A l’abri de Turquoise, le gouvernement génocidaire du Rwanda s’échappe pour poursuivre la « résistance »

 

Dans les derniers jours du massacre des Tutsi, le gouvernement génocidaire du Rwanda, chassé par les soldats du FPR, se replie dans la « zone humanitaire sûre » établie par la France dans le sud-ouest du pays, avant de se réinstaller au Zaïre pour continuer son « combat ».

Les deux-tiers du gouvernement génocidaire se réfugient dans la zone Turquoise

C’est cette trajectoire consternante du gouvernement génocidaire que vient de récapituler Jacques Morel. Cette histoire raconte la duplicité de Paris avec Turquoise, son opération « humanitaire ». On peut y lire le soutien que l’Elysée n’a jamais cessé d’apporter au gouvernement intérimaire rwandais, les derniers génocidaires du XXème siècle qui se sont échappés grâce à leurs amis français.
France24 a diffusé un reportage édifiant sur le sujet, qui annonce un documentaire plus long sur le rôle de la France, ou plutôt sur le rôle d’une poignée de décideurs dans le génocide des Tutsi au Rwanda.

Il est intéressant de noter la réaction du général Jean-Claude Lafourcade, qui a commandé cette « brillante » opération Turquoise et qui, armé d’une dramatique capacité à tout oublier, tente d’échapper à sa responsabilité en minimisant autant que possible la gravité des faits.
Pourtant, contrairement à ce qu’il affirme dans sa mal-nommée « exigence de vérité », ce ne sont pas « deux ministres subalternes et sans influence qui sont passés d’eux-mêmes au Zaïre » mais bien les deux-tiers du gouvernement intérimaire rwandais (13 ministres sur 19), parmi lesquels leur président, qui se sont réfugiés pendant presque une semaine à Cyangugu, dans la zone « protégée » par l’opération militaire française Turquoise.
Ces ministres tentèrent de reconstituer le gouvernement intérimaire qui menait le génocide des Tutsi et ils furent exfiltrés par l’armée française vers le Zaïre. Les premiers sont arrivés le 14 juillet 1994, les derniers quittèrent Cyangugu pour Bukavu au Zaïre le 19 juillet. Tout le monde comprendra que ce n’est sûrement pas Lafourcade qui en a décidé ainsi.

La protection de l’Elysée

Le 15 juillet, apprenant la reconstitution du gouvernement intérimaire à Cyangugu, Yannick Gérard, ambassadeur français détaché auprès de l’opération Turquoise, écrit à Paris : « dans la mesure où nous savons que les autorités portent une lourde responsabilité dans le génocide, nous n’avons pas d’autre choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée, en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se prononcent sur leur cas ».
Cette vision semble l’emporter au ministère des Affaires étrangères, où un porte-parole fait savoir à la presse, à propos des membres du gouvernement intérimaire rwandais qui rentreraient dans la zone humanitaire protégée par l’opération Turquoise, que « s’ils viennent à nous et que nous en sommes informés, nous les internerons ».

Mais encore une fois, c’est l’Elysée qui va imposer sa politique délirante de soutien jusqu’au-boutiste à nos « amis » les génocidaires.
Et encore une fois c’est Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée, l’homme qui ne doute de rien qui va se charger d’appliquer les directives présidentielles.
Il a noté en regard de la dépêche de l’agence Reuter sur la volonté d’internement du gouvernement génocidaire :
« Lecture du Président. Ce n’est pas ce qui a été dit chez le Premier Ministre ».

Escorter les génocidaires pour poursuivre la « résistance »

Et mes compagnons d’armes vont recevoir ces ordres complètement effarants d’escorter les génocidaires jusqu’à la frontière pour qu’ils s’installent dans les camps de réfugiés au Zaïre, d’où ils pourront continuer à nuire.
Pour ceux qui hésitent encore sur le rôle joué de fait par l’opération Turquoise, il faut s’arrêter quelques instants à cette note de la DRM (Direction du renseignement militaire français) du 18 juillet 1994, qui précise que « le gouvernement intérimaire réfugié à Cyangugu semble avoir choisi de se replier vers le Zaïre avec le reste des FAR et leur armement afin d’y poursuivre la résistance hutue au nouveau régime mis en place à Kigali ».
Voilà ce que nos décideurs français nous ont demandé de soutenir et de réarmer, pour poursuivre la résistance hutu contre le nouveau régime.

Les génocidaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise

Alors, frappé d’amnésie, Lafourcade ne se souvient plus que de « deux personnes isolées et sans influence » qui seraient passées en coup de vent par la zone Turquoise ! Il fait peut-être allusion aux deux membres de ce gouvernement que la France a laissé complaisamment être évacués par hélicoptère depuis cette zone, sans doute pour rendre service : il s’agissait simplement du Premier ministre et de son ministre de la Défense…
Intéressons-nous « simplement » au Premier ministre, Jean Kambanda, qui sera « simplement » condamné à perpétuité par le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) pour son rôle clef dans le génocide des Tutsi, et que l’armée française a laissé se « réfugier » au Zaïre… Celui-ci déclara devant le TPIR que « l’Etat-major [des forces gouvernementales] avait déjà franchi la frontière à Goma dans les jours précédents tandis que les militaires restants s’étaient repliés à l’abri de Turquoise ».
A l’abri de Turquoise, voilà une conséquence de cette opération humanitaire résumée de manière claire par un de ces principaux protagonistes, ou plutôt bénéficiaires.
Peut-être serait-il temps de redéfinir en France ce qu’est une opération humanitaire et peut-être aussi d’ouvrir les archives sur le Rwanda plutôt que de nous contenter de déclarations qui sont plus consternantes que rassurantes ?

 

        Pour rappel, le témoignage de la réaction atterrée du chef de détachement concerné par l’application de ces ordres :

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Je termine seul mon frugal repas lorsque Garoh vient s’asseoir à côté de moi, en silence. D’un air las, avec une voix étrangement basse, un peu comme s’il se parlait à lui-même, le commandant du groupement sud me dit son trouble. Je pense d’abord qu’il s’agit de l’incident avec les forces spéciales ou l’accrochage des troupes de marine, mais je comprends rapidement que le sujet est autre : Garoh a dû accueillir aujourd’hui encore des membres du gouvernement rwandais en déroute, qui utilisent la zone humanitaire sûre pour protéger leur fuite vers le Zaïre. Certes, il est convaincu que ce n’est pas notre rôle de rendre justice, mais escorter poliment des décideurs qui ont de terribles responsabilités dans les massacres et « du sang jusqu’au cou », le tourmente. Il aurait pu les arrêter, il aurait même pu les neutraliser, mais ses ordres ne lui laissaient pas le choix. Il sait qu’il en verra d’autres, cependant il ne peut s’empêcher de se questionner sur cette mission et sur ces criminels que nous protégeons de fait. Je crois qu’il a déjà peur qu’un jour on ne le lui reproche. »

La responsabilité de ces personnalités rwandaises dans le génocide des Tutsi était connue des autorités françaises.
Comme la France avait signé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et qu’elle disposait, par l’article VII de la charte des Nations unies, du droit d’utiliser la force, ces décideurs français avaient le devoir de faire arrêter ces génocidaires.
Ils les ont protégés.

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Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire du Rwanda, intention cachée de l’opération Turquoise ?

En fait, la question ne se pose plus réellement en ces termes, car il est désormais établi que l’armée française avait bien proposé ce scénario à l’Elysée, sans doute à sa demande.
Note du général Quesnot à l’Elysée du 18 juin 1994

Cela apparaît d’ailleurs dans l’ordre d’opération de Turquoise qui précise en tertio (page 2 du document)
ULTÉRIEUREMENT ÊTRE PRÊT À CONTRÔLER PROGRESSIVEMENT L’ÉTENDUE DU PAYS HUTU EN DIRECTION DE KIGALI […]
Contrôler progressivement l’étendue du « pays hutu » en direction de Kigali ne peut être l’objectif d’une opération humanitaire. On notera au passage que, pour l’état-major de l’armée française, le Rwanda est le « pays hutu », donc les Tutsi en sont exclus.

Remettre au pouvoir ce gouvernement n’a jamais réellement été abandonné par l’Elysée de François Mitterrand, où une faction de faucons s’efforçait de continuer à soutenir ceux qu’ils appuyaient depuis quatre ans, quand bien même ils savaient – grâce à la DGSE – que leurs « amis Rwandais » étaient en train de commettre des massacres, le génocide des Tutsi.

Soutenir le gouvernement génocidaire

Ce qui est clair désormais, c’est que cette intention de soutenir, de sauvegarder et d’aider ce gouvernement génocidaire a animé une large partie de l’opération Turquoise : celle-ci a commencé par une tentative de remettre au pouvoir ces génocidaires en s’emparant par la force de Kigali, la capitale.

Cette tentative a été suivie par une opération militaire pour stopper par la force l’avancée des soldats du FPR, à laquelle j’ai participé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1994, tandis que ces derniers étaient les seuls à pourchasser les génocidaires.

Cette opération militaire n’a été stoppée qu’au dernier moment, par l’Elysée, sans doute à cause de l’impact désastreux du drame de Bisesero, quand des centaines de rescapés avaient été abandonnés les jours précédents par l’opération Turquoise, parce que sa « vraie » mission était de stopper le FPR.

Une Zone humanitaire « sûre » pour les génocidaires

Comme si cela n’avait pas suffi, l’opération Turquoise permettra encore aux génocidaires d’échapper au FPR grâce à la protection offerte par la Zone humanitaire « sûre », sûre pour les génocidaires.
Et pour finir, alors que, d’une main, l’armée française avait enfin l’ordre de protéger les rescapés tutsi, elle devait, de l’autre, livrer des armes aux génocidaires, maintenant qu’ils avaient pu s’installer dans des camps de « réfugiés » de l’autre côté de la frontière.

Remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire a donc été une politique permanente de l’Elysée, en tout cas d’une partie d’entre elle, et seul l’accès aux archives permettrait de comprendre comment la présidence a pu arriver à ce choix désastreux et aujourd’hui indéfendable.

 

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles : Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
[…]
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.

[4 jours plus tard sur l’aéroport de Goma, base opérationnelle avancée de Turquoise que nous avons rejoins avec difficulté …]
Un officier d’état-major nous rend visite sur notre campement de fortune. J’aimerais l’interroger sur la suite de la mission puisque nous étions censés arriver par surprise pour mener une action offensive, mais il ne me répond pas et se contente de récupérer avec d’inhabituelles précautions l’ordre préparatoire reçu à Nîmes. Normalement, en opération, le simple fait d’ordonner la destruction d’un ordre écrit suffit, mais cet officier vérifie chaque exemplaire page par page, comme si ce document ne devait plus exister…»

Cet ordre préparatoire a-t-il été effacé ? il est fort probable qu’un exemplaire se soit glissé dans les archives de l’opération Turquoise, intervention « humanitaire » de la France pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994

Bisesero est emblématique de l’intervention française au Rwanda : ambivalence de la mission, déni de la réalité du génocide, aveuglement – ou pire – des décideurs.

Retour à Bisesero, ouest du Rwanda.

Bisesero, de vastes collines boisées dans l’ouest du Rwanda, où des milliers de Tutsi ont cru trouver refuge pour échapper au génocide conduit depuis le 7 avril 1994 par un gouvernement frappé de folie meurtrière, mais que la France a continué à soutenir… jusqu’à la complicité ? C’est toute la question posée par ce drame qui se tient au premier acte de l’opération Turquoise, fin juin 1994.

Le 27 juin, sur ces collines de Bisesero, quelques militaires des forces spéciales en reconnaissance découvrent des rescapés tutsi. Ils ne sont en rien l’avant-garde de l’armée du FPR, redoutée par la France, mais les survivants de massacres ignobles, répétés chaque jour. Ce sont des morts-vivants, entourés de charniers et accablés de blessures.
Pendant qu’ils leur parlent, les soldats français ont la démonstration de l’organisation du génocide : arrivent des véhicules de miliciens, de gendarmes rwandais et de militaires des FAR qui patrouillent ensemble à la recherche de ces rescapés pour les achever. Ces derniers se cachent, terrorisés, tandis que les forces armées du gouvernement rwandais ne craignent pas d’afficher leur occupation réelle. Ils ne se battent pas contre les soldats du FPR, ils massacrent les civils tutsi.
L’officier français qui dirige l’équipe spéciale promet aux rescapés de revenir pour les secourir et repart vers sa base où il reçoit l’ordre… de ne pas intervenir, pire encore : il se voit interdire d’y revenir.

Notre mission, c’est de stopper le FPR, les ennemis des génocidaires

Trois jours plus tard, le 30 juin, des sous-officiers ulcérés par cette situation, comme Thierry Prungnaud, et sans doute Olivier, un capitaine qui a choisi sans le dire de désobéir, se perdent malencontreusement jusqu’à la zone des rescapés et prennent soin d’alerter si largement de leur « découverte » qu’ils obligent le commandement à monter une mission de secours. Entre-temps, en trois jours, plusieurs centaines de ces réfugiés ont été massacrés par les génocidaires du régime, alors qu’ils s’attendaient à être sauvés par l’armée française.

Le colonel qui commandait les forces spéciales et le général qui « dirigeait » l’opération Turquoise sont mis en cause pour ne pas être intervenus dès la situation connue, le 27 juin. Ils ont d’abord affirmé ne pas avoir été alertés de cette situation avant le 29 juin. Mais, depuis les notes personnelles du général jusqu’au reportage vidéo (en fin de cet article) montrant le chef des forces spéciales briefé par un de ses sous-officiers, les preuves du contraire sont accablantes : ils étaient clairement informés.

Leur défense a reposé ensuite sur le manque d’effectifs pour aller reconnaître et sécuriser la zone de Bisesero, ne disposant selon eux que de la centaine d’hommes des forces spéciales arrivés au Rwanda en précurseurs.

Pourtant, cet argument est aussi peu pertinent que le précédent, car l’opération Turquoise comptait déjà à cette date plusieurs unités opérationnelles – chacune dépassant en taille le détachement des forces spéciales – comme la compagnie de combat de la Légion étrangère dans laquelle j’étais détaché. Cette unité de 150 légionnaires aguerris, bien équipés et très entraînés, était parfaitement adaptée à la protection d’une zone refuge pour des rescapés. Et aucun milicien ou soldat dépenaillé de ce régime en déroute n’aurait osé s’y frotter.

Il est vrai que cette unité de Légion était distante d’au moins… 50 mètres du poste de commandement des forces spéciales, puisque nous étions stationnés sur le même petit aéroport de Bukavu, au Zaïre, depuis le 28 juin où nous étions arrivés sans consigne de nous presser. Nous n’étions pas à plus de 40 km des collines de Bisesero et nous n’avions même pas été informés du drame…

Malheureusement, notre compagnie de combat, comme les autres unités disponibles, n’a pas été sollicitée pour aller sauver les rescapés tutsi découverts par nos camarades des forces spéciales.
Pourquoi ? Parce que tels n’étaient pas les ordres, tellement différents de la mission humanitaire affichée pour l’opération Turquoise : nous étions partis en réalité pour stopper le FPR, ces soldats qui menaçaient le gouvernement rwandais soutenu par la France, quand bien même ce régime poursuivait un génocide en conduisant l’extermination des Tutsi.
Ces ordres, des officiers français les ont exécutés et assumés au point de devoir aujourd’hui soutenir des versions dénuées de sens pour protéger des responsables politiques pourtant seuls légitimes à en décider.

Une ultime tentative de combattre le FPR, empêchée par le drame de Bisesero

Cet épisode de Bisesero explique sans doute aussi que le 30 juin 1994, tandis que les unités des forces spéciales étaient obligées de s’occuper des rescapés, la compagnie dans laquelle j’étais détaché a enfin été mobilisée : non pour porter secours mais pour stopper le FPR par une action de guerre devant la forêt de Nyungwe, à quelques dizaines de kilomètres plus à l’est.
Comme je l’ai relaté, au lever du jour du 1er juillet, cette mission de combat contre les ennemis des génocidaires a été annulée in extremis, alors qu’elle était déjà engagée pour frapper le FPR. J’en connais désormais plus de détails grâce au témoignage d’Oscar, un des pilotes de chasse engagés dans cette opération.

En croisant nos témoignages, il apparaît que cette mission a été annulée par le PC Jupiter situé sous le palais présidentiel de l’Élysée, alors que les avions de chasse – des Jaguar – étaient déjà en vol pour bombarder, et que nous-mêmes décollions en hélicoptère pour rejoindre la zone de guidage. Pourtant le PC Jupiter n’a pas vocation à diriger ce type d’opération, qui est plutôt du ressort du bien nommé Centre opérationnel interarmées.

C’est une procédure tout à fait inhabituelle que m’a décrite mon camarade, et compte tenu de ma compréhension du sujet, il est probable que les événements se soient enchaînés ainsi :
Cette opération de combat contre le FPR a été décidée sans réel contrôle politique, mais l’intervention des Jaguar a déclenché une procédure quasi automatique de confirmation auprès du PC de l’Élysée, qui s’en est effrayé. En effet l’engagement au combat d’avions de chasse est considéré comme stratégique du fait de leur puissance de feu ainsi que du risque médiatique : difficile de faire croire qu’un bombardement n’a pas été organisé tandis qu’il est toujours possible d’habiller un échange de tirs au sol en accrochage accidentel ou en riposte à une tentative d’infiltration.

L’Elysée a stoppé enfin notre mission de guerre par peur de l’opinion internationale

La patrouille de Jaguar, au moment de rejoindre la zone de combat, demande donc la validation de son engagement, sans doute par l’intermédiaire de l’avion ravitailleur KC135 qui les soutient et qui est équipé d’un système radio longue portée en l’absence d’AWACS. Le PC Jupiter alerte l’Élysée – l’étage du dessus – qui découvre l’opération et prend brutalement conscience des conséquences possibles : le palais présidentiel a géré la veille la crise « médiatique » de Bisesero et n’imagine pas  comment il pourra justifier d’un tel engagement auprès de l’opinion internationale après avoir laissé à leur sort les rescapés, dans cette intervention « humanitaire ». Alors l’Elysée interdit enfin cette opération de guerre et son secrétaire général, Hubert Védrine, est forcément intervenu.

L’annulation au tout dernier moment de cette mission par la présidence de la République déclenche un débat – plutôt que d’en être l’issue – sur le risque que la France soit effectivement accusée de complicité de génocide et mise au ban des nations. Dans les jours qui suivent, des spécialistes de l’Afrique des Grands Lacs sont consultés et probablement dépêchés sur place pour négocier un compromis avec le FPR, c’est la suite de l’opération Turquoise avec la création d’une zone humanitaire sûre.

Bisesero, un aveuglement jusqu’au-boutiste ?

Bisesero est emblématique de l’intervention française au Rwanda : ambivalence de la mission, déni de la réalité du génocide, aveuglement – ou pire – des décideurs.
Avec Turquoise, nous aurions pu combattre les génocidaires, mais nous nous sommes opposés jusqu’au bout à leurs ennemis, obsédés par un héritage politique dénué de sens, consistant à les stopper à tout prix.
Avec Bisesero, nous aurions dû voir que nos alliés d’hier s’étaient transformés en génocidaires puisqu’ils opéraient sous nos yeux. Mais nous avons continué à regarder ailleurs, continué à les soutenir, continué à mentir, au point de rendre la réalité et nos erreurs inavouables.

(réf Rwanda, la fin du silence, éditions des Belles Lettres, 2018)

 

Rwanda : Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien.

Interviewé sur TV5 Monde par Mohamed Kaci sur les révélations de Mediapart, Hubert Védrine s’enferme dans un déni qui ne laisse pas espérer la moindre éclaircie.
L’agressivité de ses réponses et son habituelle esquive de tout sujet le mettant en question, comme les livraisons d’armes ou le refus de Mme Bertinotti d’ouvrir les archives du président Mitterrand sur le Rwanda, ne laissait pas espérer un quelconque début d’humilité ou d’interrogation sur sa responsabilité dans ce drame, car lorsqu’il parle de la France, c’est bien évidemment de lui dont Hubert Védrine parle.

L’ancien secrétaire général de L’Elysée se retranche volontiers derrière les propos des uns et des autres pour ne pas porter directement des thèses nauséabondes : il préfère citer « l’immense expert Filip Reyntjens » dont nous avons pourtant montré qu’il ne connaissait pas grand chose au sujet qu’il a voulu doctement traiter, et bien pire qu’il a été renseigné complaisamment par les génocidaires, dont le sinistre colonel Bagosora, le Himmler du génocide des Tutsi.

Quant au « travail extraordinaire de Judi Rever », il évoque sans doute sa formidable compilation de thèses négationnistes dans laquelle la journaliste canadienne a même essayé de vendre que des Tutsi avaient infiltré les interahamwes, les escadrons de la mort des génocidaires, pour les inciter à commettre le pire…
Passons sur les « généraux français [qui] ne sont pas assez interviewés », puisque même à la retraite ceux-ci gardent un lien avec le ministère des armées et ils sont donc tenus à la version officielle, définie par l’Etat.

Hubert Védrine n’aurait donc rien à se reprocher dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

« la France (Hubert Védrine) a seulement cherché à imposer un compromis politique au gouvernement hutu avec les accords de paix d’Arusha ». Il semble oublier qu’un conseiller de l’Elysée affirmait alors que « Arusha, c’est Munich » et que l’ambassadeur de France, en mars 93, soutenait la CDR (coalition pour la Défense de la République, les pires extrémistes) qui représentait à ses yeux le « nationalisme hutu », ce même ambassadeur jugeant dans un télégramme diplomatique que le Président Habyarimana, « un chef d’État qui a finalement tout raté », était à remplacer…
Drôle de soutien aux accords de paix d’Arusha dont la France, ou plutôt certains à l’Elysée semblent avoir mal vécu qu’une des exigences du FPR soit le départ des troupes françaises.

Mais le plus terrible n’est pas là, laissons M.Védrine affirmer qu’il ait au moins partiellement soutenu ces accords de paix. Cela rend alors totalement incompréhensible la suite de la politique qu’il défend encore aujourd’hui, d’avoir soutenu ensuite les extrémistes hutu qui se sont emparés du pouvoir avec l’assassinat du président Habyarimana et qui se sont empressés de défaire ces accords de paix en constituant un gouvernement sans aucun partage, dès le 8 avril 1994, dans les locaux de l’ambassade de France…

C’est ce gouvernement intérimaire, totalement contraire aux accords de paix d’Arusha, qui va conduire le génocide des Tutsi pendant 100 jours, à raison de 10.000 victimes par jour. Et c’est ce gouvernement génocidaire qui va bénéficier du soutien de l’Elysée pendant tout le génocide des Tutsi : ses émissaires seront reçus à l’Elysée en avril, des armes leurs seront régulièrement livrées et ce gouvernement ne sera jamais condamné publiquement par Paris, quand bien même la DGSE informait régulièrement nos décideurs que nous soutenions au Rwanda les organisateurs des massacres.

Il est vrai que dans l’esprit d’Hubert Védrine, les notes de la DGSE – service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français – seraient un «  ramassis de colportages et de ragots… ».
Quant à l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France, Hubert Védrine la dissocie désormais du génocide, il ne se souvient plus qu’elle n’a pas « eu lieu un an après » mais pendant le génocide des Tutsi et qu’il est justement reproché à cette intervention de ne s’en être jamais pris aux génocidaires, mais d’avoir protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés.

Enfin sur l’ouverture des archives, qu’il a surtout empêchée ces 25 dernières années, Hubert Védrine esquive maladroitement cette question cruciale et incompréhensible pour une mission « humanitaire », alors qu’il pourrait donner l’exemple avec les documents du président Mitterrand qui sont jusqu’à présent « ouverts, mais non consultables »…

La bombe de Bernard Kouchner

En condamnant « la très lourde faute politique » de la France au Rwanda dans son interview au journal La Croix Bernard Kouchner fait exploser la fable officielle d’une intervention française strictement humanitaire qu’essaient encore de défendre certains décideurs politiques de l’époque, en particulier Hubert Védrine et Alain Juppé, ainsi que les « responsables militaires » de cette intervention, l’amiral Jacques Lanxade et le général Jean-Claude Lafourcade, même si ce dernier n’avait pas réellement de pouvoir de décision, grandeur et servitudes militaires… Certains se questionneront sur les motivations et l’aspect tardif des déclarations de l’ancien ministre des affaires étrangères du président Sarkozy, mais le plus intéressant réside dans la clarté de ses propos.

Un aveuglement politique

« la France a commis une très lourde faute politique. Les décideurs n’ont pas voulu voir, malgré l’avis de nos services, qu’ils étaient l’ami des génocidaires ».
On sait aujourd’hui que de nombreuses informations sur la nature génocidaire du gouvernement hutu avaient alimenté les décideurs français de l’époque. Le général Jean Varret avait été écarté de la « coopération » pour avoir averti de cette dérive tandis que la DGSE, les services officiels de renseignement de l’Etat, a décrit sans ambiguïté dans une note du 04 mai 1994 – un mois et demi avant l’opération Turquoise – comment le gouvernement rwandais que nous soutenions était à l’origine des massacres et « qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité. »
Rien n’y a fait donc, ou plutôt d’autres sources et influenceurs ont manifestement emporté la conviction de nos gouvernants, en particulier du président Mitterrand.
« Tous ceux qui gravitaient autour de François Mitterrand, les caciques du parti socialiste de l’Élysée, certains ministres de droite, les généraux qui étaient autour du président… l’ont poussé à se tromper de grille de lecture. »

Le silence de l’armée française

En affirmant « que Turquoise n’ait pas procédé à l’arrestation des membres du Gouvernement intérimaire rwandais, c’est gros ! Le général Lafourcade a beau dire que l’ONU ne lui avait donné aucune consigne à ce sujet, il aurait pu et dû agir autrement », Bernard Kouchner aurait pu approfondir le raisonnement car l’opération Turquoise n’a jamais été dirigée par l’ONU mais par… l’Elysée. Interviewé par le même journal, le général Lafourcade s’enferre dans un déni grotesque en expliquant que « l’ONU ne l’avait pas prévenu que nous soutenions un gouvernement génocidaire  », mais cette responsabilité politique ne lui incombe pas, c’est encore une fois aux décideurs de l’époque de répondre aux Français, en premier lieu Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée. Il serait temps que ces militaires s’abstiennent de défendre – aussi – les graves erreurs politiques qui ne sont pas de leur ressort.

25 ans de déni

« c’est l’énorme ambiguïté de la France au Rwanda. Elle a perduré pendant le génocide et elle perdure encore parmi certains socialistes, en particulier parmi les proches toujours vivants de François Mitterrand. »
Ces décideurs politiques ne se sont pas contentés de se tromper – dramatiquement – en soutenant les génocidaires des Tutsi, ils se sont permis d’échapper à leurs responsabilités en mentant de manière éhontée aux Français depuis un quart de siècle, notamment grâce au travail d’enfouissement de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès, gardien du temple de la Mitterrandie. La première faute était dramatique, mais la seconde est impardonnable car elle a permis de répéter ce type d’erreur, comme les massacres de Srebrenica en juillet 1995, de polluer durablement nos relations avec nos partenaires européens et africains, et enfin de mentir aux Français sur une opération pourtant menée en leur nom, un déni de démocratie.

Comprendre et contrôler

« La France a-t-elle tiré des leçons de son rôle au Rwanda ? Il faudrait pour cela qu’elle connaisse le problème. Mais la vérité avance lentement  : des officiers […] de l’opération Turquoise commencent à parler. »
Aujourd’hui de trop rares témoignages de militaires, en rupture avec cette pernicieuse culture du silence, fissurent le coffrage du Tchernobyl des opérations extérieures de la France. Après le témoignage de Thierry Prungnaud, ancien sous-officier d’élite du GIGN, le mien, purement factuel et celui de l’aviateur sur les missions de frappes aériennes organisées contre les ennemis des génocidaires, d’autres viendront, lentement, inéluctablement. Mais seule l’ouverture réelle et systématique des archives pourrait éviter de telles monstruosités politiques dans le pays des droits de l’homme. Le président François Hollande avait astucieusement annoncé cette ouverture des archives en 2015 pour clore la polémique , tout en se gardant bien de le faire en réalité.

Est-ce que le président Emmanuel Macron aura le courage de confronter notre nation à ses responsabilités dans le génocide des Tutsi au Rwanda, le dernier génocide du 20º siècle, le seul que nous aurions pu empêcher ?

Témoignage d’un aviateur français sur l’opération « humanitaire » Turquoise

Le reportage de Laurent Larcher dans La Croix du 24 juin 2018 apporte de nombreux éclairages sur l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.

Le témoignage d’Oscar, aviateur engagé pendant l’opération Turquoise, est clair sur la totale ambiguïté de cette opération « strictement humanitaire » : son récit est complètement cohérent avec ce que je décris dans Rwanda, la fin du silence mais il est notable qu’Oscar veuille rester sous anonymat pour « ne pas s’attirer inutilement des ennuis »… il confirme aussi l’option envisagée d’action sur Kigali, mais surtout la nature anti-FPR de l’opération initiale et le pilotage par l’Elysée.

« Le 30 juin, les équipages sont convoqués à la nuit tombée. « Vous allez intervenir au petit matin pour “bloquer” les rebelles, car la tension monte sur le terrain […] Ils s’étaient envolés pour faire leur métier  : appuyer nos troupes au sol en frappant les rebelles. […] En 1994, engager la chasse dans une action de combat ne pouvait se faire que sous l’autorité du président de la République. »

La réponse de Hogard s’inscrit dans le déni en bloc, « Je peux vous assurer qu’il n’a jamais été question, le 30 juin et le 1er juillet, d’attaquer le FPR » et, confronté au témoignage d’Oscar, il persiste, « C’est du rêve. Rien de tout cela n’est exact. »
Lafourcade décide quant à lui de changer de version : après avoir nié ces faits pendant 4 ans, il déclare – à l’instar de l’amiral Lanxade deux semaines plus tôt – que cet engagement aérien a finalement bien existé mais dans un but exclusivement défensif,
« Cet épisode était une action tactique du niveau du commandant de secteur pour assurer la sécurité de son dispositif. La mise en place de ce mode d’action sous la forme d’un coup d’arrêt a été organisée à son initiative. »
Donc Lafourcade n’y est pour rien, même s’il met à mal ses affirmations « qu’aucune opération n’échappait à son contrôle et que tous les ordres d’opération auraient été publiés » alors que ceux-ci ne l’ont manifestement jamais été…

Pour mémoire, sa position affichée jusqu’ici était plutôt inverse :
LAFOURCADE – 10 JUILLET 2014
« Contrairement aux affabulations de certains irresponsables et idéologues engagés, François Léotard, dans une interview à RFI le 3 juillet, précise que la feuille de route de Turquoise ordonnait d’éviter la confrontation avec le FPR et qu’aucune offensive sur Kigali n’avait été planifiée. Pour ce qui me concerne, que ce soit pendant la préparation de l’opération ou lors du déploiement de la Force, j’affirme qu’aucun raid sur Kigali ou action contre le FPR n’ont été planifiés et que je n’ai jamais reçu ni donné d’ordres ou de directives pour bloquer le FPR. Tous les documents opérationnels en font foi. »

OPÉRATION TURQUOISE, AFFABULATIONS. UNE MISE AU POINT DU GÉNÉRAL LAFOURCADE

Dans son interview au journal La Croix, Lafourcade évacue les « accrochages » avec le FPR qui « n’auraient fait aucun mort » tandis que des unités de Turquoise sont intervenues notamment contre une « tentative d’incursion » du FPR, faisant une quinzaine de morts du côté de ces derniers, opération controversée à laquelle participa le capitaine François Lecointre.
Lafourcade est extrêmement mal à l’aise quand Laurent Larcher lui fait remarquer qu’il n’a rien fait contre les organisateurs du génocide – les membres du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) – qui ont pu protéger leur fuite vers le Zaïre grâce la zone humanitaire sûre organisée par l’opération Turquoise. Pourtant c’est exactement ce qu’il reprochait au général Dallaire, le commandant canadien des casques bleus. Mais Lafourcade n’hésite pas à se retrancher derrière l’absence de directives de l’ONU alors même que toute l’opération était pilotée par l’Elysée.

« C’était à l’ONU de nous le dire puisque nous agissions sous son mandat… et elle ne nous en a rien dit  ! »

Hogard m’avait pourtant affirmé sur place qu’il avait reçu des directives (françaises) très claires d’escorter les membres du GIR, sans les neutraliser, pour qu’ils aillent s’installer au Zaïre…

Une dernière mention sur les « regrets » de Lafourcade concernant le drame de Bisesero, pour lequel il affirme encore que « nous étions trop peu nombreux, au 27 juin, pour prendre le risque de nous déployer dans une zone où nous pouvions être accrochés par le FPR », alors que l’unité de combat du 2ºREI dans laquelle j’étais intégré n’a même pas été mise en alerte pour intervenir au profit des rescapés laissés à leurs bourreaux jusqu’au 30 juin.

Au-delà des contradictions et des revirements des « autorités militaires » qui sont payées pour assumer ce qui s’est passé, il me semble que le questionnement essentiel devrait porter sur les décisions politiques prises à l’époque, car le rôle de la France pendant l’opération Turquoise et plus largement sur le génocide des Tutsi était de leur ressort exclusif, sauf à penser qu’un « commandant de secteur » avait la possibilité de déclencher la guerre contre les ennemis des génocidaires. Ce ne sont pas des « détails » comme Hubert Védrine a cherché à me le vendre, mais des responsabilités que ces décideurs politiques doivent assumer sans se réfugier derrière le bouclier offert par mes compagnons d’arme.

Seuls l’ouverture réelle des archives et un travail sérieux d’historiens permettront de connaître la réalité.

Rwanda, l’opération Turquoise, un déni français

Le 22 juin 1994 commençait l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Une intervention limitée, à deux mois et moins de 3.000 militaires même si elle nécessitait des moyens considérables à l’échelle de la France.
Une intervention particulièrement controversée, avant même qu’elle ne débute, tant on a pu s’interroger sur les réelles motivations de la France qui soutenait depuis 4 ans un régime hutu faisant de la lutte contre le groupe social des Tutsi un axe majeur de sa politique.
Une intervention incroyablement ambiguë, au 75º jour du dernier génocide du XXº siècle qui fit un million de morts en 100 jours.
Incroyablement ambiguë car à aucun moment nous ne nous en sommes pris aux génocidaires.
Incroyablement ambiguë parce que nous nous sommes retrouvés aux côtés des forces gouvernementales – armée, gendarmes, miliciens – qui commettaient ce génocide.
Incroyablement ambiguë parce que nous avons soutenu de fait ces génocidaires, en essayant de les remettre au pouvoir, puis en protégeant leur fuite avec armes et bagages grâce à la « zone humanitaire sûre », avant de les installer et les réarmer dans des camps de réfugiés au Zaïre, l’actuelle République du Congo.

Une erreur politique majeure

Erreur politique majeure, car ce ne sont pas mes compagnons d’arme qui pouvaient décider d’une telle intervention, l’opération Turquoise s’est doublée d’un mensonge éhonté sur la complicité d’un crime imprescriptible. Depuis un quart de siècle, les archives du rôle de la France dans le génocide des Tutsi sont bouclées tandis que les responsables politiques qui n’ont pas le courage d’affronter la réalité essaient encore de se camoufler derrière une « opération strictement humanitaire » et osent invoquer « l’honneur de la France » pour ne pas assumer leurs responsabilités, notre responsabilité. Car nous citoyens français l’acceptons, entre indifférence noyée d’un trop plein d’actualité et distance avec un petit pays de l’Afrique des grands lacs. Un million de morts.

Après cette opération Turquoise, je me suis heurté à cette culture du silence propre à l’armée française, considérant que nous n’avons pas à discuter de décisions politiques, ni à les rapporter dans leur réalité plutôt que sous leur habile communication. J’ai vu ensuite l’œuvre d’enfouissement par des responsables politiques, comme si un génocide pouvait être enfoncé sous terre et disparaître. A la mission « d’information » parlementaire ont succédé l’injonction de son ancien président me recommandant de ne pas témoigner sur ce sujet « pour ne pas troubler l’esprit des Français », les insultes, les menaces, les pressions… ne pas raconter, ne pas gêner. On vient même, amicalement, de me recommander de ne pas mettre en cause Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée dans cette période si controversée, parce qu’il est tellement apprécié et soutenu « qu’on ne va tout de même pas lui reprocher des faits datant de 25 ans et qu’il est de toutes façons intouchable ».

UnE culture de l’irresponSabilité

Une culture de l’irresponsabilité, ne parlons que des succès pour ne contrarier personne et tant pis si demain nous assistons à la reproduction de telles erreurs, comme nous avons dû assister impuissants aux massacres de Srebrenica, un an après le Rwanda, parce que nous avions décidé secrètement de ne pas nous en prendre à nos amis serbes, les autorisant de fait à commettre les pires crimes.

J’ai publié mes témoignages aux Belles Lettres, Rwanda la fin du silence et Vent glacial sur Sarajevo, pour que les choses soient dîtes et que ma mémoire ne puisse plus être effacée ou enfouie. D’autres témoignages suivront et les arguments des négationnistes évolueront. Ils ont d’abord nié en bloc ce que je racontais, maintenant ils vont reconnaître que cela s’est passé mais doit être interprété différemment, à leur manière. Ils naviguent sans scrupules dans l’ère des « faits alternatifs ». Ils oublieront simplement que lors du dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher, nous n’avons rien trouvé de mieux à faire qu’intervenir du côté des génocidaires.