tutsis ? Ma conviction est que ce n’est pas à eux qu’il faut demander des comptes, mais aux décideurs de l’époque qui continuent à fuir leur responsabilité dans des erreurs dramatiques qui se sont soldées par plus de 800.000 personnes massacrées.

La première version de cet article a été publiée, avec des intertitres différents, dans Le Monde du 16 fev 2016. Il a été modifié en février 2018.

 

30 juin 1994 des frappes aériennes contre le FPR, 1° juillet une mission humanitaire…

 « 30 juin 1994

[…] l’essentiel de la compagnie a déjà quitté cette base, car nous avons reçu l’ordre de stopper l’avancée des soldats du FPR.
Colin part cette nuit pour diriger le dispositif mis en place en bordure de la forêt de Nyungwe et je dois les rejoindre à l’aube en hélico, avec les derniers renforts, pour déclencher les frappes aériennes dont ils auront nécessairement besoin…
[…] La forêt de Nyungwe constitue un îlot tropical sur la route menant à Kigali via Butare, à moins d’une centaine de kilomètres de notre position. Les légionnaires l’ont survolée en hélicoptère et me l’ont décrite comme très dense, quasi impénétrable pour une unité armée et motorisée, en dehors de la route nationale qui la traverse d’est en ouest, comme un canyon de verdure verticale.
Nous devons – comprendre nous allons tout faire pour – stopper l’avancée militaire des soldats du FPR quand ils arriveront à l’est de la forêt et qu’ils devront s’engouffrer sur cette unique route pour la traverser. Dans notre jargon, c’est un coup d’arrêt, qui consiste à bloquer brutalement l’avancée ennemie par une embuscade solidement adossée au massif forestier, à un endroit précis qu’ils ne pourront contourner.
Je n’ignore pas la difficulté de la situation, car les légionnaires n’ont pas d’armes lourdes. Même les mortiers légers dont ils disposent n’ont toujours pas leurs munitions et ce sera difficile de tenir face aux soldats du FPR connus pour leur discipline et leur endurance. Un détail, nous sommes 150, les éléments en face seraient au moins dix fois plus, rien que sur cette route. Aussi, pour contrebalancer ce déséquilibre, il nous faut les avions de chasse… et je suis bien placé pour savoir que le dispositif d’appui aérien n’est pas rôdé.
Larguer des bombes et des roquettes pour des avions qui volent à 900 km/h n’est déjà pas simple. Faire en sorte qu’elles tombent sur l’objectif plutôt que sur nos têtes réduit la marge d’erreur. C’est le job du FAC – le contrôleur avancé – qui doit se trouver sur le terrain à proximité des cibles pour les désigner sans confusion, éviter les tirs fratricides et assumer cette responsabilité redoutée d’autoriser le bombardement.
[…]

Aéroport de Bukavu, Zaïre.
01 juillet 1994,

[…] Nous rejoignons le tarmac, sur lequel nous attendent cinq hélicoptères de transport SUPER PUMA. Le sifflement de leurs turbines crisse dans nos tympans. Les lumières de position des hélicos forment une ligne vers l’est où le ciel s’éclaire lentement des signes précurseurs du lever du jour. Nous embarquons dans le premier hélicoptère, sur ces sièges en toile toujours trop étroits, les sacs comprimés entre nos genoux. Les visages des légionnaires sont fermés. L’intérieur de la cabine est faiblement éclairé par une lumière blafarde qui ajoute au sentiment de tension. J’observe Tabal, très concentré sur la suite, il me renvoie sa mine confiante, celle de la Légion étrangère qui ne doute pas, ne tremble pas.
Plus un mouvement, les pilotes ont terminé leur procédure de décollage, les rotors se mettent à tourner, faisant vibrer tout l’appareil. J’aperçois par la porte latérale, grande ouverte, la courbe d’un soleil orangé qui émerge maintenant à l’horizon. Notre hélico se soulève par l’arrière, les têtes rentrent dans les épaules, la mission est lancée, nous partons au combat.

Brusquement, sur le tarmac, un officier surgit de l’estancot qui sert d’état-major aux forces spéciales et fait signe, les bras en croix, de stopper immédiatement l’opération. L’hélicoptère atterrit brutalement, à la surprise générale. Je défais ma ceinture de sécurité et saute par la porte pour rejoindre le stoppeur, c’est le capitaine de Pressy en charge des opérations pour ce secteur. Il comprend à ma mine mauvaise que j’ai besoin d’explications.
– Nous avons passé un accord avec le FPR, nous n’engageons pas le combat.
Les rotors s’immobilisent et les hommes descendent sans attendre des cabines restées ouvertes, avec leurs sacs immenses et leurs armes sur l’épaule.
Tabal me rejoint avec calme, et Pressy reprend :
– Les Tutsi stoppent leur avance et nous allons protéger une zone qu’ils n’occupent pas encore, à l’ouest du pays. Ce sera une « zone humanitaire », qui passe sous notre contrôle.
– Si je comprends bien, on renonce à remettre au pouvoir ce qui reste du gouvernement ?
– Oui, pour l’instant, nous allons vite voir quel cap nous prenons maintenant. »

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

30 juin 94, des frappes aériennes pour stopper le FPR

Le 30 juin sur la base de BUKAVU, j’ai reçu cet ordre oralement du commandant de compagnie. Un ordre oral en opération n’est pas rare, mais je ne sais pas dire quelle était l’autorité origine de cet ordre car l’état-major (EM) du groupement sud n’était pas encore monté et J.Hogard arrivait à peine sur le territoire (on dit théâtre…) même s’il s’est toujours exprimé comme s’il était là depuis le début de l’opération.
Est-ce pour autant l’état-major COS de Rosier qui semblait accueillir le futur EM de Hogard sur l’aéroport de BUKAVU ? Je ne sais pas répondre, mon sentiment est qu’ils étaient ensemble et que l’ordre était coordonné avec le COS puisque cette mission, au dire des légionnaires, était liée à des décrochages des équipes du COS. En réalité, ces équipes du COS avaient été mobilisées pour s’occuper enfin des rescapés de Bisesero, découverts trois jours auparavant mais laissés à leur sort jusqu’au 30 juin.

Pour ma part, officier d’artillerie, j’étais plutôt inquiet de l’absence d’appuis, qui n’était pas sans rappeler la situation décrite par mes camarades du 68 avant mon départ. Il me semble qu’en dehors de postes de tir Milan et de mitrailleuse 12.7, nous n’avions rien et les très légers mortiers de 81 mm n’avaient même pas reçu leurs munitions. Il ne restait que les avions pour frapper avec puissance des colonnes connues pour leur rapidité et leur détermination, l’enjeu des frappes aériennes était donc de taille.
J’ai passé une partie de la nuit à préparer les frappes sur les cartes disparates dont nous disposions et j’étais plutôt inquiet de l’issue des combats que nous allions engager, alors que les légionnaires semblaient totalement imperturbables. Nous estimions au bas mot les colonnes du FPR en face de nous à 1.500 pers alors que nous étions 150…
Le « coup d’arrêt » devait avoir lieu juste au débouché de l’unique route nationale qui traversait la forêt tropicale de Nyungwe d’est en ouest. La compagnie s’était installée le 30 juin et je devais les rejoindre en hélico avec quelques éléments de renforts au lever du jour du 1° juillet. Je ne sais pas pourquoi certains commentateurs ont voulu expliquer, dans leur empressement à tout nier, que les hélicos SUPER PUMA n’étaient pas destinés aux frappes, car je n’ai jamais prétendu le contraire, ils devaient simplement nous déposer sur les positions de guidage…

Des témoignages concordants

Suite à mon récit, j’ai reçu le témoignage, émouvant et concordant, d’un pilote de JAGUAR de l’escadron 1/7 Provence qui devait mener cette frappe. Il souhaite garder l’anonymat pour des raisons personnelles, mais il a confirmé à Laurent Larcher et à Benoît Collombat mon récit, avec des détails qui ne s’inventent pas puisqu’il était en vol au sud du lac Kivu le 1° juillet au lever du soleil : « il attendait la prise de contact du FAC (Contrôleur avancé) pour mener des frappes aériennes au profit de la légion étrangère ». Les horaires, les lieux et les détails concordent, il serait assez facile de retrouver la trace de cette opération dans les archives de l’armée de l’air, car l’opération impliquait au moins un avion ravitailleur KC135, la patrouille de 2 JAGUARS de mon camarade et très vraisemblablement une ou deux patrouilles en préparation voire déjà en vol pour leur succéder. Les JAGUARS venaient de Kisangani au Zaïre, où l’armée de l’air avait installé l’essentiel de son dispositif d’appui aérien. Dans les détails qu’a bien voulu me communiquer mon camarade pilote, il faut noter qu’ils avaient été taskés la veille (donc le 30 juin) sur la base « d’un accrochage de légionnaires ». Soit il s’agit d’une confusion avec le COS effectivement accroché, soit du procédé que nous avions utilisé aussi à Sarajevo l’année suivante, toujours avec la légion étrangère, qui consistait à justifier un appui aérien par un accrochage qui n’avait pas encore eu lieu…
En tout cas, la préparation de missions CAS (close air support, appui aérien) nécessite une procédure formelle d' »air request » qui trace notamment la raison de la demande d’appui, ce message serait donc très intéressant à retrouver, autant pour le fond que pour l’émetteur…
Les pilotes de la patrouille de combat ont passé une grande partie de la nuit à préparer leur mission, en parallèle avec ce que je devais faire de mon côté, et ils ont décollé au moins une heure avant le lever du soleil (06h sous cette latitude quasi équatoriale) pour être sur zone prêt au combat au déclenchement de l’opération.

1° juillet, changement brutal de cap et première mission humanitaire

Autre information d’importance, mon camarade a précisé qu’il a reçu l’ordre d’annulation de la mission autour de 06:00 du matin le 1° juillet, alors même qu’il attendait mon contact pour rentrer en action. Cet ordre d’annulation lui a été transmis via le KC135 qui avait pris contact avec le PC Jupiter sous l’Elysée, pour confirmer l’engagement de l’arme aerienne, considérée comme « stratégique » en opération compte tenu du risque médiatique et opérationnel.

Il est probable que l’Elysée ait réalisé lors de cette demande que l’engagement de la France contre les ennemis des génocidaires risquait de mettre notre pays au ban des nations. La présidence de la République a brutalement stoppé l’operation alors même qu’elle était déjà enclenchée.
L’ordre et le timing correspondent en tous points avec ce que j’ai observé du côté terrestre, l’annulation de la mission ayant été transmise sur la piste des hélicos par un officier opérations qui sortait du petit état-major du COS au moment même du décollage, un peu avant 06:00. Cet officier a surgi de l’estancot au bout de la piste, mis les bras en croix et fait reposer le premier hélicoptère SUPER PUMA qui commençait à décoller, j’étais à l’intérieur.
Je me souviens que nous étions énervés par ce contre-ordre, car nous étions lancés dans l’action et que s’arrêter en plein démarrage est terriblement contrariant. Explications avec l’officier opérations, besoin de comprendre et ces mots que j’ai essayé de retranscrire fidèlement :
« Nous n’engageons pas le combat. Nous avons passé un accord avec le FPR et désormais nous allons protéger une zone humanitaire. »
Nous sommes le 1° juillet au matin et c’est la première fois qu’on me confie une mission « humanitaire » depuis le début de l’opération Turquoise, déclenchée le 22 juin…

Un renversement de situation décidé par qui et pourquoi ?

Bien sûr qu’on peut interpréter cette mission de frappe sur le FPR comme la protection de la mission humanitaire… mais de quelle mission humanitaire car jusqu’à cette date je n’en ai point vue alors que j’étais en « 1° ligne » dans cette unité de combat de la légion étrangère, à tel point que les légionnaires, qui ont humour grinçant, m’ont proposé d’être désormais l’officier « chargé des frappes humanitaires ».

Deux points, d’inégale importance, pourraient être instruits :

1. Pourquoi ceux qui s’érigent comme porte-paroles de cette opération 25 ans après les faits nient-ils catégoriquement des événements aussi faciles à retracer ?
J’ai d’abord pensé que c’était pour la raison qu’ils avaient assumé pendant tout ce temps la version officielle, et qu’il ne leur était plus possible de faire marche arrière… néanmoins ils auraient pu simplement utiliser leur « obligation de réserve » de l’époque où ils étaient en activité pour refuser de commenter, ce qui leur aurait évité une situation pour le moins embarrassante : ils sont les gardiens d’une mémoire dont les défaillances sont un peu plus voyantes à chacune de leur déclaration. Personnellement j’opterais pour le silence, mais je n’ai pas de conseils à leur donner.
Est-il possible qu’ils n’aient pas eu connaissance de ces ordres et contre-ordres ? L’ordre de préparer un raid sur Kigali semblait venir d’une autre autorité militaire que de l’état-major Turquoise, est-ce que cette opération de frappe contre le FPR aurait pu être dirigée par d’autres centres de commandement que ce dernier ? Il semblerait étonnant qu’ils n’aient pas été a minima informés, mais cette opération Turquoise recèle manifestement des pépites en termes de surprises et d’organisations parallèles.

2. Qui a décidé de cette mission et qui l’a annulé en changeant radicalement l’orientation de l’opération Turquoise ? Pour qu’une telle mission, de frappe terrestre et aérienne contre le FPR, soit décidée, il fallait l’aval du plus haut niveau de l’Etat, ce n’est certainement pas le général Lafourcade qui pouvait se permettre de prendre une telle décision. L’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées et proche du président Mitterrand se serait-il autorisé à déclencher cette intervention sans validation politique ?
L’annulation à l’aube du 1° juillet 1994 d’une opération de combat contre le FPR marque sans aucun doute un tournant crucial dans l’opération Turquoise, cette décision intempestive est sans doute à relier avec le drame de Bisesero que l’Elysée a dû gérer le 30 juin, expliquer au monde entier que cette mission « humanitaire » avait abandonné les rescapés.

Il est probable aussi que cette annulation intempestive ait déclenché un débat sur la suite de l’opération Turquoise et que des émissaires de la France aient alors été envoyés négocier avec le FPR du futur président Kagame.

En reconstituant ce débat, il serait possible de mieux comprendre les orientations précédentes et les intentions suivantes, ainsi que de connaître les décideurs et responsables du rôle de la France dans le drame rwandais, à cette époque clef des événements.

Dossier 2 préparation de frappes aériennes contre le FPR

Juin 1994, préparation d’un raid sur Kigali : l’ambiguïté de l’opération Turquoise

« Nîmes, Gard (sud-est de la France).
22 juin 1994.

En fin d’après-midi, un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles :
Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
Cet ordre ne me surprend pas vraiment. J’apprécie les subtiles analyses de politique internationale et les débats sur la pertinence des interventions, mais en l’occurrence nous serons projetés à 6 000 km de la métropole pour faire notre métier, qui est de mener des opérations militaires, et celle-ci rentre dans nos cordes.
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.»

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Un raid sur Kigali, pour remettre au pouvoir le gouvernement rwandais ?

L’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali avec de l’appui aérien nous a été remis à Nîmes, juste avant notre départ le 22 juin, par le bureau Opérations du 2°REI.
Je m’étais surtout intéressé à la mission que nous devions nous préparer à exécuter, et je n’ai pas réellement porté d’attention à l’autorité émettrice ni à la date de publication, trop concentré sur les implications opérationnelles. Il s’agissait de s’emparer de la capitale Kigali par un raid terrestre à partir du Zaïre, j’en avais donc déduit sans trop d’efforts que nous allions remettre en place le gouvernement que nous soutenions à moins qu’on me démontre qu’il aurait pu exister une autre intention à cette opération offensive.
Nous, – les officiers et sous officiers qui avions des responsabilités de commandement dans cette compagnie de combat -, ne manifestions aucune surprise particulière, dans la mesure où cette opération semblait cohérente avec le soutien apporté au gouvernement rwandais jusque là et nous n’avions absolument pas connaissance de son rôle central dans le génocide en train de se commettre, pas plus que de l’implication de leurs forces armées…
Je sais, depuis peu, que le plus haut niveau de l’Etat français avait pourtant été informé, notamment par la DGSE (note du 04 mai 1994), mais ces décideurs politiques, pour des raisons que je serais curieux de connaître, ont non seulement rejeté ces informations mais plus encore ont jugé nécessaire de ne pas nous les diffuser. Il est vrai que dans le cas contraire, je suis sûr que beaucoup de mes camarades n’auraient pas accepté cette mission….

Mon souvenir est que nous devions lancer ce raid à partir de la base de Goma, ce qui nécessitait que la compagnie soit en ordre de combat (prête et complète). C’est un type d’opération auquel nous étions très entraînés dans la Force d’Action Rapide, dont c’était globalement le coeur de métier, porter des actions rapides et offensives pour éviter des engagements lourds et nettement plus coûteux ou compliqués.
Je n’ai pas gardé de souvenirs plus précis de cet ordre, parce qu’il appelait un ordre plus détaillé qui nous aurait été communiqué avant son exécution, il s’agissait en effet d’une manœuvre d’ensemble, pas d’une opération détaillée par unité de combat.

Cet ordre écrit, remis au moment du départ de Nîmes, a été soigneusement récupéré à Goma entre le 26 juin. Soigneusement récupéré par un officier d’état-major qui notait scrupuleusement le retour de chaque exemplaire numéroté et la présence de chacune des pages comme s’il s’agissait d’un document précieux, ce qui n’est pas la pratique en opération où les ordres sont en général détruits par les détenteurs eux-mêmes, au fur et à mesure de l’arrivée des ordres suivants. Cet ordre n’a d’ailleurs pas été remplacé, simplement retiré de la circulation…
Cela m’avait intrigué à l’époque, de même que l’atmosphère de flottement qui se ressentait à Goma alors que nous nous efforcions de reconstituer l’unité de combat disloquée par les problèmes de transport au départ (v les détails dans le roman, les pilotes de la société de transport affrétée se sont mis en grève, les hommes, les matériels et les munitions sont partis dans trois directions différentes…).
Est-ce que, si nous étions arrivés comme prévu sur l’aéroport de Goma en unité prête au combat dès le 23 juin, nous aurions dû exécuter cet ordre de raid sur Kigali ? Il semble que le débat avait lieu pendant notre déplacement même, alors que le dispositif initial, avec une forte composante d’appui aérien (avions de chasse) et des unités rompues à ce genre d’opération (REI, RICM, DBLE, …), était très ambivalent pour ne pas dire ambigu sur les intentions réelles de l’opération Turquoise

Un débat politique que nous ne connaissons toujours pas

j’imagine volontiers que ce débat sur l’orientation réelle de l’intervention Turquoise n’a pu se tenir qu’au plus niveau de l’Etat, avec son cortège de critiques, de faux semblants et d’intrigues.
Il est probable que cet ordre ait été préparé et diffusé hors dispositif normal de Turquoise, mais peu vraisemblable qu’il ait pu être un scénario préparé sans autorisation politique, il n’aurait pas été diffusé à une unité de combat, qui ne travaille pas sur des alternatives mais sur des actions…
Cet ordre écrit montre que le 22 juin 1994, au déclenchement de l’opération Turquoise, il existe encore des velléités de prise de contrôle de la capitale par la force (et la surprise). L’armée française s’emparant de la capitale d’un pays en guerre, c’est forcément contre le FPR, et sans aucun doute pour le « gouvernement légal »…
Par ailleurs, à ce moment là et dans les mois qui suivent l’opération Turquoise, cela ne choquait personne que la 1° partie de l’opération fut offensive (cf rapport de fin de mission et article de la revue de l’artillerie en ligne).

Étrangement, il eut été beaucoup plus simple pour ceux qui s’érigent en gardien de décisions prises par d’autres, d´expliquer qu’il y avait peu avoir des préparations contradictoires mais que cette option avait été abandonnée dès le départ, raison pour laquelle l’ordre avait été annulé (et manifestement effacé). A contrario leurs cries d’orfraie sont des plus inquiétants sur ce sujet, cela dénote d’un profond malaise sur la vraisemblance de la version qu’ils assument depuis 25 ans, l’intervention Turquoise déclenchée par la France dans un but purement humanitaire… Une version bien éloignée des errements que nous avons connus au niveau des unités opérationnelles, plus encore avec les frappes aériennes que nous devions effectuer contre le FPR, objet du prochain article…

Dossier 1 prépa raid sur Kigali

RWANDA : LA MÉMOIRE DÉFAILLANTE DE M.HOGARD

Le débat sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda mérite un peu mieux que les attaques personnelles lancées régulièrement par M.Hogard, dont cette tribune intitulée les « révélations » de la revue XXI sur la France au Rwanda font pschitt.

M.Hogard semble avoir beaucoup oublié, en commençant par le respect pour les anciens compagnons d’armes, même quand on ne partage pas leur avis.
Pour rafraîchir cette mémoire défaillante, je vais d’abord rappeler quelques faits dont j’ai été témoin au Rwanda pendant l’opération Turquoise.

QUELQUES FAITS SUR L’OPÉRATION TURQUOISE

Dans une première période, du 22 au 30 juin 1994, nous avons tenté de remettre au pouvoir le gouvernement que la France avait soutenu pendant quatre ans alors même que celui-ci était l’organisateur du génocide des Tutsis :
Ordre préparatoire pour un raid sur Kigali, puis opération de frappe aérienne que je devais guider contre les colonnes du FPR (les soldats « ennemis » de ce gouvernement). Cette frappe a été annulée in extremis, au lever du jour du 1° juillet, probablement par le PC Jupiter sous l’Élysée.
M.Hogard explique volontiers le contraire bien qu’il ne fut pas là, en effet il n’est arrivé sur le théâtre que le 29 ou le 30 juin selon ses versions. Pour ma part je ne pense pas que quiconque soit mieux placé que moi pour dire ce que j’ai fait…

Deuxième période à partir du 1° juillet 1994 avec la création d’une « zone humanitaire sûre » qui a surtout permis de protéger la fuite des génocidaires vers le Zaïre (aujourd’hui la RDC). À cette époque, je me suis occupé d’extractions de rescapés dans cette zone « sûre » que nous contrôlions si peu. C’est M.Hogard qui m’a raconté, à plusieurs reprises, son trouble de devoir escorter poliment les organisateurs du génocide, car il avait reçu comme directive stricte de ne pas les arrêter, ni les neutraliser mais de s’assurer qu’ils veuillent bien quitter la zone (ie qu’ils partent au Zaïre). J’ai vu plusieurs de ces responsables du génocide transiter sur la base de Cyangugu, et je ne n’en aurais rien su si M.Hogard n’avait pris le temps de me l’expliquer et de me raconter combien cela l’interrogeait …

Troisième période, que je situe sur la 2° quinzaine de juillet, les forces gouvernementales et leurs responsables se sont débandés au Zaïre et nous leurs livrons des armes, dans des camps de réfugiés, alors que nous sommes dans une mission « humanitaire » et accessoirement sous embargo des Nations Unies. Livrer des armes à des génocidaires et transformer des camps de réfugiés en bases militaires est un acte d’une extrême gravité, susceptible d’être qualifié pénalement de complicité dans un crime imprescriptible, le génocide. À quoi cela sert-il de continuer à nier ces livraisons d’armes, alors que l’origine de la directive est désormais connue (l’Elysée), de même que l’intermédiaire financier (des banques encore liées à l’Etat) et les conditions de leur livraison effective sur le terrain (aéroport de Goma, convois de transport)…
M.Hogard avait eu le plus grand mal à défendre et obtenir de désarmer les factions qui traversaient notre zone, j’imagine son désarroi quand il a dû nous justifier une telle livraison sous couvert « d’éviter que les forces gouvernementales ne se retournent contre nous »…

LES ATTAQUES DÉPLACÉES DE M.HOGARD

En fait, je viens de parler du lieutenant-colonel Hogard, l’officier droit et mesuré qui assumait le commandement d’un des groupements tactiques, dans cette mission d’intervention particulièrement difficile en 1994. Je ne reconnais en rien le M.Hogard qui tente aujourd’hui de me décrédibiliser avec véhémence, bien qu’il ne me connaisse pas et ne me connaîtra sans doute jamais. La logique voudrait plutôt qu’il contredise mon témoignage, si cela était encore possible.

M.Hogard a en effet d’abord affirmé que je n’avais pas participé à l’opération Turquoise dans les conditions que j’ai décrites (comme officier contrôleur avancé, OCA, chargé du guidage des frappes aériennes) et que j’étais donc un affabulateur « sans responsabilité, sauf peut être humanitaire… », dans un article du Point qui ne fait pas honneur au journalisme. Il a dû se raviser devant mes témoignages précis et factuels car je ne témoigne que de ce que j’ai fait. Il a dû reprendre aussi sa copie lorsque j’ai publié un message confirmant ma fonction, signé par lui !
Le CNE Guillaume ANCEL a été détaché au sein d’une [compagnie de combat] pour y tenir les fonctions d’OCA.

J’ai ensuite été approché par un grand gaillard, se présentant comme un « proche de M.Hogard, pour me « parler » puis me « convaincre » et finalement me menacer. Cela n’a pas fonctionné. Je n’ai pas apprécié le procédé que je croyais ne plus exister que dans les films de barbouzes.
Je me suis donc interrogé sur les activités de M.Hogard :
M.Hogard vend de l’information, pardon de « l’intelligence stratégique et de la diplomatie d’entreprises », à travers une société spécialisée dont l’activité réelle doit être en rappport avec son nom, ÉPÉE. Un ancien compagnon d’armes y est décédé dans des conditions pour le moins étranges, criblé de balles dans un hôtel en Libye.

Ensuite M.Hogard a repris son entreprise de discrédit en affirmant cette fois que j’aurais un compte à régler avec l’armée parce que celle-ci avait refusé de me réintégrer. Je ne vois pas comment l’armée aurait pu me refuser… ce que je n’ai jamais demandé. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a fort bien traité et que je respecte pour son grand professionnalisme. Mais sur le site du colonel2.0 comme dans son livre, les larmes d’un crocodile, M.Hogard espère « démolir » mon témoignage avec cette accusation ridicule, pour la cinquième fois, sans apporter aucun argument vraiment utile sur le débat de fond.

QUEL DÉBAT SUR LE RÔLE DE LA FRANCE AU RWANDA ?

Alors quel objectif poursuit M.Hogard ? Détourner l’attention dans le débat sur le rôle de la France dans le génocide de Tutsis au Rwanda ? Masquer sa peur d’être rattrapé par la gravité des actes commis, alors même qu’il s’agissait d’une politique décidée au plus au niveau de l’Etat ? S’essayer dans une polémique digne des meilleures heures de Donald Trump, – Il a même découvert twitter-, mais qui n’a pas sa place dans un débat aussi grave ?
Heureusement il peut citer le « professeur Bernard Lugan », celui qui explique que les livraisons d’armes aux génocidaires seraient justifiées par le fait que le président Kagame aurait fait assassiner le président Habyarimana. Ne cherchez pas le lien, il relève d’une autre logique et s’expose d’ailleurs sur ce site… Bernard Lugan ne cache pas ses liens avec la droite la plus extrême. J’espère simplement qu’il n’est plus enseignant à l’Ecole militaire, ni ailleurs dans les milieux militaires.
Si M.Hogard comme le professeur Lugan souhaitaient réellement mettre fin à ce questionnement, ils défendraient l’ouverture réelle des archives pour que nos concitoyens puissent juger par eux-mêmes plutôt qu’on ne leur explique ce qu’ils doivent en penser.

Le débat auquel je souhaite participer est celui de la responsabilité des hommes politiques de l’époque qui ont décidé de ces opérations, au nom de la France, en notre nom à tous et qui ne se sont jamais expliqués.
Nous, militaires, avons déjà dû assumer une mission que nous n’aurions pas dû mener, ce n’est donc pas à nos compagnons d’armes de se justifier, encore moins de s’ériger en bouclier de responsables politiques qui ne veulent pas assumer leur responsabilité.
Personnellement, je continuerai à témoigner aussi longtemps que nous ne connaîtrons pas le rôle de la France dans le dernier génocide du XX° siècle, celui qui n’aurait jamais dû se produire, celui que nous n’avons pas su empêcher et qu’il ne sert à rien de cacher.

Guillaume Ancel, ancien lieutenant-colonel.

Lettre ouverte sur le génocide rwandais : « Monsieur le Président, aurez-vous l’audace ? »

« Monsieur le Président, vous avez courageusement – et tardivement – reconnu la responsabilité de la France dans le drame des harkis en 1961, abandonnés à leur sort par la France qu’ils avaient cru servir.
Cinquante-cinq ans après les faits, cela peut sembler bien tard, mais aucun de vos prédécesseurs n’avait eu le courage de le faire avant vous.
Trente-trois ans après ces faits dramatiques, en 1994, la France est intervenue politiquement et militairement au Rwanda dans le dernier génocide du XXe siècle.
Vingt-deux ans après cette intervention, en 2016, nous, citoyens français, nous ne savons toujours pas quel rôle notre pays a “joué” dans ce drame, qui est aussi un crime contre l’humanité… imprescriptible.
Vingt-deux ans après les faits, moi, ancien lieutenant-colonel de l’armée française, je ne sais toujours pas expliquer les contradictions entre la version officielle servie à nos concitoyens d’une opération humanitaire et la réalité des missions militaires que j’ai menées là-bas, qui ressemblent à s’y méprendre à un soutien aux génocidaires.
Alors que nous pouvions stopper les génocidaires, nous n’avons eu de cesse de freiner leurs ennemis. Alors que nous pouvions sauver des rescapés de Bisesero, nous n’avons même pas été sollicités pour leur porter secours. Alors que nous pouvions empêcher de nuire des criminels, nous leur avons permis de s’échapper et nous les avons réarmés dans des camps de réfugiés.

Période propice

Puisque la période semble propice aux déclarations ambitieuses, aurez-vous le courage d’annoncer qu’une commission d’historiens puisse enfin accéder à l’intégralité des archives et témoignages pour éclairer nos concitoyens sur le rôle que la France a réellement joué dans ce drame ?
Aurez-vous l’audace que cette annonce soit suivie d’une réalité et qu’on ne puisse plus opposer aux chercheurs que des documents soient “disponibles mais non consultables” ou que le “confidentiel Défense” protège des décisions inavouables ?
Aurez-vous la force que cette commission ne soit pas présidée par un homme politique pour que son objet principal ne soit pas de couvrir les deux principaux partis politiques qui cohabitaient alors au gouvernement ?
Donnerez-vous la liberté aux Français de juger par eux-mêmes de la pertinence de nos engagements extérieurs, de ces interventions militaires au nom de la France ?
Monsieur le Président, offrez-nous une chance de connaître ce qui s’est passé dans ce drame, sans attendre que ses protagonistes aient disparu. Permettez à notre pays, fier s’il en est, de savoir ce qui a été fait en son nom, de préserver son honneur et d’honorer ainsi la mémoire du million de victimes qui croyaient en la France et que nous n’avons pas su empêcher. »

 

Cette lettre ouverte a été publiée par Le Monde le 11 octobre 2016.

Ancien officier français au Rwanda, je veux connaître le rôle de la France dans le génocide des Tutsis et dans le drame rwandais

En 1994, un génocide a été commis au Rwanda, faisant près d’1 million de victimes en 100 jours.
Ce génocide a été organisé par le gouvernement rwandais de l’époque et exécuté notamment par ses forces armées, les FAR.
Ce ne fut pas une déchaînement de violences spontanées de paysans misérables, mais une entreprise démente, structurée et systématique
d’éliminations des Tutsis du Rwanda. 1 million de victimes en 100 jours, c’est 10.000 personnes éliminées quotidiennement pendant plus de 3 mois, une « productivité » dans le massacre que même les nazis n’avaient pas réussi à atteindre.

Le 22 juin 94, au 75° jour du génocide, la France déclenche l’opération Turquoise, après avoir obtenu un mandat humanitaire de l’ONU.
J’ai participé à cette opération comme capitaine de la force d’action rapide. J’étais spécialiste du guidage au sol des frappes aériennes au sein d’une unité de combat de la légion étrangère. J’avais 28 ans, dont 4 ans de formation approfondie au « métier des armes » et déjà 5 années en unité de combat.

UNE VERSION OFFICIELLE TROP ÉLOIGNÉE DE LA RÉALITÉ

J’ai raconté cette intervention « vue de l’intérieur » dans un roman, Vents sombres sur le lac Kivu, dont la vocation était de donner une image réaliste d’une opération militaire mais il s’avère que ce roman est aujourd’hui la version la moins romancée de l’opération Turquoise.
C’est le décalage entre la version officielle et la réalité des missions que j’ai effectuées sur place qui m’oblige à témoigner, car comment peut-on comprendre et réfléchir sur le rôle de la France dans le drame rwandais si on ne connaît même pas les pièces du puzzle ?

Certaine sont rondes et difficilement contestables.
– les unités de l’armée française avec lesquelles je suis intervenu se sont comportées de manière très professionnelle et ont fait ce que les
responsables politiques français attendaient d’elles. J’ai un profond respect pour mes anciens compagnons d’arme, et il ne m’appartient pas de les critiquer.
– ces unités n’ont jamais participé au génocide, jamais.
– ces unités militaires françaises, quand elles en ont reçu l’ordre, ont protégé avec efficacité les rescapés du génocide, je pense notamment au camp de réfugiés de Nyarushishi (8.000 pers) sécurisé par la compagnie de combat de la légion étrangère dans laquelle j’étais intégré.

DES DÉCISIONS POLITIQUES LOURDES DE CONSÉQUENCES

D’autres pièces du puzzle sont des angles, qui ne trouvent pas leur place dans ce dessin arrondi. Elles posent question, non sur le comportement des militaires français mais sur des décisions politiques qui ont pour conséquence de faire apparaître la France comme ayant soutenu, protégé et armé un gouvernement génocidaire…
En effet le récit des missions que j’ai effectuées pendant l’opération Turquoise, et je ne crois pas que quiconque soit mieux placé que moi pour
expliquer ce que j’ai fait, pose des questions difficiles :
Nous sommes intervenus avec une armada militaire (près de 3.000 hommes, unités de combat de la Force d’Action Rapide, avions de chasse). Si la mission était humanitaire comme cela est encore affiché pour l’opération Turquoise, nous aurions dû logiquement intervenir contre les génocidaires, c’est-à-dire contre le gouvernement rwandais et ses forces armées.
Au lieu de cela, nos responsables politiques ont décidé que nous devions stopper leurs opposants militaires. J’ai reçu l’ordre le 22 juin de préparer un raid sur Kigali pour reprendre la capitale et le 30 juin de guider des frappes aériennes contre les colonnes du FPR. Ces ordres ont été annulés in extremis, quel débat animait alors nos gouvernants ?

NOUS NE NOUS SOMMES PAS BATTUS CONTRE LES GÉNOCIDAIRES, MAIS NOUS LEURS AVONS LIVRE DES ARMES

Lorsque nous avons enfin changé d’orientation, – seulement le 1° juillet -, nous n’avons pas cherché à neutraliser ce gouvernement génocidaire, ni ses forces armées. Au contraire nous les avons laissés se réfugier au Zaïre et commettre en plus l’exode de leur propre population, un nouveau drame humanitaire. En n’agissant pas, avons-nous été complices ?

Enfin et beaucoup plus grave, j’ai assisté à une livraison d’armes, dans la 2° quinzaine de juillet, à destination des camps de réfugiés à l’est du Zaïre, générant des décennies de conflit qui n’ont jamais réellement cessé depuis. Pas des armes confisquées comme je l’ai d’abord cru, mais bien des stocks d’armes livrés sur place, en pleine mission humanitaire.

DES INFORMATIONS CRUCIALES ÉCARTÉES

J’ai longtemps pensé que ces décisions avaient pu être prises par des gouvernants qui n’avaient pas connaissance du rôle génocidaire de ceux qu’ils soutenaient. Mais il apparaît que le service de renseignement de l’Etat français, – la DGSE – , avait clairement établi et informé nos décideurs politiques du rôle génocidaire du gouvernement rwandais et de ses forces armées, avant même l’opération Turquoise (en particulier dans une note du 04 mai 94). Pourquoi nos responsables politiques ont-ils décidé d’écarter ces informations cruciales ? Pourquoi n’ont-ils pas condamné et neutralisé ce gouvernement génocidaire comme le leur recommandait pourtant la DGSE ?

UNE COMMISSION D’ENQUÊTE S’IMPOSE

Je ne doute pas que leur intention était autre que d’aider des génocidaires, mais les conséquences de leurs décisions sont d’une extrême gravité.
Aussi, comme citoyen français, je souhaiterais savoir quelles décisions politiques ont été prises, par qui et pour quelles raisons.
Et en tant qu’ancien officier ayant participé à l’intervention militaire de la France au Rwanda, je souhaiterais savoir si je risque un jour d’être mis en examen pour complicité d’un crime insoutenable et imprescriptible, le génocide.

OUVRIR LES ARCHIVES, Y COMPRIS CELLES DE LA DGSE

Pour répondre à ces questions, il me semble indispensable qu’une commission d’enquête puisse faire la lumière sur le rôle réel de la France dans le drame rwandais et sur les responsabilités qui incombent aux décideurs de l’époque, une commission d’enquête qui permette aux Français de juger par eux-mêmes, une commission d’enquête qui s’appuie sur l’ouverture complète des archives, y compris celles de la DGSE.
Rappelons que la mission parlementaire d’information sur le rwanda (1998) n’avait pas les pouvoirs et l’objet d’enquêter et que, par ailleurs, proposer de la confier aujourd’hui à l’ONU serait garantir son inefficacité…
Une commission d’enquête serait prendre le risque de regarder en face nos responsabilités et s’assurer aussi que, si nous avions commis des erreurs, elles ne puissent pas se reproduire de la même manière.

HONORER LE COURAGE DE LA NATION ET LA MÉMOIRE DES VICTIMES

Certains se drapent dans « l’honneur de la France » pour éviter cette enquête, je leur réponds simplement que cette « volonté de savoir » serait faire honneur au courage de la nation. D’autres voudront l’empêcher à tout prix, qu’ils évitent néanmoins de me calomnier ou de me menacer, ce n’est pas le sujet.
Enfin, quelles que soient les conclusions de cette commission d’enquête, il ne serait pas indécent que des lieux de mémoire soient élevés, en France, pour honorer le souvenir du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher, dans le dernier génocide du XX° siècle.

(Cet article a été publié avec quelques modifications dans Le Monde du samedi 30 août 2014)