Rwanda, le génocide contre les Tutsi, le génocide que nous aurions dû empêcher

 

Depuis plusieurs années, je questionne le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je ne devrais pas dire la France, mais plutôt une poignée de décideurs français, qui ont sans doute voulu soutenir un régime pour maintenir ce pays dans leur zone d’influence.
C’est l’histoire d’un Déni, un déni de démocratie, un déni de la vérité, un déni de la vie.

La France entre secrètement en guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR), qu’elle assimile aux Tutsi

Cette histoire commence en 1990.
L’Etat français est entré secrètement en guerre au Rwanda, en l’absence de tout débat démocratique. Nos soldats sont allés soutenir un régime qui présentait tous les signes d’une volonté génocidaire, c’est à dire la destruction d’un groupe social, les Tutsi.
Et nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée, exclusivement composée de Hutu, et de leur livrer massivement des armes. Nous nous sommes aussi battus à leurs côtés contre leurs ennemis du FPR que nous assimilions aux Tutsi, en nous inscrivant de fait dans leur idéologie génocidaire.
Mes camarades artilleurs ont ainsi stoppé plusieurs offensives du FPR, faisant des centaines de morts dans des combats qui n’étaient pas les nôtres et qui sont occultés aujourd’hui encore par l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées à cette époque, quand bien même le général Didier Tauzin décrit ces combats avec un enthousiasme inquiétant.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Lorsque nos « amis » rwandais du régime Habyarimana nous parlaient de leur volonté de liquider les Tutsi, lorsqu’ils nous parlaient de leur « solution finale », nous détournions le regard. Nous avons même envoyé un officier de gendarmerie pour les aider à mieux organiser le fichage de leurs ennemis de l’intérieur.
Nous avons mis à l’écart toute critique, comme celles du général Jean Varret qui dirigeait alors la « coopération militaire ». C’est une absence totale de débat qui prévalait dans cette politique décidée exclusivement par l’Elysée et qui nous impliquait de plus en plus aveuglément face à la préparation et à l’organisation du génocide.
Est-ce notre arrogance qui nous a laissé penser que nous contrôlions la situation, alors que nous n’avons jamais cessé d’être manipulés par les extrémistes hutu, qui peut-être fascinaient certains d’entre nous ?
1993, le président Habyarimana accepte de signer des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR, alors que Paris était plus que mitigé, certains à l’Elysée se désespérant de donner trop de pouvoir à ceux qu’ils appelaient les « khmers noirs ». L’un des conseillers du président disait même : « Arusha, c’est Munich ». Le soutien à ces accords de paix est l’un des principaux arguments des décideurs de l’époque mais ils ont oublié leurs réticences, ils ont oublié qu’ils ont continué à livrer massivement des armes au régime Habyarimana, ils ont oublié la suite des événements…

Un génocide perpétré par des extrémistes qui n’ont jamais perdu le soutien de Paris

6 avril 1994, le président Habyarimana rentre de Tanzanie où il a accepté les modalités de partage du pouvoir avec le FPR. Son avion va se poser sur l’aéroport de Kigali, la capitale du Rwanda. Il est abattu par un tir double de missiles. Cet assassinat du président Habyarimana n’est pas le « déclencheur » du génocide, c’est la première étape d’un coup d’Etat mené par des extrémistes hutu qui s’emparent du pouvoir pour mener « leur » génocide, qu’ils préparent et financent depuis plusieurs années.
Malgré la disparition des boîtes noires de l’avion, le rapport balistique demandé par la justice française a permis d’établir en 2012 que les missiles, des SAM16, avaient été tirés par 3/4 avant, du camp militaire de Kanombe, le camp des unités d’élite de l’armée rwandaise, formées par la France encore à cette date. Ce camp de Kanombe avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide.


J’ai rarement lu un rapport balistique aussi clair. Et je l’affirme avec d’autant plus de force que l’expérimentation de ces missiles portables a été mon premier métier. Il n’y a plus de doutes aujourd’hui sur l’origine des tirs et sur les organisateurs de l’attentat : ce sont des extrémistes hutu, comme l’avait analysé la DGSE dès le départ. On peut dès lors s’interroger sur les manipulations – disparition de la boîte noire et diffusion de fausses informations – qui ont pollué l’enquête judiciaire et les esprits jusqu’à maintenant.
Le 7 avril 1994, les extrémistes hutu assassinent la Première ministre, une démocrate, et massacrent mes camarades belges qui ont essayé de la défendre. Ils se débarrassent de tous ceux qui pourraient faire obstacle à leur prise du pouvoir.
François de Grossouvre, conseiller Afrique du président Mitterrand, se suicide à l’Elysée pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées.
Le 8 avril, les pires extrémistes hutu constituent un « gouvernement intérimaire », le GIR, dans les locaux de l’ambassade de France. Ce gouvernement va faire voler en éclats les accords d’Arusha et conduire le génocide, préparé pendant des années sous notre nez : pendant 100 jours, ils vont massacrer un million de personnes, adultes, enfants et vieillards, d’une manière systématique et implacable, à raison de 10 000 morts par jour, 15 fois Oradour-sur-Glane tous les jours, pendant trois mois et 10 jours.

Et pourtant, ces génocidaires ne perdront jamais le soutien de Paris.
Les émissaires du GIR sont reçus à l’Elysée fin avril, en plein génocide, et des armes leurs sont livrées régulièrement.
Le 10 juin 1994, la France organise les 50èmes commémorations d’Oradour-sur-Glane. « Plus jamais ça » répétera le président Mitterrand dans un discours émouvant. « Plus jamais ça » alors que « ça » est justement en train de se commettre, sous nos yeux.
Le gouvernement génocidaire rwandais ne sera jamais condamné publiquement par l’Etat français. L’Elysée interviendra même pour qu’il ne soit pas arrêté par l’armée française quand il se réfugiera dans la zone Turquoise.

L’opération Turquoise, ultime tentative de conserver le contrôle ?

Le 22 juin 1994, au 75ème jour du génocide et alors que les forces gouvernementales perdent pied face au FPR – il est vrai que les forces gouvernementales dépensent plus d’énergie à massacrer les civils tutsi qu’à se battre contre les soldats du FPR –, la France déclenche l’opération Turquoise pour « stopper les massacres au Rwanda », sous mandat humanitaire de l’ONU.
Curieuse concordance de temps, alors que la France est gouvernée par ce curieux régime de cohabitation, Mitterrand-Balladur, où le partage des responsabilités est des plus équivoques entre les deux principaux partis français. Mais je vais laisser de côté ce débat politique pour rappeler simplement ce qui s’est passé sur le terrain des opérations, loin des salons feutrés de l’Elysée et de ses stratèges glacés.


Je participe à l’opération Turquoise comme officier d’artillerie, intégré dans une unité de combat de la Légion étrangère. Nous partons avec les meilleures unités de combat de l’armée française. Et nous débarquons aux côtés des génocidaires. La neutralité est massacrée d’emblée. L’ennemi, c’est le FPR. Imaginez si, 40 ans plus tôt, le Corps expéditionnaire français avait débarqué en 1944 du côté des Nazis…
D’abord nous essayons de remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire. Nous avons reçu l’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali, pour aller défendre ce gouvernement que nous soutenions, alors que la DGSE avait informé nos décideurs que celui-ci organisait les massacres de grande ampleur et qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité…
Cette mission n’a pas été effectuée, elle a été remplacée le 30 juin 1994 par l’ordre de stopper par la force les ennemis des génocidaires, le FPR. Je suis chargé de guider les bombardements de nos chasseurs, aux premières lueurs du 1er juillet.
Nous sommes arrêtés à la dernière minute, par l’Elysée, sans doute à cause du drame de Bisesero.

Avion de chasse Jaguar

L’affaire de Bisesero est emblématique de la duplicité de la politique française mais elle est aussi la démonstration du génocide par les forces gouvernementales.
Trois jours plus tôt, le 27 juin, mes camarades des forces spéciales patrouillent dans ces collines à l’ouest du Rwanda. Ils cherchent l’avant-garde du FPR. Malheureusement, ce ne sont pas les redoutables soldats du FPR qu’ils trouvent, mais des morts-vivants, des survivants des massacres perpétrés chaque jour par les forces gouvernementales, soldats de l’armée, gendarmes et milices qui sont si proches qu’on les confondrait.
Mes camarades promettent de revenir pour secourir ces rescapés, mais, de retour à leur base, ils reçoivent l’ordre de ne pas y retourner car ce n’est pas leur mission. Nous sommes venus pour stopper le FPR.
Mes compagnons d’armes sont ulcérés par cette situation indigne, alors ils décident trois jours après, le 30 juin, de désobéir sans le dire. Ils décident de « se perdre » pour retrouver ces rescapés et ils se font accompagner de suffisamment de journalistes pour que la situation ne puisse plus être cachée. Entre-temps, les deux-tiers des survivants de Bisesero ont été massacrés par les forces gouvernementales que nous continuions à soutenir de fait par notre présence même.
J’imagine sans peine combien il a dû être difficile pour l’Elysée d’expliquer Bisesero aux médias internationaux, ce que nous faisions dans cette mission « humanitaire ». Et c’est sans doute pour cela que ces décideurs ont renoncé à nous envoyer nous battre contre les seuls ennemis des génocidaires, les soldats du FPR.

Une mission humanitaire, d’une main…

À partir du 1er juillet 1994, nous allons effectivement accomplir une mission humanitaire, d’une main. Avec la compagnie de Légion étrangère dans laquelle je suis intégré, nous allons protéger le camp de réfugiés de Nyarushishi qui compte près de 10 000 rescapés. Nous allons aussi mener des missions de sauvetage de personnes menacées… dans la zone humanitaire sûre, car cette « ZHS » protégée par l’armée française n’est « sûre » que pour les forces génocidaires.

Opération d’extraction de la famille Correa

De l’autre main en effet, nous continuons à soutenir les génocidaires. D’abord nous protégeons leur fuite grâce à la ZHS : ils peuvent se replier avec armes et bagages ainsi que les réserves pillées à Kigali. Ils emmènent même la radio Mille Collines, leur média de la mort, que nous laissons traverser la zone Turquoise sans craindre le FPR.

Nous permettons aussi au gouvernement génocidaire de provoquer l’exode de leur population, un drame humanitaire qui fera quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Ce gouvernement est d’ailleurs exfiltré de la zone Turquoise, où l’Elysée intervient pour nous empêcher de les neutraliser. Les responsables du génocide sont escortés poliment par l’armée française jusqu’à la frontière zaïroise (future République démocratique du Congo) pour aller s’installer dans des camps de réfugiés de l’autre côté de la frontière et continuer leur « résistance ».


Nous aurions pu nous arrêter là, mais nous avons fait pire encore : nous leurs avons livré des armes. J’ai assisté, sur la base militaire française de Cyangugu, à une de ces livraisons d’armes qui étaient transportées par nos propres camions au « profit » des génocidaires. Nous avons ainsi transformé les camps de réfugiés au Zaïre en bases militaires, alors même que nous étions sous embargo de l’ONU et mandat humanitaire. Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout de leur rôle génocidaire à ce moment-là. Car ceux-ci le racontaient, ils s’en vantaient même…
Certes, nous n’avons jamais participé au génocide. Mais ce que nous avons fait s’appelle en français soutenir des génocidaires. Voilà en quoi a consisté aussi l’opération Turquoise.

Sarajevo, le goût amer de la récidive

Je suis effaré par ce que nous avons fait, mais j’ai peu de temps pour élaborer sur le sujet car nous récidivons avec Sarajevo. Nous partons avec une autre unité de Légion étrangère pour protéger d’une main la capitale bosniaque, tandis que de l’autre nous devons appliquer strictement l’ordre de ne pas s’en prendre aux agresseurs, parce qu’ils sont nos « amis serbes ». Nous assistons impuissants au martyr de Sarajevo. Le seul endroit où nous avons reçu l’ordre de « riposter sans tirer » et, bien pire, de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ».

TACP en guidage, Sarajevo 1995.

Mes camarades vont cependant désobéir pour reprendre le pont de la Verbanja et nous cacher derrière ce micro-événement qui masquera notre inaction contre les Serbes. Une politique qui va nous mener tout droit aux massacres de Srebrenica, auxquels nous allons assister, paralysés par une politique indigne consistant à protéger nos « amis », même quand ils deviennent des agresseurs, des tortionnaires et des massacreurs.
Un légionnaire, qui était avec moi au Rwanda, me demande combien de fois nous allons laisser se répéter cette même histoire…

25 ans de questionnements

Quel rôle a joué la France dans le génocide des Tutsi ?
Je m’interroge, je ne comprends pas ce que nous sommes venus faire sous un couvert humanitaire. Je ne comprends pas quel rôle nous avons joué dans ce génocide, le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Et je suis indigné quand je réalise que nous avons soutenu ces génocidaires, avant, pendant et même après le drame.
Je m’interroge au sein de l’armée, qui n’a jamais interdit un débat interne, mais qui en aucun ne peut être public. Rien ne doit être écrit, ni exporté en dehors de la « grande muette ».

la culture du silence

1998, Patrick de Saint-Exupéry publie une série d’articles dans Le Figaro. En réaction, une Mission d’information parlementaire (MIP) est constituée. Elle est présidée par Paul Quilès et doit faire la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Je demande à être auditionné par cette Mission, mais je suis immédiatement rappelé à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense qui me dépêche une conseillère. Elle est très claire, je suis sous « obligation de réserve » et c’est le ministre qui décide seul de qui pourra témoigner devant la MIP et même de ce qui pourra y être dit. Curieuse conception de la démocratie cependant je m’y plie, je crois aussi que je suis déjà méfiant quant au rôle réel de la MIP…
Je continue à parler du Rwanda, dans des cercles privés pour des discussions vite écourtées.

2005, je quitte l’armée, comme lieutenant-colonel. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a toujours très bien traité, mais je veux rentrer dans le monde des entreprises.
Cependant j’ai ce sujet en moi, au fond de ma poche et sans doute pas très loin du cœur. Alors qu’en faire ? Je rencontre à deux reprises deux grands reporters d’un très grand journal français. Je leur raconte mon témoignage, mais les deux me font la même réponse troublante : tout cela est connu, et ne présente plus guère d’intérêt…
Je suis désolé de ne pas avoir témoigné à temps et je me contente d’écrire partiellement ces souvenirs dans un petit roman, Vent sombre sur le lac Kivu, que je publie sans intention particulière puisque tout cela est réputé être connu. Mais cette « fiction » n’échappe pas à un ami qui est secrétaire général de la fondation Jean Jaurès, le think tank du Parti socialiste. Il m’invite à un colloque début 2014, qui prépare en réalité les vingtièmes commémorations du génocide.

 

Opération Turquoise au Rwanda, pendant le génocide des Tutsi (1994)

La séance est présidée, de fait, par Paul Quilès, l’ancien président de la Mission d’information parlementaire de 1998, la MIP.
Avec une naïveté déconcertante, je raconte mon témoignage, comment nous sommes intervenus du côté des génocidaires pour les remettre au pouvoir, comment nous avons ensuite protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés, alors que nous étions sous mandat humanitaire…
Aux quarante mâchoires qui se décrochent autour de la table, je comprends brusquement que mon témoignage n’est pas si connu. Et qu’il pose problème, en particulier quand Paul Quilès m’enjoint, avec une nervosité certaine, de ne pas témoigner publiquement « pour ne pas troubler l’image qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ».
Je décide alors de témoigner. Paul Quilès ignore sans doute que la première qualité d’un officier est de savoir dire non.

Je commence par France Culture. Mon témoignage fait mal, je suis un ancien officier supérieur de l’armée de terre, breveté de l’école de guerre et maintenant cadre dirigeant dans de grandes entreprises, je n’ai pas encore de fêlure au crâne.
Bien pire, je témoigne de ce que j’ai fait en opération, et ce morceau de réalité est définitivement incompatible avec la version officielle qui est une fable.
Les réactions sont immédiates, la plus intéressante est sans doute celle d’Hubert Védrine, l’ancien secrétaire général de l’Elysée. Il se précipite devant la commission de la Défense nationale, en avril 2014, pour leur asséner deux points importants :
« Le capitaine Ancel [je suis pourtant lieutenant-colonel] a été démenti par ses chefs ». La vérité est une question de hiérarchie dans son esprit, nous voilà rassurés…
Et puis, à un député qui ose le questionner sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assistée, Hubert Védrine s’emporte, « ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, […] ça n’a rien à voir avec le génocide ».
Voilà, la France a livré des armes au génocidaires, avant, pendant et même après le génocide, mais dans l’esprit de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, ça n’a pas de rapport avec le génocide…


Alors je continue à témoigner, une centaine de fois pour être sûr d’être bien entendu, quand je reçois un message très clair d’un grand service de l’Etat : « ce serait dommage, lorsque tu seras moins présent dans les médias, que tu te fasses écraser sur un passage piéton ».
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais c’est un peu compliqué. J’ai compris que j’avais aussi la possibilité d’écrire intégralement mon témoignage. Je publie en mars 2018 Rwanda, la fin du silence aux Belles Lettres, avec l’aide de Stéphane Audoin-Rouzeau, un grand professeur d’histoire des conflits contemporains. J’en recommande la lecture à tous ceux qui veulent juger par eux-mêmes.


J’ai publié mon témoignage intégral pour que ma mémoire ne puisse pas être effacée. Je l’ai écrit pour que le silence, des militaires comme des décideurs, ne se transforme pas en amnésie.

Une question de démocratie, de dignité et de décence

Je voudrais conclure ce récit par les raisons pour lesquelles je témoigne, trois sont essentielles.
Un sujet de démocratie d’abord, ou plutôt d’exigence démocratique à une époque où se multiplient les pressions sécuritaires pour réduire nos libertés et notre propre capacité de jugement. Nous avons le droit, nous avons le devoir de savoir. Cela pose la question de l’ouverture des archives de cette brillante opération « humanitaire », condition essentielle à la connaissance de la réalité. Car c’est à nous, citoyens français, qu’il appartient de juger de ce qui a été fait « au nom de la France ». Or, depuis 25 ans, ces archives sont soigneusement bouclées par des décideurs qui osent affirmer dans le même temps qu’il ne s’est rien passé, « qu’il n’y a rien dans ces archives »…
La deuxième raison est une question de dignité. Le métier militaire est difficile mais je l’ai aimé et j’ai apprécié plus encore le professionnalisme de mes compagnons d’armes. Alors je veux savoir pourquoi nous avons été compromis dans cette opération qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi et qui ne doit surtout jamais se reproduire. Lorsque j’entends le témoignage du coordinateur de la Croix-Rouge sur les livraisons d’armes via l’aéroport de Goma, qui était notre base opérationnelle, je ne peux imaginer que cela ait pu se dérouler sans l’accord du chef d’état-major des armées et sans une décision de l’Elysée.
Il s’agit enfin d’une question de Décence. En reconnaissant la vérité, nous pourrions honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su éviter, dans le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.

[Ce texte a été prononcé en grande partie lors du débat organisé par Sc Po Parisle 20 mars 2019
Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, l’histoire d’un déni,
Introduction par Jacques Semelin et Laurent Larcher
Amiral Lanxade à 33’ et 1h04
Guillaume Ancel, à 49’ et 1h12 (conclusion)
Questions des étudiants à 1h20]

Rwanda : Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien.

Interviewé sur TV5 Monde par Mohamed Kaci sur les révélations de Mediapart, Hubert Védrine s’enferme dans un déni qui ne laisse pas espérer la moindre éclaircie.
L’agressivité de ses réponses et son habituelle esquive de tout sujet le mettant en question, comme les livraisons d’armes ou le refus de Mme Bertinotti d’ouvrir les archives du président Mitterrand sur le Rwanda, ne laissait pas espérer un quelconque début d’humilité ou d’interrogation sur sa responsabilité dans ce drame, car lorsqu’il parle de la France, c’est bien évidemment de lui dont Hubert Védrine parle.

L’ancien secrétaire général de L’Elysée se retranche volontiers derrière les propos des uns et des autres pour ne pas porter directement des thèses nauséabondes : il préfère citer « l’immense expert Filip Reyntjens » dont nous avons pourtant montré qu’il ne connaissait pas grand chose au sujet qu’il a voulu doctement traiter, et bien pire qu’il a été renseigné complaisamment par les génocidaires, dont le sinistre colonel Bagosora, le Himmler du génocide des Tutsi.

Quant au « travail extraordinaire de Judi Rever », il évoque sans doute sa formidable compilation de thèses négationnistes dans laquelle la journaliste canadienne a même essayé de vendre que des Tutsi avaient infiltré les interahamwes, les escadrons de la mort des génocidaires, pour les inciter à commettre le pire…
Passons sur les « généraux français [qui] ne sont pas assez interviewés », puisque même à la retraite ceux-ci gardent un lien avec le ministère des armées et ils sont donc tenus à la version officielle, définie par l’Etat.

Hubert Védrine n’aurait donc rien à se reprocher dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

« la France (Hubert Védrine) a seulement cherché à imposer un compromis politique au gouvernement hutu avec les accords de paix d’Arusha ». Il semble oublier qu’un conseiller de l’Elysée affirmait alors que « Arusha, c’est Munich » et que l’ambassadeur de France, en mars 93, soutenait la CDR (coalition pour la Défense de la République, les pires extrémistes) qui représentait à ses yeux le « nationalisme hutu », ce même ambassadeur jugeant dans un télégramme diplomatique que le Président Habyarimana, « un chef d’État qui a finalement tout raté », était à remplacer…
Drôle de soutien aux accords de paix d’Arusha dont la France, ou plutôt certains à l’Elysée semblent avoir mal vécu qu’une des exigences du FPR soit le départ des troupes françaises.

Mais le plus terrible n’est pas là, laissons M.Védrine affirmer qu’il ait au moins partiellement soutenu ces accords de paix. Cela rend alors totalement incompréhensible la suite de la politique qu’il défend encore aujourd’hui, d’avoir soutenu ensuite les extrémistes hutu qui se sont emparés du pouvoir avec l’assassinat du président Habyarimana et qui se sont empressés de défaire ces accords de paix en constituant un gouvernement sans aucun partage, dès le 8 avril 1994, dans les locaux de l’ambassade de France…

C’est ce gouvernement intérimaire, totalement contraire aux accords de paix d’Arusha, qui va conduire le génocide des Tutsi pendant 100 jours, à raison de 10.000 victimes par jour. Et c’est ce gouvernement génocidaire qui va bénéficier du soutien de l’Elysée pendant tout le génocide des Tutsi : ses émissaires seront reçus à l’Elysée en avril, des armes leurs seront régulièrement livrées et ce gouvernement ne sera jamais condamné publiquement par Paris, quand bien même la DGSE informait régulièrement nos décideurs que nous soutenions au Rwanda les organisateurs des massacres.

Il est vrai que dans l’esprit d’Hubert Védrine, les notes de la DGSE – service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français – seraient un «  ramassis de colportages et de ragots… ».
Quant à l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France, Hubert Védrine la dissocie désormais du génocide, il ne se souvient plus qu’elle n’a pas « eu lieu un an après » mais pendant le génocide des Tutsi et qu’il est justement reproché à cette intervention de ne s’en être jamais pris aux génocidaires, mais d’avoir protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés.

Enfin sur l’ouverture des archives, qu’il a surtout empêchée ces 25 dernières années, Hubert Védrine esquive maladroitement cette question cruciale et incompréhensible pour une mission « humanitaire », alors qu’il pourrait donner l’exemple avec les documents du président Mitterrand qui sont jusqu’à présent « ouverts, mais non consultables »…

Ne pas inverser les faits dans l’assassinat du président Habyarimana, petit rappel pour mieux informer Hubert Védrine sur le génocide des Tutsi au Rwanda

Le 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu par un tir double de missiles, alors qu’il vient se poser sur l’aéroport de Kigali. C’est la première étape du génocide des Tutsi qui fera un million de morts en 100 jours.
Les circonstances de l’assassinat ont fait polémique pendant 25 ans puisque des anciens responsables politiques français soutenaient que cet assassinat avait été commis par des Tutsi, rejetant ainsi une partie de la responsabilité de ce « crime des crimes » sur l’actuel président du Rwanda, Paul Kagamé.

Des circonstances difficiles à reconstituer, en particulier à cause des services de l’Etat français.

Depuis l’assassinat du président Habyarimana, des informations contradictoires ont été largement diffusées, notamment par la Direction du renseignement militaire (DRM), avec des « preuves » qui relèvent de l’affaire des Irlandais de Vincennes tant elles ont été trafiquées.
La plus connue d’entre elles est la fausse boîte noire retrouvée au siège de l’ONU à New York tandis que les vraies – car il y en avait deux – avaient été subtilisées sur les lieux du crash, probablement par Grégoire de Saint-Quentin, un officier français alors instructeur du bataillon para-commando rwandais.
L’autre preuve faisandée est ce magnifique « montage d’indices » où les génocidaires ont fourni eux-mêmes des photos et des numéros de missiles qui permettaient de remonter jusqu’à l’Ouganda, principal soutien du FPR et de Paul Kagamé. Ces « preuves » sont assez grossières, en particulier les photos qui montrent un missile… qui n’a pas encore tiré sur l’avion du président,

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

ou encore ces « témoins du FPR » qui n’étaient pas sur place ou aux fonctions qu’ils prétendent au moment des faits.

Il est intéressant de noter à ce stade que toutes ces « pièces à conviction » ont fait émerger une série d’experts auto-proclamés qui sont aujourd’hui empêtrés dans leurs propres convictions aux fondements pourtant nauséabonds. La plus jeune d’entre elle est une journaliste canadienne qui a rassemblé tout cela dans un recueil des thèses négationnistes et leur vétéran est désormais le professeur Filip Reyntjens qui ne pourra jamais accepter qu’il a dépassé depuis longtemps son seuil de compétences.
Néanmoins, ces « preuves alternatives » ont profondément abîmé le sujet, créant des polémiques sans fin jusqu’à ce que la justice française décide de demander à un panel d’experts (reconnus) un rapport balistique qui a été rendu en 2012.

Un rapport balistique qui apporte des certitudes techniques mais peu de conclusions.

Personnellement j’ai commencé ma carrière militaire dans ces missiles portables, que j’ai expérimentés pour l’armée française avec les spécialistes techniques et opérationnels de l’époque. J’ai lu avec un plaisir coupable les 400 pages de ce rapport balistique, dit « Poux Trévidic » du nom des magistrats instructeurs. Il est d’une très grande qualité, c’est un vrai travail de professionnels.

rapport d’experise justice française 2012

Ce qu’il nous apprend avec certitude, c’est que les missiles utilisés étaient des SAM16 et qu’ils ont été tirés en tandem par 3/4 avant, l’avion ayant été détruit par un seul d’entre eux, par explosion (secondaire) d’un réservoir de kérosène.
Les conclusions opérationnelles du rapport sont plus faibles, car les juges n’ont pas interrogé de spécialistes de l’utilisation de ces missiles et leur enquête va peu progresser par la suite :

– L’utilisation de SAM16 nous apprend peu de choses, car à l’époque, plus de 50 pays en disposaient dont la France.

– Le tir double en tandem de nuit montre que l’équipe qui a réalisé ce tir était des « super pros », sans doute en provenance de l’Europe de l’Est, les seuls qui avaient ce niveau d’entraînement sur SAM16. Cela n’indique pas pour autant la couleur de l’argent qui les a recrutés.

– Par contre, le fait que le tir ait eu lieu en 3/4 avant est fondamental, car il démâte les thèses de tir depuis le site de Masaka, portées notamment par Filip Reyntjens.
Masaka était en effet accessible au FPR qui aurait pu organiser un tir dans ces conditions, mais cette thèse a été démontée formellement par le rapport balistique, car ce tir serait venu au contraire par 3/4 arrière.
On peut retenir simplement que si les missiles avaient été tirés par l’arrière, ils auraient touché les tuyères des réacteurs ou l’empennage arrière de l’avion du président, alors qu’ils ont atteint le réservoir sous l’aile gauche.

Ce qui est choquant n’est pas que les porteurs de cette thèse se soient trompés, car ils avaient reçus moultes témoignages troublants, y compris d’anciens proches de Paul Kagamé qui voulaient manifestement régler des comptes avec ce dernier.
Cependant, une fois l’expertise balistique de 2012 connue, il n’était plus possible de défendre cette théorie d’un tir du FPR de Masaka, d’ailleurs abandonnée par la justice française.
Ces « experts » détrompés auraient pu faire évoluer leur théorie, mais loin de comprendre la portée du rapport balistique de la justice française, ils ont affiché leur haine du FPR comme principale motivation et ils ont commencé à contester crassement le rapport d’expertise en racontant des sornettes, dans lesquelles ils sont devenus maîtres.
Rappelons aussi que leur démarche initiale était loin d’être neutre, une partie de leurs informations ayant été fournie complaisamment par le colonel Bagosora lui-même, le Himmler du génocide des Tutsi.

Un tir par 3/4 avant, tel qu’établi par le rapport d’expertise, montre que le site le plus probable est alors le camp de Kanombe, celui des unités d’élite de l’armée rwandaise, qu’entraînait d’ailleurs la France…

S’il n’y avait plus vraiment de doutes sur l’origine des tirs, cela n’indiquait pas pour autant quels en étaient les commanditaires.
Cependant, il ne faut pas avoir fait Saint-Cyr pour comprendre qu’il s’agissait vraisemblablement d’extrémistes hutu qui noyautaient ces unités d’élite, garde présidentielle et bataillon para-commando, à partir du moment où le tir avait été effectué de leur propre camp, un camp qu’avait d’ailleurs commandé le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide des Tutsi.

L’analyse de la DGSE change tout.

La note de la DGSE publiée le 6 février 2019 change radicalement l’interprétation des faits établis précédemment, parce qu’elle décrit une situation politique et opérationnelle parfaitement cohérente avec les faits démontrés techniquement :
Ce sont des extrémistes hutu, regroupés autour du principal organisateur du génocide des Tutsi, le colonel Bagosora, qui organisent l’assassinat du président comme la première étape de leur coup d’Etat.
Ils s’emparent du pouvoir, assassinent la première ministre et constituent un « gouvernement intérimaire rwandais » (GIR) regroupant les pires extrémistes. Ce gouvernement est totalement contraire aux accords d’Arusha qui prévoyaient un partage du pouvoir avec le FPR.

Pas plus que cela n’empêchera ce gouvernement fasciste de bénéficier du soutien de l’Etat français, y compris dans sa formation puisque ces extrémistes hutu organisent le GIR sous la houlette de l’ambassadeur de France, dans les locaux mêmes de notre ambassade à Kigali le 8 avril 1994.
L’Etat français ne condamnera jamais ce GIR, pourtant responsable du dernier génocide du XXème siècle.

Pourquoi les décideurs français de l’époque nous racontent une histoire sans rapport avec la réalité ?

Ce qui est fondamentalement gênant est que la note de la DGSE, destinée aux gouvernants de l’époque, date de septembre 1994 et fait référence à des informations plus anciennes encore.
Cela veut dire que depuis 25 ans les décideurs politiques et militaires français ont été informés, et même très bien informés, de ce qui s’est passé au début même du génocide.
Rappelons ici que la DGSE est le service officiel de renseignements extérieurs de l’Etat français, c’est donc son métier d’informer nos gouvernants et il l’a très bien fait.
Aussi lorsque Hubert Védrine, interrogé sur le sujet, répond qu’il y avait beaucoup de notes à l’époque, il se moque de nous, autant qu’un marin qui refuserait d’écouter les bulletins météo, ou alors il faudrait qu’il nous explique quelle était sa source alternative d’information, car à ma connaissance, il n’y a pas d’alternative à la réalité.

Si les décideurs français de l’époque, le premier d’entre eux étant Hubert Védrine alors secrétaire général de l’Elysée, ont été parfaitement informés, pourquoi soutiennent-ils depuis 25 ans une inversion des responsabilités, accusant des Tutsi d’être à l’origine de leur propre génocide ?
Cette thèse relève désormais du révisionnisme, il nous appartient de ne plus l’accepter et de demander enfin des comptes à ces décideurs qui se sont trompés et nous ont trompés.

Leurs raisonnements comme leurs propos sont désormais indécents.

Filip Reyntjens, le professeur qui n’accepte pas de s’être trompé

J’entretiens une relation très correcte avec le professeur Filip Reyntjens, expert belge sur le sujet du Rwanda. Juriste de formation, ancien conseiller du président Habyarimana, il a joué un rôle important au Rwanda puis dans les nombreuses enquêtes sur le génocide des Tutsi. J’apprécie sa détermination et sa capacité à débattre qui ne sont pas les qualités essentielles des parties prenantes sur le sujet.
Nous avons d’ailleurs longuement débattu de la question de l’assassinat du président Habyarimana, Filip Reyntjens défendant une attaque perpétrée par le FPR qui évidemment aurait un impact considérable sur la lecture même du génocide.
Mais une analyse de la DGSE, publiée le 6 février dernier, établit le contraire : ce sont des extrémistes hutu, organisés autour du colonel Bagosora, qui ont assassiné le président en abattant son avion, pour prendre le pouvoir et conduire leur « solution finale » contre les Tutsi, le dernier génocide du XXème siècle.
J’étais personnellement arrivé à ces conclusions après une fastidieuse analyse opérationnelle basée sur le rapport d’expertise balistique ordonné par la justice française (rapport couramment dénommé « Poux et Trévidic » de 2012, complété d’une expertise relative à l’examen d’une éventuelle manœuvre d’évitement) et mon expérience personnelle, puisque j’ai expérimenté et utilisé ce type de missiles pour l’armée française.
C’est l’objet de ces articles précédents :

Les fausses informations sur les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, le retour des Irlandais de Vincennes

Mais qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana ?

Cependant la publication de l’analyse de la DGSE change tout, parce que nos querelles d’experts n’intéressaient qu’un monde limité d’initiés qui se crêpent régulièrement le chignon, alors que ce travail des services officiels de renseignements extérieurs de la France, parfaitement clair, a informé dès septembre 1994 nos décideurs politiques sans qu’il y ait d’alternatives à la réalité. Dès lors, on se demande pourquoi Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée, soutient une version inversée depuis 25 ans et cherche à tromper l’opinion publique française sur cette question qui avait été résolue dès le début.
Le cas de Filip Reyntjens est différent, car il a longuement enquêté sur le sujet et ignorait ces sources fiables. On peut comprendre que son analyse se soit égarée si l’on considère sa haine contre le FPR (difficile d’enquêter quand son parti est déjà pris), et qu’il connaît aussi mal les missiles portables que moi le droit constitutionnel, qui est plutôt sa partie. Il est plus regrettable qu’il se soit fait, à un moment, le relai des informations transmises par le colonel Bagosora, un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi condamné à 35 ans de prison par le Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Je ne comprends pas comment nous avons pu accepter de polémiquer autour de « preuves » fabriquées par des génocidaires, comme si nous avions été demander à Himmler des raisons de douter des camps d’extermination pendant la Shoah…
A partir de là, il apparaît qu’une grande partie du travail du professeur Reyntjens a été pollué par les liens de proximité qu’il entretient avec des extrémistes hutu, et qui ne risquaient guère de lui fournir autre chose que des sources d’intoxication. Compte tenu de son expérience, il aurait dû rester en « tiers objectif » car ses réactions face à cette nouvelle donne vont faire de lui un avocat des génocidaires et ce serait parfaitement regrettable.
Par ailleurs, cela remet en cause le Que sais-je ? écrit sous sa direction pour les Presses Universitaires de France, et qui développe à l’envi des thèses que l’on peut clairement requalifier aujourd’hui de négationnistes.
Alors qu’arrivent les 25èmes commémorations du génocide des Tutsi, il serait temps d’en finir avec l’inversion des responsabilités et arrêter de faire porter aux victimes le rôle de bourreaux, car quoi qu’en ait pensé le professeur Reyntjens, c’est bien le FPR qui a balayé les génocidaires au Rwanda, tandis que l’armée française intervenait sur ordre, en protégeant leur fuite…

Note de la DGSE sur « les responsabilités de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana »

La sensibilité de la situation au Rwanda et l’implication de la France dans ce conflit mettait forcément la DGSE, service officiel de renseignement extérieur de la France, en grande vigilance. Par ailleurs, ces services avaient déterminé que les missiles portables anti-aériens constituaient une arme privilégiée pour les attentats, alors que la génération réellement efficace de ces armes (SAM16, Stinger RMP et Mistral) venait d’être mise au point à la fin des années 1980. La DGSE exerçait sur ces armes une surveillance critique des transferts, de munitions comme des équipes de tir réellement formées.

Note DGSE assassinat prdt habyarimana

Note DGSE assassinat du président Habyarimana, sept 1994, page 1

Cette note de la DGSE, très claire, sur « les responsabilités de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana », montre que cette affaire ne lui pas échappé et que cet assassinat est l’œuvre d’un réseau d’extrémistes hutu structuré autour d’Agathe Habyarimana, la femme du président réfugiée en France, et du sinistre colonel Bagosora qui fut l’un des principaux organisateurs du génocide des Tutsi au Rwanda.

La France sait depuis le début qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana

Il est probable qu’au-delà des témoignages recueillis, cette note traduise aussi les observations directes de la DGSE, notamment sur « l’activité inhabituelle sur le camp de Kanombe » d’où le tir des missiles a eu lieu, comme l’a démontré en 2012 le rapport d’expertise de la justice française. Elle confirme donc l’origine de l’attentat.
Reportage de TV5 Monde
Autrement dit, la France sait depuis le début qui a tiré sur l’avion du président Habyarimana. Cela rend plus énigmatique encore le fait que l’Etat français ait laissé commettre l’attentat et, surtout, continué à soutenir le régime extrémiste qui s’est emparé du pouvoir grâce à l’assassinat du président Habyarimana pour commettre le dernier génocide du XXème siècle, le seul que nous aurions pu empêcher.
Cette information de la DGSE interroge plus que jamais sur les manœuvres des négationnistes, 25 ans après les faits, qui essaient encore aujourd’hui de faire porter la responsabilité de l’attentat par le FPR, et donc les Tutsi, inversant les responsabilités dans ce crime des crimes, assassinant une deuxième fois le million de victimes de la folie meurtrière de ces extrémistes hutu, soutenus par l’Etat français pendant le génocide et après.

Article de Fabrice Arfi sur Mediapart

Article de Benoît Collombat sur France Inter

Rwanda, pourquoi avoir assassiné le président Habyarimana ?

Oui, pourquoi avoir assassiné le président Habyarimana, l’homme lige du « Hutu Power » au Rwanda ?

Parce qu’il ne l’était plus.
Le président Habyarimana montrait qu’il acceptait la solution de paix trouvée sous l’égide de l’OUA et de l’ONU, et qui partageait le pouvoir entre Hutu et Tutsi exilés, dont le retour au Rwanda était la principale revendication. Ces accords, signés le 4 août 1993 à Arusha, en Tanzanie (ce pays jouant le rôle de facilitateur), prévoyaient aussi le départ de toutes les forces étrangères. Mais il n’y en avait en réalité qu’une seule, la France.
Les extrémistes hutu se sont clairement sentis trahis, mais les représentants de la France qui avaient soutenu pendant quatre ans le pouvoir en place contre les « rebelles » du FPR ont-ils pensé qu’ils perdaient le contrôle de ce « petit pays », qu’ils avaient placé bien trop haut dans leur lutte contre l’influence anglo-saxonne et leur capacité à mener une guerre anti insurrectionnelle ?

La préparation de cet attentat n’a pas pu échapper à la DGSE.

Compte tenu de l’attention qui était portée d’une part au Rwanda dans cette période de fortes tensions et d’autre part aux missiles portables anti aériens (qui sont en réalité lourds, encombrants et fragiles) pour éviter une action terroriste, il a fallu aux organisateurs de l’attentat le « parapluie » de services secrets assez puissants pour que l’opération ne soit pas bloquée ou éventée.
Du fait des facteurs techniques exposés précédemment, il était impossible de préparer ce genre d’opération dans la discrétion. La lourdeur des préparatifs (acquisition et acheminement des missiles comme de l’équipe de mercenaires, reconnaissance et préparation du site de tir, planification et conduite de l’opération, protection du commando) n’a pas pu échapper à un service efficace comme la DGSE, qui en a informé les plus hautes autorités de l’Etat français.

Quel rôle la France a joué dans l’assassinat du président Habyarimana ?

A minima la France – tout du moins les quelques décideurs qui se sont sentis un tel pouvoir sans jamais en assumer la responsabilité – a laissé faire, au pire elle a participé et donné son feu vert. Ce qui est sûr aujourd’hui est que l’Etat français avait préparé une intervention imminente sur Kigali. Didier Tauzin, qui commandait alors le 1er RPIMa, le raconte très bien : il avait mis son régiment en alerte « dans l’heure » pour intervenir et il n’a pas compris que son départ ne soit pas confirmé. Le gouvernement de cohabitation s’est vraisemblablement opposé à la volonté de l’Elysée. Certes le président de la République est constitutionnellement le chef des armées, mais les « clefs du garage » sont au gouvernement, qui peut retarder sans difficulté l’exécution d’une telle opération.


Ce qui est troublant aussi, c’est le suicide de François de Grossouvre le premier jour du génocide, le 7 avril 1994. Lorsqu’il apprend l’assassinat du président Habyarimana, le conseiller Afrique du président de la République ne peut retenir sa colère : « les cons, ils n’auraient tout de même pas fait ça ! ». Il s’est suicidé en début de soirée, en se tirant une balle dans la tête, à l’Elysée.
Alors, quel rôle a joué la France dans l’assassinat du président Habyarimana au Rwanda, premier acte d’un coup d’Etat qui marqua le début du génocide perpétré contre les Tutsi ?
Quels décideurs de l’époque ont pris ces décisions dramatiques ou, pire encore, ont laissé agir un clan de faucons, au nom de la France ?
L’ouverture des archives, qui restent bloquées depuis 25 ans, permettrait de répondre à certaines de ces questions.

Les fausses informations sur les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, le retour des « Irlandais de Vincennes »

En attendant le rapport d’expertise ordonné par les juges Poux et Trévidic en 2012, l’assassinat du président Habyarimana (6 avril 1994) a donné lieu à une longue et assez inutile polémique sur la nature des missiles utilisés pour abattre son avion. Elle n’est pas anodine.

L’avion du président Habyarimana a bien été abattu par des SAM16

Les témoignages visuels, la trajectoire des missiles (tir par 3/4 avant) et leur correction terminale (leur capacité à frapper avant le point chaud qui les ferait sinon exploser en arrière des réacteurs) sont très caractéristiques à cette époque des seuls SAM16 d’origine soviétique et des Stinger RMP, une version nettement améliorée du Stinger américain non exporté alors.
La trajectoire aurait pu être aussi celle du missile français Mistral, déjà largement exporté en 1994 notamment au Qatar, mais dont la trace visuelle est radicalement différente de celle des SAM16 et Stinger. En effet, le missile français – dont j’ai dirigé l’expérimentation opérationnelle en 1989-1990 – n’est pas « propulsé en permanence » comme les deux autres, mais seulement accéléré à Mach 2,4 en moins de 2 secondes, ce qui le rend invisible une fois son booster éteint. Or les différents observateurs sont formels sur ce point : ils ont suivi la trace rouge-orangée des deux missiles qui visaient l’avion du président Habyarimana, y compris pour celui qui a dépassé l’avion sans le toucher.
Signalons au passage que si la localisation du site de tir n’avait pas été retardée, notamment par la disparition de la boîte noire de l’avion (cf. article précédent), il aurait été intéressant de procéder à la recherche des éjecteurs de ces missiles, qui sont des pièces sophistiquées très caractéristiques, « faciles » à chercher avec des détecteurs de métaux, mais paradoxalement difficiles à récupérer par les équipes de tir, surtout de nuit. En effet, les éjecteurs sont une particularité des missiles portables, ils évitent au tireur d’être grillés par la flamme du propulseur, ils sont emportés loin devant le tireur et constituent un marqueur du missile utilisé. Les éjecteurs auraient permis de tracer non seulement le type, mais surtout les numéros des missiles utilisés. Gageons qu’ils ont été récupérés et « perdus » depuis 25 ans…

Que nous apprend l’utilisation de SAM16 dans l’assassinat du président rwandais ?

En réalité pas grand-chose ! En effet, en 1994, les arsenaux de SAM16 étaient considérables (tous les anciens pays membres du pacte de Varsovie en étaient équipés) et de nombreux stocks étaient disponibles sur le marché international. Si certains voulaient en conclure que seul l’Ouganda – qui soutenait le FPR de Paul Kagamé – en disposait dans ce conflit, rappelons simplement que la France en avait acquis depuis 1989 pour le comparer et améliorer le Mistral, puis en avait saisi un stock pendant la première guerre du Golfe en 1991…
En 1994, plus d’une cinquantaine de pays disposait alors de SAM16 et (presque) tout le monde pouvait en acheter dans les anciens pays du bloc soviétique qui en était le fabriquant. Les accusations reposant sur le type de missile sont plus que vaines, elles sont malsaines.

Les Irlandais de Vincennes sont de retour.

Pour démontrer à tout prix quelque chose, en particulier quand on sait que c’est faux, il y a nécessité de fabriquer des preuves. Or, dans les semaines qui suivent l’assassinat, apparaît un témoignage accompagné de photos de missiles de SAM16 retrouvés « sur la place des tirs » (place démontée entre-temps par le rapport Poux/Trévidic…). Ces photos sont accompagnées opportunément des numéros de série qui seraient justement ceux de missiles livrés à l’Ouganda. Mince alors !
Le problème est que ces missiles n’ont pas été tirés, comme l’indique la présence de la coiffe de protection de l’auto-directeur (le bulbe pointu à l’avant du tube), à moins que ces photos n’aient été faites avant le tir, ce qui poserait un autre problème…

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

Donc ces photos ont été prises dans un arsenal ou montées à demeure pour étayer une thèse pour le moins provocatrice : les Tutsi auraient « déclenché » leur propre génocide. Cela peut sembler monstrueux, mais cette thèse nauséabonde fait encore l’objet d’un livre particulièrement abject d’une « reporter » canadienne, Judi Rever, qu’un éditeur sans scrupules a prévu de publier en France en 2019, comme l’a annoncé Hubert Védrine lors d’un colloque en décembre 2018. Si ces missiles ont indiqué quelque chose jusqu’ici, c’est la duplicité des génocidaires et de leurs défenseurs.
Cela n’est pas sans rappeler l’affaire des « Irlandais de Vincennes », cet épisode pitoyable où de futurs ex-gendarmes, menés par le capitaine Paul Barril, placent des preuves pour incriminer des Irlandais logés à Vincennes pour des attentats commis en France. Les Irlandais de Vincennes sont devenus la référence du montage de preuves et, dans le cas du Rwanda, il ne manquait plus que les cartes de visite des tireurs avec les tubes de missiles pour démontrer le pire.

De fausses preuves pour couvrir le pire.

Le circuit de diffusion de ces fausses informations nous apprend paradoxalement beaucoup plus que le type de missiles utilisés : ces « éléments » (en particulier les types et numéros de série des lance-missiles) ont été fournis par le colonel Bagosora, un des pires organisateurs du génocide des Tutsi, et ses « informations » ont été relayées de manière plus qu’insistante par la Direction du renseignement militaire (DRM), organisme du ministère français de la Défense. Le rôle de la DRM reste à établir dans les décisions dramatiques prises en France au sujet du Rwanda alors que la DGSE, le service officiel de renseignement extérieur de l’Etat, ne cessait de prévenir de la catastrophe et de l’urgence de condamner le gouvernement que la France s’évertuait à soutenir.
Ceci explique, en partie, le blocage de principe de la ministre de la Défense, Florence Parly, comme ses prédécesseurs, à l’idée même de déclassifier les archives militaires sur le Rwanda et notamment de l’intervention « humanitaire » Turquoise. Car non seulement nous avons formé les génocidaires de 1990 à 1994 en prenant garde de ne rien voir, mais nous les avons encore soutenus lorsqu’ils ont commis le pire pendant ces 100 jours de massacres, et même après le génocide lorsque nous les avons aidés à se réinstaller du côté Zaïrois, aujourd’hui République Démocratique du Congo.