Rwanda : du fait d’une poignée de décideurs, la France peut être accusée de complicité de génocide

25 ans après les faits, nous – Français – ne connaissons toujours pas la réalité de l’implication de notre pays dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Il serait temps de sortir du déni car c’est le dernier génocide du XX° siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Mais ce n’est malheureusement pas ce que nous avons fait.

la culture du silence

Nous n’avons jamais cessé de livrer des armes aux génocidaires

Nous avons livré des armes aux génocidaires, avant le génocide, pendant et même après. Ce sont aujourd’hui des faits documentés, ils ont même été reconnus par Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée sans qui aucune décision du président Mitterrand ne pouvait être appliquée et pilotée. Son audition devant la commission de la Défense nationale en avril 2014 se passe de commentaires : la France a livré des armes aux génocidaires, mais c’était selon lui « sans rapport avec le génocide »…
Pendant l’opération Turquoise – l’intervention militaire « humanitaire » de la France –, ces livraisons ont été effectuées via l’aéroport de Goma au Zaïre, qui était alors la base opérationnelle avancée de notre opération et donc totalement sous contrôle de l’armée française. Aucune arme n’aurait pu être débarquée sans l’autorisation du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, car jamais mes compagnons d’armes ne l’auraient acceptée sans son accord. Et des livraisons d’armes aux forces gouvernementales qui commettaient le génocide n’ont jamais cessé, notamment par les avions de la société SPAIROPS.

Les archives de cette opération « humanitaire » sont bouclées

Sur la question clef de l’ouverture des archives de ces opérations, présentées comme « humanitaires », ces décideurs français n’hésitent pas à affirmer qu’ils sont favorables à leur ouverture, d’une main, tout en les bouclant depuis 25 ans avec l’autre main. C’est une de leur caractéristique que d’afficher le contraire de ce qu’ils font en réalité, comme avait d’ailleurs procédé le président François Hollande, probablement sur leurs conseils avisés, en annonçant l’ouverture des archives en 2015 et en se gardant bien de le faire. Ces mêmes responsables s’assurent régulièrement, auprès de l’Institut François Mitterrand comme du ministère de la Défense, qu’aucune initiative ne sera prise en la matière, surtout que nous ne puissions pas savoir ce qui a été fait en réalité « au nom de la France », en notre nom.
Le Rwanda est sans doute un désastre français, le Tchernobyl de nos interventions extérieures. Et lorsque l’amiral Lanxade annonce à Sciences Po Paris le 20 mars qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda et là on verra que jamais de telles instructions n’ont été données… », il faut s’attendre au pire. Nous attendions une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes nos archives, il nous faut maintenant craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué, d’un placard à balais dirigé par un haut fonctionnaire sans autonomie, débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause.

Les décideurs de ce fiasco essayent encore d’inverser les responsabilités

Mais pire encore, non contents de s’être trompés, ces décideurs français cherchent de plus à inverser les responsabilités. Ils ont été parfaitement informés par la DGSE que les extrémistes hutu avaient assassiné le président Habyarimana en avril 1994 pour s’emparer du pouvoir, qui allait leur échapper, et mettre à exécution leur solution finale. Le rapport balistique demandé par la justice française en 2012 a confirmé techniquement l’analyse de la DGSE. Alors pourquoi ces responsables français continuent aujourd’hui encore à affirmer que le FPR aurait abattu l’avion du président rwandais, pourquoi continuent-ils à insinuer que « des Tutsi auraient provoqué le génocide des Tutsi » ?
Pourtant il n’y a pas d’alternative à la réalité. Le génocide des Tutsi n’a pas été un mouvement de vengeance spontané et incontrôlé d’une foule de sauvages, bien au contraire le génocide des Tutsi était une entreprise sophistiquée et machiavélique menée par une organisation implacable, préparée et financée depuis plusieurs années. Ce génocide a « conduit » chaque jour plus de 10.000 personnes à la mort, pendant 100 jours, 15 fois Oradour sur Glane pendant 3 mois et 10 jours. Alors pourquoi nos décideurs inversent-ils les responsabilités, pourquoi transforment-ils les bourreaux en victimes ?

Du fait de leurs décisions et de leur comportement, le président François Mitterrand, son secrétaire général Hubert Védrine comme l’amiral Lanxade son chef d’état-major des armées, nous ont mis dans une situation inacceptable : la France peut être accusée de complicité de génocide.
Et ce n’est pas en nous enfermant dans le déni qu’ils échapperont à leurs responsabilités, car c’est un déni de démocratie, un déni de la réalité et un déni de la vie.

[cet article reprend la conclusion du débat organisé à Sciences Po le 20 mars 2019 face à l’amiral Lanxade.
Il a été publié par Le Monde du 6 avril 2019, sous le titre Guillaume Ancel : « Le Rwanda est sans doute un désastre français »
Il complète l’article précédent, le génocide que nous aurions dû empêcher]

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Rwanda, le génocide contre les Tutsi, le génocide que nous aurions dû empêcher

 

Depuis plusieurs années, je questionne le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je ne devrais pas dire la France, mais plutôt une poignée de décideurs français, qui ont sans doute voulu soutenir un régime pour maintenir ce pays dans leur zone d’influence.
C’est l’histoire d’un Déni, un déni de démocratie, un déni de la vérité, un déni de la vie.

La France entre secrètement en guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR), qu’elle assimile aux Tutsi

Cette histoire commence en 1990.
L’Etat français est entré secrètement en guerre au Rwanda, en l’absence de tout débat démocratique. Nos soldats sont allés soutenir un régime qui présentait tous les signes d’une volonté génocidaire, c’est à dire la destruction d’un groupe social, les Tutsi.
Et nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée, exclusivement composée de Hutu, et de leur livrer massivement des armes. Nous nous sommes aussi battus à leurs côtés contre leurs ennemis du FPR que nous assimilions aux Tutsi, en nous inscrivant de fait dans leur idéologie génocidaire.
Mes camarades artilleurs ont ainsi stoppé plusieurs offensives du FPR, faisant des centaines de morts dans des combats qui n’étaient pas les nôtres et qui sont occultés aujourd’hui encore par l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées à cette époque, quand bien même le général Didier Tauzin décrit ces combats avec un enthousiasme inquiétant.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Lorsque nos « amis » rwandais du régime Habyarimana nous parlaient de leur volonté de liquider les Tutsi, lorsqu’ils nous parlaient de leur « solution finale », nous détournions le regard. Nous avons même envoyé un officier de gendarmerie pour les aider à mieux organiser le fichage de leurs ennemis de l’intérieur.
Nous avons mis à l’écart toute critique, comme celles du général Jean Varret qui dirigeait alors la « coopération militaire ». C’est une absence totale de débat qui prévalait dans cette politique décidée exclusivement par l’Elysée et qui nous impliquait de plus en plus aveuglément face à la préparation et à l’organisation du génocide.
Est-ce notre arrogance qui nous a laissé penser que nous contrôlions la situation, alors que nous n’avons jamais cessé d’être manipulés par les extrémistes hutu, qui peut-être fascinaient certains d’entre nous ?
1993, le président Habyarimana accepte de signer des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR, alors que Paris était plus que mitigé, certains à l’Elysée se désespérant de donner trop de pouvoir à ceux qu’ils appelaient les « khmers noirs ». L’un des conseillers du président disait même : « Arusha, c’est Munich ». Le soutien à ces accords de paix est l’un des principaux arguments des décideurs de l’époque mais ils ont oublié leurs réticences, ils ont oublié qu’ils ont continué à livrer massivement des armes au régime Habyarimana, ils ont oublié la suite des événements…

Un génocide perpétré par des extrémistes qui n’ont jamais perdu le soutien de Paris

6 avril 1994, le président Habyarimana rentre de Tanzanie où il a accepté les modalités de partage du pouvoir avec le FPR. Son avion va se poser sur l’aéroport de Kigali, la capitale du Rwanda. Il est abattu par un tir double de missiles. Cet assassinat du président Habyarimana n’est pas le « déclencheur » du génocide, c’est la première étape d’un coup d’Etat mené par des extrémistes hutu qui s’emparent du pouvoir pour mener « leur » génocide, qu’ils préparent et financent depuis plusieurs années.
Malgré la disparition des boîtes noires de l’avion, le rapport balistique demandé par la justice française a permis d’établir en 2012 que les missiles, des SAM16, avaient été tirés par 3/4 avant, du camp militaire de Kanombe, le camp des unités d’élite de l’armée rwandaise, formées par la France encore à cette date. Ce camp de Kanombe avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide.


J’ai rarement lu un rapport balistique aussi clair. Et je l’affirme avec d’autant plus de force que l’expérimentation de ces missiles portables a été mon premier métier. Il n’y a plus de doutes aujourd’hui sur l’origine des tirs et sur les organisateurs de l’attentat : ce sont des extrémistes hutu, comme l’avait analysé la DGSE dès le départ. On peut dès lors s’interroger sur les manipulations – disparition de la boîte noire et diffusion de fausses informations – qui ont pollué l’enquête judiciaire et les esprits jusqu’à maintenant.
Le 7 avril 1994, les extrémistes hutu assassinent la Première ministre, une démocrate, et massacrent mes camarades belges qui ont essayé de la défendre. Ils se débarrassent de tous ceux qui pourraient faire obstacle à leur prise du pouvoir.
François de Grossouvre, conseiller Afrique du président Mitterrand, se suicide à l’Elysée pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées.
Le 8 avril, les pires extrémistes hutu constituent un « gouvernement intérimaire », le GIR, dans les locaux de l’ambassade de France. Ce gouvernement va faire voler en éclats les accords d’Arusha et conduire le génocide, préparé pendant des années sous notre nez : pendant 100 jours, ils vont massacrer un million de personnes, adultes, enfants et vieillards, d’une manière systématique et implacable, à raison de 10 000 morts par jour, 15 fois Oradour-sur-Glane tous les jours, pendant trois mois et 10 jours.

Et pourtant, ces génocidaires ne perdront jamais le soutien de Paris.
Les émissaires du GIR sont reçus à l’Elysée fin avril, en plein génocide, et des armes leurs sont livrées régulièrement.
Le 10 juin 1994, la France organise les 50èmes commémorations d’Oradour-sur-Glane. « Plus jamais ça » répétera le président Mitterrand dans un discours émouvant. « Plus jamais ça » alors que « ça » est justement en train de se commettre, sous nos yeux.
Le gouvernement génocidaire rwandais ne sera jamais condamné publiquement par l’Etat français. L’Elysée interviendra même pour qu’il ne soit pas arrêté par l’armée française quand il se réfugiera dans la zone Turquoise.

L’opération Turquoise, ultime tentative de conserver le contrôle ?

Le 22 juin 1994, au 75ème jour du génocide et alors que les forces gouvernementales perdent pied face au FPR – il est vrai que les forces gouvernementales dépensent plus d’énergie à massacrer les civils tutsi qu’à se battre contre les soldats du FPR –, la France déclenche l’opération Turquoise pour « stopper les massacres au Rwanda », sous mandat humanitaire de l’ONU.
Curieuse concordance de temps, alors que la France est gouvernée par ce curieux régime de cohabitation, Mitterrand-Balladur, où le partage des responsabilités est des plus équivoques entre les deux principaux partis français. Mais je vais laisser de côté ce débat politique pour rappeler simplement ce qui s’est passé sur le terrain des opérations, loin des salons feutrés de l’Elysée et de ses stratèges glacés.


Je participe à l’opération Turquoise comme officier d’artillerie, intégré dans une unité de combat de la Légion étrangère. Nous partons avec les meilleures unités de combat de l’armée française. Et nous débarquons aux côtés des génocidaires. La neutralité est massacrée d’emblée. L’ennemi, c’est le FPR. Imaginez si, 40 ans plus tôt, le Corps expéditionnaire français avait débarqué en 1944 du côté des Nazis…
D’abord nous essayons de remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire. Nous avons reçu l’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali, pour aller défendre ce gouvernement que nous soutenions, alors que la DGSE avait informé nos décideurs que celui-ci organisait les massacres de grande ampleur et qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité…
Cette mission n’a pas été effectuée, elle a été remplacée le 30 juin 1994 par l’ordre de stopper par la force les ennemis des génocidaires, le FPR. Je suis chargé de guider les bombardements de nos chasseurs, aux premières lueurs du 1er juillet.
Nous sommes arrêtés à la dernière minute, par l’Elysée, sans doute à cause du drame de Bisesero.

Avion de chasse Jaguar

L’affaire de Bisesero est emblématique de la duplicité de la politique française mais elle est aussi la démonstration du génocide par les forces gouvernementales.
Trois jours plus tôt, le 27 juin, mes camarades des forces spéciales patrouillent dans ces collines à l’ouest du Rwanda. Ils cherchent l’avant-garde du FPR. Malheureusement, ce ne sont pas les redoutables soldats du FPR qu’ils trouvent, mais des morts-vivants, des survivants des massacres perpétrés chaque jour par les forces gouvernementales, soldats de l’armée, gendarmes et milices qui sont si proches qu’on les confondrait.
Mes camarades promettent de revenir pour secourir ces rescapés, mais, de retour à leur base, ils reçoivent l’ordre de ne pas y retourner car ce n’est pas leur mission. Nous sommes venus pour stopper le FPR.
Mes compagnons d’armes sont ulcérés par cette situation indigne, alors ils décident trois jours après, le 30 juin, de désobéir sans le dire. Ils décident de « se perdre » pour retrouver ces rescapés et ils se font accompagner de suffisamment de journalistes pour que la situation ne puisse plus être cachée. Entre-temps, les deux-tiers des survivants de Bisesero ont été massacrés par les forces gouvernementales que nous continuions à soutenir de fait par notre présence même.
J’imagine sans peine combien il a dû être difficile pour l’Elysée d’expliquer Bisesero aux médias internationaux, ce que nous faisions dans cette mission « humanitaire ». Et c’est sans doute pour cela que ces décideurs ont renoncé à nous envoyer nous battre contre les seuls ennemis des génocidaires, les soldats du FPR.

Une mission humanitaire, d’une main…

À partir du 1er juillet 1994, nous allons effectivement accomplir une mission humanitaire, d’une main. Avec la compagnie de Légion étrangère dans laquelle je suis intégré, nous allons protéger le camp de réfugiés de Nyarushishi qui compte près de 10 000 rescapés. Nous allons aussi mener des missions de sauvetage de personnes menacées… dans la zone humanitaire sûre, car cette « ZHS » protégée par l’armée française n’est « sûre » que pour les forces génocidaires.

Opération d’extraction de la famille Correa

De l’autre main en effet, nous continuons à soutenir les génocidaires. D’abord nous protégeons leur fuite grâce à la ZHS : ils peuvent se replier avec armes et bagages ainsi que les réserves pillées à Kigali. Ils emmènent même la radio Mille Collines, leur média de la mort, que nous laissons traverser la zone Turquoise sans craindre le FPR.

Nous permettons aussi au gouvernement génocidaire de provoquer l’exode de leur population, un drame humanitaire qui fera quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Ce gouvernement est d’ailleurs exfiltré de la zone Turquoise, où l’Elysée intervient pour nous empêcher de les neutraliser. Les responsables du génocide sont escortés poliment par l’armée française jusqu’à la frontière zaïroise (future République démocratique du Congo) pour aller s’installer dans des camps de réfugiés de l’autre côté de la frontière et continuer leur « résistance ».


Nous aurions pu nous arrêter là, mais nous avons fait pire encore : nous leurs avons livré des armes. J’ai assisté, sur la base militaire française de Cyangugu, à une de ces livraisons d’armes qui étaient transportées par nos propres camions au « profit » des génocidaires. Nous avons ainsi transformé les camps de réfugiés au Zaïre en bases militaires, alors même que nous étions sous embargo de l’ONU et mandat humanitaire. Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout de leur rôle génocidaire à ce moment-là. Car ceux-ci le racontaient, ils s’en vantaient même…
Certes, nous n’avons jamais participé au génocide. Mais ce que nous avons fait s’appelle en français soutenir des génocidaires. Voilà en quoi a consisté aussi l’opération Turquoise.

Sarajevo, le goût amer de la récidive

Je suis effaré par ce que nous avons fait, mais j’ai peu de temps pour élaborer sur le sujet car nous récidivons avec Sarajevo. Nous partons avec une autre unité de Légion étrangère pour protéger d’une main la capitale bosniaque, tandis que de l’autre nous devons appliquer strictement l’ordre de ne pas s’en prendre aux agresseurs, parce qu’ils sont nos « amis serbes ». Nous assistons impuissants au martyr de Sarajevo. Le seul endroit où nous avons reçu l’ordre de « riposter sans tirer » et, bien pire, de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ».

TACP en guidage, Sarajevo 1995.

Mes camarades vont cependant désobéir pour reprendre le pont de la Verbanja et nous cacher derrière ce micro-événement qui masquera notre inaction contre les Serbes. Une politique qui va nous mener tout droit aux massacres de Srebrenica, auxquels nous allons assister, paralysés par une politique indigne consistant à protéger nos « amis », même quand ils deviennent des agresseurs, des tortionnaires et des massacreurs.
Un légionnaire, qui était avec moi au Rwanda, me demande combien de fois nous allons laisser se répéter cette même histoire…

25 ans de questionnements

Quel rôle a joué la France dans le génocide des Tutsi ?
Je m’interroge, je ne comprends pas ce que nous sommes venus faire sous un couvert humanitaire. Je ne comprends pas quel rôle nous avons joué dans ce génocide, le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Et je suis indigné quand je réalise que nous avons soutenu ces génocidaires, avant, pendant et même après le drame.
Je m’interroge au sein de l’armée, qui n’a jamais interdit un débat interne, mais qui en aucun ne peut être public. Rien ne doit être écrit, ni exporté en dehors de la « grande muette ».

la culture du silence

1998, Patrick de Saint-Exupéry publie une série d’articles dans Le Figaro. En réaction, une Mission d’information parlementaire (MIP) est constituée. Elle est présidée par Paul Quilès et doit faire la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Je demande à être auditionné par cette Mission, mais je suis immédiatement rappelé à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense qui me dépêche une conseillère. Elle est très claire, je suis sous « obligation de réserve » et c’est le ministre qui décide seul de qui pourra témoigner devant la MIP et même de ce qui pourra y être dit. Curieuse conception de la démocratie cependant je m’y plie, je crois aussi que je suis déjà méfiant quant au rôle réel de la MIP…
Je continue à parler du Rwanda, dans des cercles privés pour des discussions vite écourtées.

2005, je quitte l’armée, comme lieutenant-colonel. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a toujours très bien traité, mais je veux rentrer dans le monde des entreprises.
Cependant j’ai ce sujet en moi, au fond de ma poche et sans doute pas très loin du cœur. Alors qu’en faire ? Je rencontre à deux reprises deux grands reporters d’un très grand journal français. Je leur raconte mon témoignage, mais les deux me font la même réponse troublante : tout cela est connu, et ne présente plus guère d’intérêt…
Je suis désolé de ne pas avoir témoigné à temps et je me contente d’écrire partiellement ces souvenirs dans un petit roman, Vent sombre sur le lac Kivu, que je publie sans intention particulière puisque tout cela est réputé être connu. Mais cette « fiction » n’échappe pas à un ami qui est secrétaire général de la fondation Jean Jaurès, le think tank du Parti socialiste. Il m’invite à un colloque début 2014, qui prépare en réalité les vingtièmes commémorations du génocide.

 

Opération Turquoise au Rwanda, pendant le génocide des Tutsi (1994)

La séance est présidée, de fait, par Paul Quilès, l’ancien président de la Mission d’information parlementaire de 1998, la MIP.
Avec une naïveté déconcertante, je raconte mon témoignage, comment nous sommes intervenus du côté des génocidaires pour les remettre au pouvoir, comment nous avons ensuite protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés, alors que nous étions sous mandat humanitaire…
Aux quarante mâchoires qui se décrochent autour de la table, je comprends brusquement que mon témoignage n’est pas si connu. Et qu’il pose problème, en particulier quand Paul Quilès m’enjoint, avec une nervosité certaine, de ne pas témoigner publiquement « pour ne pas troubler l’image qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ».
Je décide alors de témoigner. Paul Quilès ignore sans doute que la première qualité d’un officier est de savoir dire non.

Je commence par France Culture. Mon témoignage fait mal, je suis un ancien officier supérieur de l’armée de terre, breveté de l’école de guerre et maintenant cadre dirigeant dans de grandes entreprises, je n’ai pas encore de fêlure au crâne.
Bien pire, je témoigne de ce que j’ai fait en opération, et ce morceau de réalité est définitivement incompatible avec la version officielle qui est une fable.
Les réactions sont immédiates, la plus intéressante est sans doute celle d’Hubert Védrine, l’ancien secrétaire général de l’Elysée. Il se précipite devant la commission de la Défense nationale, en avril 2014, pour leur asséner deux points importants :
« Le capitaine Ancel [je suis pourtant lieutenant-colonel] a été démenti par ses chefs ». La vérité est une question de hiérarchie dans son esprit, nous voilà rassurés…
Et puis, à un député qui ose le questionner sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assistée, Hubert Védrine s’emporte, « ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, […] ça n’a rien à voir avec le génocide ».
Voilà, la France a livré des armes au génocidaires, avant, pendant et même après le génocide, mais dans l’esprit de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, ça n’a pas de rapport avec le génocide…


Alors je continue à témoigner, une centaine de fois pour être sûr d’être bien entendu, quand je reçois un message très clair d’un grand service de l’Etat : « ce serait dommage, lorsque tu seras moins présent dans les médias, que tu te fasses écraser sur un passage piéton ».
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais c’est un peu compliqué. J’ai compris que j’avais aussi la possibilité d’écrire intégralement mon témoignage. Je publie en mars 2018 Rwanda, la fin du silence aux Belles Lettres, avec l’aide de Stéphane Audoin-Rouzeau, un grand professeur d’histoire des conflits contemporains. J’en recommande la lecture à tous ceux qui veulent juger par eux-mêmes.


J’ai publié mon témoignage intégral pour que ma mémoire ne puisse pas être effacée. Je l’ai écrit pour que le silence, des militaires comme des décideurs, ne se transforme pas en amnésie.

Une question de démocratie, de dignité et de décence

Je voudrais conclure ce récit par les raisons pour lesquelles je témoigne, trois sont essentielles.
Un sujet de démocratie d’abord, ou plutôt d’exigence démocratique à une époque où se multiplient les pressions sécuritaires pour réduire nos libertés et notre propre capacité de jugement. Nous avons le droit, nous avons le devoir de savoir. Cela pose la question de l’ouverture des archives de cette brillante opération « humanitaire », condition essentielle à la connaissance de la réalité. Car c’est à nous, citoyens français, qu’il appartient de juger de ce qui a été fait « au nom de la France ». Or, depuis 25 ans, ces archives sont soigneusement bouclées par des décideurs qui osent affirmer dans le même temps qu’il ne s’est rien passé, « qu’il n’y a rien dans ces archives »…
La deuxième raison est une question de dignité. Le métier militaire est difficile mais je l’ai aimé et j’ai apprécié plus encore le professionnalisme de mes compagnons d’armes. Alors je veux savoir pourquoi nous avons été compromis dans cette opération qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi et qui ne doit surtout jamais se reproduire. Lorsque j’entends le témoignage du coordinateur de la Croix-Rouge sur les livraisons d’armes via l’aéroport de Goma, qui était notre base opérationnelle, je ne peux imaginer que cela ait pu se dérouler sans l’accord du chef d’état-major des armées et sans une décision de l’Elysée.
Il s’agit enfin d’une question de Décence. En reconnaissant la vérité, nous pourrions honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su éviter, dans le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.

[Ce texte a été prononcé en grande partie lors du débat organisé par Sc Po Parisle 20 mars 2019
Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, l’histoire d’un déni,
Introduction par Jacques Semelin et Laurent Larcher
Amiral Lanxade à 33’ et 1h04
Guillaume Ancel, à 49’ et 1h12 (conclusion)
Questions des étudiants à 1h20]

Rwanda, le président Macron va-t-il enterrer les archives françaises en guise de « travail de mémoire » ?

En 2018, le président Emmanuel Macron annonçait une initiative sur la recherche concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi et faisait une ouverture sur… l’ouverture des archives, tout en prenant de multiples précautions sur la difficulté de faire déclassifier ces documents qui sont bouclés depuis 25 ans, alors qu’ils sont censés retracer une opération « humanitaire » selon la version officielle.

« ce travail de mémoire, c’est un impératif et un devoir […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française.
Un travail de déclassification [des archives] a été engagé. Je ferai en sorte qu’il se poursuive […], je considère que c’est un élément important.
Il est temps de mener un travail [de mémoire] apaisé, documenté et d’y consacrer les moyens nécessaires. […] C’est ce que nous allons entreprendre en confiant cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir et qui sera chargé de faire progresser notre connaissance, justement, d’un des pires drames de la fin du XXème siècle. 
»

Les archives les plus intéressantes sont sans aucun doute à l’institut François Mitterrand que préside Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien. Puis dans l’ordre d’intérêt, viennent évidemment celles du ministère de la Défense, tout particulièrement les « brillantes » analyses de la DRM (direction du renseignement militaire) taraudée de protéger un régime indéfendable, et bien sûr les archives de l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda pendant le génocide des Tutsi.

Quel rôle la France a réellement joué dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La version officielle de cette opération est bien connue, elle a encore été rappelée par l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, lors d’une conférence organisée à Sciences Po Paris le 20 mars 2019, une opération strictement humanitaire. « Circulez, il n’y a rien à voir » a répété celui qui explique sans sourciller ce que nous devons en penser, alors même que les témoignages se multiplient sur la duplicité de l’intervention française, de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud au général Jean Varret. Une intervention décidée par l’Elysée, qui a apporté un soutien de fait aux génocidaires.

Mais l’amiral Lanxade a annoncé à cette occasion, avec un sourire en coin, qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda »  qui montrera « qu’il n’y a rien dans les archives », il faut donc s’attendre au pire.

Voir l’article de Jean-François Dupaquier

Nous attendons une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes ces archives, faut-il craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué,  débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause ?

Ce serait regrettable, car la seule chose qu’attendent les rescapés du dernier génocide du XX° siècle comme les Français qui s’intéressent à ce drame, c’est de connaître la vérité.

Le président Macron marcherait alors dans les pas de son prédécesseur, le courageux François Hollande qui avait annoncé l’ouverture des archives en 2015 pour neutraliser le débat et qui s’était bien gardé de le faire en réalité.

Ce ne sont pas les archives qui seraient enterrées par le président de la République française, c’est notre mémoire et notre honneur.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

Encore faudrait-il avoir accès aux archives sur le rôle de la France au Rwanda qui restent largement filtrées, voire interdites, malgré les annonces officielles et les promesses présidentielles. Le président de la République François Hollande a annoncé lui-même en 2015 qu’elles seraient (enfin) ouvertes.
Mais ces archives sont demeurées inaccessibles, la palme de la mauvaise foi revenant à la mandataire des documents de François Mitterrand pour qui ces papiers sont « déclassifiés, mais non consultables ». C’est la réponse faite par écrit à un ami scientifique, François, qui n’est pas sans rappeler cet ordre que j’avais reçu pendant le siège de Sarajevo, « riposter, sans tirer »… ”

1990-1994, l’Elysée faisait entrer la France en guerre au Rwanda, contre le FPR qu’elle assimilait aux Tutsi

Juste avant mon départ pour l’opération Turquoise, le 22 juin 1994, des camarades du 68ème régiment d’artillerie d’Afrique me briefent sur le Rwanda où ils sont intervenus les années précédentes, dans le plus grand secret.
Je découvre à travers leurs récits que la France est entrée en guerre dans un pays étranger sans que les Français ne le sachent, une totale absence de débat démocratique qui n’est pas sans expliquer comment notre pays s’est retrouvé à soutenir secrètement les derniers génocidaires du XXème siècle et s’est enfoncé dans le déni.

Engagement de l’artillerie française au Rwanda, durant les années précédant le génocide

Tout cela commence en 1990 lorsque le président François Mitterrand décide de faire intervenir l’armée française pour défendre le président Habyarimana, pourtant arrivé au pouvoir par un coup d’Etat et à la tête d’un gouvernement qui a fait des Tutsi leur ennemi. A l’Elysée, on parle d’ailleurs des « forces tutsies » et d’« envahisseurs tutsis », le président Mitterrand l’exprime ainsi en 1993 « nous n’avons pas intérêt à ce que les Tutsis avancent trop vite »…

Les Tutsi ne constituent pourtant pas un groupe ethnique, ils sont plutôt un groupe social mais ils ont été assimilés à une « race » dans l’idéologie colonialiste et missionnaire. Ils se sont massivement exilés à cause des pogroms des années 1960 quand les Hutu accédèrent au pouvoir et le monopolisèrent. Lorsque nous intervenons en 1990, alors que les Belges ont préféré jeter l’éponge face aux dérives anti-Tutsi du régime rwandais, l’armée rwandaise est exclusivement composée de Hutu.

Mortier de 120 mm en préparation de tir

Mais nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée et de leur livrer massivement des armes, ce qui était déjà beaucoup si l’on considère que les Français l’ignoraient et que le Premier ministre Michel Rocard racontera plus tard comment son gouvernement avait été tenu à l’écart de ces opérations entièrement pilotées par l’Elysée.

Les récits de mes compagnons d’armes sont éloquents. Les capitaines Laurent et Pascal sont intervenus au Rwanda entre 1990 et 1993. A cette époque, le « 68 » fait partie des trois régiments d’artillerie professionnels d’une armée de terre encore largement basée sur le service national, avec le 11ème RAMA (des troupes de marine) et le 35ème RAP (parachutiste).
Officiers d’artillerie expérimentés, Laurent et Pascal étaient partis officiellement pour faire de l’assistance militaire et de l’instruction au Rwanda, mais la réalité de leur mission a été bien différente de ce qui est encore raconté par les décideurs de l’époque.

Une intervention directe et décisive dans les combats précédant le génocide

Les offensives des soldats du FPR de Paul Kagame – l’actuel président du Rwanda – avaient complètement déstabilisé les forces armées gouvernementales (appelées FAR) et la situation semblait catastrophique pour le régime Habyarimana. Si officiellement, les détachements français ne devaient faire que de l’assistance et de la formation, ils ont été envoyés sur le terrain, non plus pour former mais bien pour se battre, et notamment diriger l’artillerie que les soldats des FAR n’arrivaient pas à utiliser efficacement. Cette unité avait été équipée par la France de canons de 105 HM2 et de mortiers de 120, du matériel rustique mais très efficace – c’est à dire meurtrier – quand il est bien servi.
On a demandé à mes camarades de porter l’uniforme rwandais et suggéré, sans suite, qu’ils se peignent en noir pendant les engagements directs afin de ne pas être reconnus… Il faut rappeler qu’aujourd’hui encore, plus de 25 ans après les faits, l’amiral Lanxade, alors chef d’état-major des armées françaises, continue à nier les faits et veille soigneusement au bouclage des archives militaires françaises. D’après lui, la France n’a jamais engagé le combat au Rwanda.

Canon de 105 HM2, servi au Togo

Le récit de mes camarades était très clair sur le fait que les FAR étaient incapables de résister aux offensives du FPR, soldats bien entraînés et déterminés, tandis que les quelques équipes des forces spéciales françaises – malgré leur grande qualité – ne pouvaient s’opposer à leur puissance militaire. Ce sont donc ces dernières, dirigées par le colonel Didier Tauzin, qui ont demandé l’intervention de l’artillerie pour sa puissance de feu, même si les forces spéciales ont du mal à se souvenir de ce qui ne fait pas leur promotion (la guerre de clochers étant un élément clef dans la culture militaire française).

Le FPR ne s’attendait pas à devoir affronter une telle arme. D’après mes camarades, les unités du FPR commettaient l’erreur de se regrouper, notamment la nuit, avant de reprendre l’offensive et ils constituaient dès lors une cible de choix pour une batterie d’artillerie « bien servie » qui sait raser la surface d’un terrain de football en quelques minutes.
Des cibles groupées et localisées avec précision, grâce aux photographies des avions de chasse français et aux équipes d’observation, ont permis des tirs d’efficacité (puissance de feu maximale sur un temps très court) et l’offensive du FPR a été littéralement brisée dans son élan par cette première intervention. Cela veut dire concrètement des centaines de morts sur le terrain et des blessés multipliés par cinq.

La France fait donc la guerre au FPR, qu’elle assimile aux Tutsi.

En 1993, la situation s’est présentée de la même manière mais elle a failli très mal tourner. Suite aux offensives des unités du FPR, mes camarades déclenchent à nouveau des tirs meurtriers avec leurs canons de 105. Mais là, ils sont avertis que des communications du FPR ont été interceptées par les équipes de guerre électronique françaises et que les coordonnées géographiques de leur batterie d’artillerie sont diffusées sur les ondes.
Ils ont tout juste le temps de dégager de leur position avant qu’elle ne soit détruite intégralement par des « tirs de contre-batterie » du FPR, qui avait parfaitement tiré… les leçons de son échec précédent.
Les conclusions de mes camarades étaient que le FPR apprenait très vite, ne butait pas deux fois sur le même obstacle et que ce détachement « d’assistance militaire » aurait eu la plus grande difficulté à arrêter une troisième fois leur offensive, qui se serait donc déroulée en 1994…
Cela veut dire aussi que l’armée française aurait pu compter plusieurs morts et blessés dans une opération militaire que les Français ignoraient, comme ils ignoraient pour qui nous nous battions.

Dans le cadre d’une politique française au Rwanda décidée par l’Elysée seule

La plupart des historiens et journalistes qui travaillent sur le Rwanda connaissent ces faits, mais je confirme l’implication directe d’éléments militaires français dans les combats contre le FPR au cours des années précédant le génocide. Didier Tauzin le relate aussi dans son livre.

Mes camarades artilleurs désespéraient de former les FAR à l’art complexe de l’artillerie et s’inquiétaient du très fort décalage de niveau opérationnel avec leurs ennemis du FPR. Plusieurs officiers des FAR avaient bien suivi des stages à la très réputée école de l’artillerie française à Draguignan, mais le niveau d’une unité opérationnelle nécessite bien plus que quelques bons officiers et mes camarades étaient « désarmés » par le manque de professionnalisme de l’armée gouvernementale. Aussi, sans intervention de leur part, l’artillerie rwandaise était inopérante et le succès du FPR quasiment assuré.

Mes camarades n’exprimaient aucun état d’âme sur cet engagement, même s’ils en parlaient peu puisqu’il était « couvert ». Il s’inscrivait dans le soutien au régime du président Habyarimana. Néanmoins, ils se souvenaient que leurs homologues rwandais ne se contentaient pas de vouloir lutter contre le FPR mais qu’ils se disaient en guerre contre les Tutsi. C’est ainsi que le major Mutabera, qui commandait le bataillon d’artillerie de campagne, expliquait « qu’ils devaient appliquer la solution finale ».

Cet engagement de « conseillers militaires » dans des combats directs contre le FPR avant le génocide n’est pas anodin. Il illustre le niveau d’implication des décideurs politiques qui l’ont autorisé et annonce leur détermination à peser coûte que coûte dans un drame qui a déjà commencé. En acceptant de telles prises de risques, à plusieurs reprises, ces décideurs politiques surinvestissaient dans un combat qui devenait inexorablement le leur.
Mais ce combat reste caché, puisque ces mêmes responsables sont toujours dans le déni, sans doute parce qu’ils sont incapables de justifier la politique française au Rwanda.
Pire encore, il apparaît à travers le récit de mes camarades que tous les signes de préparation du génocide contre les Tutsi par les extrémistes hutu étaient visibles depuis des années, ces signes ayant même été rapportés à l’Elysée, notamment par le général Jean Varret.

Le général Jean Varret a alors été sanctionné et écarté, « il n’avait pas compris la politique de la France ».

Rwanda : Jacques Lanxade, amiral politique ou responsable militaire ?

Jacques Lanxade, qui s’était montré particulièrement discret sur la question du rôle de la France dans le génocide des Tutsi, donne deux interviews successives au Monde puis à La Croix sur le Rwanda, avec un message clef : « c’est aux politiques de défendre les militaires ».

Le Monde

La Croix 

Cela paraîtrait simple s’il n’avait joué dans ce drame un rôle déterminant, mais largement sous-documenté puisque les archives de cette opération « humanitaire » restent bouclées…
Ses prises de parole indiquent d’abord une forme d’inquiétude, comme s’il était entendu jusqu’ici que la question du Rwanda ne pourrait pas être abordée, notamment après qu’elle eût été soigneusement coulée dans le béton de la mission d’information parlementaire présidée par Paul Quilès. Ce dernier s’exprime d’ailleurs, en parallèle, pour rappeler aux Français que nous pouvons dormir tranquilles puisqu’il nous dit (assure, jure, certifie, commande ?) qu’il ne s’est rien passé.

Des témoignages accablants 

Le problème est qu’un sous-officier a témoigné que nous avions formé les génocidaires. Mais celui-ci « avait été gravement blessé », sous-entendu « il a un pet’au casque, il ne tourne plus très rond… »
Puis un officier supérieur – au parcours on ne peut plus normal, le mien – témoigne que de nombreux aspects de l’opération Turquoise relèvent de la complicité avec les génocidaires, il est donc traité de « bobo gauchiste affabulateur ».
Cependant un aviateur vient confirmer une opération de frappe aérienne destinée à stopper le FPR – les ennemis des génocidaires – et cela devient « des élucubrations d’officiers subalternes » pour Jacques Lanxade.

Une protection pour ses soldats ou pour lui ?

Patatras ! Bernard Kouchner, ancien Ministre des affaires étrangères,  reconnaît plubliquement que la France a commis une « très lourde faute politique » en soutenant les génocidaires, et aussitôt l’amiral rappelle la liste des responsables politiques de l’époque, à l’exception notable d’Hubert Védrine pourtant secrétaire général de l’Elysée, et de Jean Christophe Mitterrand, conseiller Afrique… Et de conclure « qu’aucun président n’a clairement dit que les militaires français n’avaient fait qu’obéir aux ordres des responsables politiques et qu’il n’y avait donc rien à leur reprocher. »
Mais où se situe Jacques Lanxade alors qu’il était très proche du président Mitterrand ? Un amiral politique nommé plus tard ambassadeur ou un chef militaire qui se souciait de ses soldats (y compris des officiers « subalternes ») en particulier pour qu’ils ne soient pas employés au nom de la France à soutenir de fait des génocidaires ? Ou à protéger les assiégeants de la ville de Sarajevo, comme j’en ai témoigné dans Vent glacial sur Sarajevo ?

En affirmant que « c’est l’honneur des soldats de la France qui est réellement en jeu », la question de Jacques Lanxade est aussi pertinente que ses réponses sont ambiguës : s’inclut-il dans « ces militaires qui n’ont fait qu’obéir aux ordres des politiques » et qu’il faut protéger ? Ou a-t-il joué un rôle majeur dans cette opération Turquoise estimant qu’il était investi d’enjeux politiques qui  justifiaient le pire ?

Amiral politique ou responsable militaire…