Rwanda, le président Macron va-t-il enterrer les archives françaises en guise de « travail de mémoire » ?

En 2018, le président Emmanuel Macron annonçait une initiative sur la recherche concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi et faisait une ouverture sur… l’ouverture des archives, tout en prenant de multiples précautions sur la difficulté de faire déclassifier ces documents qui sont bouclés depuis 25 ans, alors qu’ils sont censés retracer une opération « humanitaire » selon la version officielle.

« ce travail de mémoire, c’est un impératif et un devoir […] nous le devons aux victimes, nous le devons aux rescapés, nous le devons aussi aux soldats de l’armée française.
Un travail de déclassification [des archives] a été engagé. Je ferai en sorte qu’il se poursuive […], je considère que c’est un élément important.
Il est temps de mener un travail [de mémoire] apaisé, documenté et d’y consacrer les moyens nécessaires. […] C’est ce que nous allons entreprendre en confiant cette tâche à un groupe de chercheurs qui sera constitué dans les mois à venir et qui sera chargé de faire progresser notre connaissance, justement, d’un des pires drames de la fin du XXème siècle. 
»

Les archives les plus intéressantes sont sans aucun doute à l’institut François Mitterrand que préside Hubert Védrine, l’homme qui ne doute de rien. Puis dans l’ordre d’intérêt, viennent évidemment celles du ministère de la Défense, tout particulièrement les « brillantes » analyses de la DRM (direction du renseignement militaire) taraudée de protéger un régime indéfendable, et bien sûr les archives de l’opération Turquoise, l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda pendant le génocide des Tutsi.

Quel rôle la France a réellement joué dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La version officielle de cette opération est bien connue, elle a encore été rappelée par l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, lors d’une conférence organisée à Sciences Po Paris le 20 mars 2019, une opération strictement humanitaire. « Circulez, il n’y a rien à voir » a répété celui qui explique sans sourciller ce que nous devons en penser, alors même que les témoignages se multiplient sur la duplicité de l’intervention française, de l’adjudant-chef Thierry Prungnaud au général Jean Varret. Une intervention décidée par l’Elysée, qui a apporté un soutien de fait aux génocidaires.

Mais l’amiral Lanxade a annoncé à cette occasion, avec un sourire en coin, qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda »  qui montrera « qu’il n’y a rien dans les archives », il faut donc s’attendre au pire.

Voir l’article de Jean-François Dupaquier

Nous attendons une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes ces archives, faut-il craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué,  débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause ?

Ce serait regrettable, car la seule chose qu’attendent les rescapés du dernier génocide du XX° siècle comme les Français qui s’intéressent à ce drame, c’est de connaître la vérité.

Le président Macron marcherait alors dans les pas de son prédécesseur, le courageux François Hollande qui avait annoncé l’ouverture des archives en 2015 pour neutraliser le débat et qui s’était bien gardé de le faire en réalité.

Ce ne sont pas les archives qui seraient enterrées par le président de la République française, c’est notre mémoire et notre honneur.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

Encore faudrait-il avoir accès aux archives sur le rôle de la France au Rwanda qui restent largement filtrées, voire interdites, malgré les annonces officielles et les promesses présidentielles. Le président de la République François Hollande a annoncé lui-même en 2015 qu’elles seraient (enfin) ouvertes.
Mais ces archives sont demeurées inaccessibles, la palme de la mauvaise foi revenant à la mandataire des documents de François Mitterrand pour qui ces papiers sont « déclassifiés, mais non consultables ». C’est la réponse faite par écrit à un ami scientifique, François, qui n’est pas sans rappeler cet ordre que j’avais reçu pendant le siège de Sarajevo, « riposter, sans tirer »… ”

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L’Etat français a-t-il rompu avec cette politique de déni face au génocide des Tutsi au Rwanda ?

Le ministère des Affaires étrangères vient de publier sur son site internet un communiqué pour le moins surprenant concernant le Rwanda,

A la question « à quelques jours de la commémoration du génocide rwandais [sic], l’ouverture promise des archives françaises est-elle effective ? La commission d’historiens franco-rwandaise annoncée par le président Emmanuel Macron a-t-elle commencé ses travaux ? », le ministère des Affaires étrangères répond, sans scrupules, « qu’un travail important a déjà été effectué en matière de communication et de déclassification des documents concernés. Il se poursuit, en coordination avec les autres ministères compétents. »

la culture du silence

En réalité, le problème est que rien n’a été fait sur ces sujets : aucun document n’a en effet été déclassifié et l’Institut François Mitterrand, présidé par Hubert Védrine, continue à répondre que les documents sensibles de l’Elysée sont « ouverts mais non consultables ».
Quant à la ministre de la Défense, Florence Parly, elle a exprimé en juin 2018 une position pour le moins fermée aux députés, en affirmant que « certains tentent de réécrire l’Histoire et tiennent des propos inacceptables » et elle n’a fait procéder à aucune déclassification de ces archives, parmi lesquelles celles de la Direction du renseignement militaire seraient pourtant lourdes  d’enseignement.

Les rares documents publiés récemment sont issus d’enquêtes judiciaires et ont été révélés par des journalistes d’investigation, comme cette note de la DGSE du 22 septembre 1994 qui informait nos décideurs de la réalité de l’assassinat du président Habyarimana par des extrémistes hutu, ce qui n’a pas empêché les autorités françaises de continuer à les soutenir.

Afficher une volonté et faire son contraire est la marque de nombreux politiques, le président François Hollande avait même déclaré le 7 avril 2015 qu’il avait décidé d’ouvrir ces archives, notamment celles de l’intervention « humanitaire » de la France au Rwanda, tout en se gardant bien de le faire en réalité.
François Hollande avait sans doute été rattrapé par des documents plus que compromettants et préféré y renoncer pour préserver le président François Mitterrand et son ancien secrétaire général, Hubert Védrine.
Il aurait pu néanmoins éviter de mentir publiquement aux Français.

Ce serait presque risible s’il ne s’agissait d’un génocide, le génocide des Tutsi au Rwanda pour lequel la France a joué un rôle indécent. Et grâce à ces manœuvres dilatoires, une poignée de décideurs français peuvent échapper à leurs responsabilités en cachant depuis 25 ans des erreurs dramatiques, peut-être même criminelles.

L’Etat français a-t-il rompu avec cette politique de déni face au génocide des Tutsi ? Car le rôle de la France dans le génocide des Tutsi est d’abord l’histoire d’un déni.

Un témoignage pour que le silence ne devienne pas amnésie

En mars 2018, Les Belles Lettres ont publié Rwanda, la fin du silence qui est mon témoignage, en tant qu’ancien lieutenant-colonel de l’armée française, sur l’opération Turquoise, l’intervention militaire de la France en plein génocide des Tutsi au Rwanda.
Après deux années d’interviews et de conférences, une centaine au total, je recevais en 2015 un message d’avertissement très clair :
« Ce serait dommage, une fois que tu seras moins présent dans les media, de te faire écraser sur un passage piéton… »
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais cela s’est avéré un peu compliqué. Alors j’ai compris qu’il était temps d’écrire l’intégralité de mon témoignage sur ce « Tchernobyl des interventions extérieures de la France », écrire pour que ma mémoire ne puisse plus être effacée et que le silence, des militaires comme des décideurs de l’époque, ne se transforme pas en amnésie.

Je remercie Les Belles Lettres de l’avoir publié dans leur collection « Mémoires de guerre » et le professeur Stéphane Audoin-Rouzeau d’avoir soutenu si efficacement une démarche qui était loin d’être évidente.
Ce livre est donc un témoignage sur la réalité de cette opération Turquoise. Ce n’est pas une critique de mes compagnons d’arme, dont j’ai admiré le courage et le professionnalisme, mais un récit des situations inextricables dans lesquelles nous avons été plongées par l’aveuglement des décideurs politiques de l’époque qui continuent, aujourd’hui encore, à raconter une fable aux Français tout en bouclant soigneusement les archives d’une opération qu’ils n’hésitent pourtant pas à présenter comme « humanitaire ».
Je n’ai jamais prétendu détenir la « Vérité », mais ce récit est un morceau de réalité, une pièce du puzzle totalement incompatible avec la version officielle.
Je souhaite que ce témoignage alimente un débat indispensable et suscite d’autres témoignages sur cette opération menée au nom de la France, mais sans que les Français n’aient le droit « d’en connaître ».

C’est un enjeu de démocratie à l’heure où les pressions sécuritaires ne cessent de menacer nos libertés, et tout particulièrement la liberté de penser.
C’est une question de dignité pour un ancien officier français de savoir qui nous a compromis dans cette mission qui apportait un soutien de fait aux génocidaires, alors que ma génération est celle qui aurait dû empêcher ce génocide, le dernier du XXème siècle.
C’est enfin un sujet de décence, de reconnaître la vérité pour nous permettre d’honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher.

 

Ce témoignage a été difficile à écrire, son seul intérêt est qu’il soit lu. Merci de votre aide pour le faire connaître.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

« Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence, qui consiste à cacher ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.
Partager ces « événements », c’est éviter aussi qu’ils ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et qu’ils viennent nous hanter alors que nos horizons se rétrécissent. 
»

Voir aussi la série d’articles sur la culture du silence

Rwanda, l’opération Turquoise, un déni français

Le 22 juin 1994 commençait l’opération Turquoise, intervention militaire française pendant le génocide des Tutsi au Rwanda.
Une intervention limitée, à deux mois et moins de 3.000 militaires même si elle nécessitait des moyens considérables à l’échelle de la France.
Une intervention particulièrement controversée, avant même qu’elle ne débute, tant on a pu s’interroger sur les réelles motivations de la France qui soutenait depuis 4 ans un régime hutu faisant de la lutte contre le groupe social des Tutsi un axe majeur de sa politique.
Une intervention incroyablement ambiguë, au 75º jour du dernier génocide du XXº siècle qui fit un million de morts en 100 jours.
Incroyablement ambiguë car à aucun moment nous ne nous en sommes pris aux génocidaires.
Incroyablement ambiguë parce que nous nous sommes retrouvés aux côtés des forces gouvernementales – armée, gendarmes, miliciens – qui commettaient ce génocide.
Incroyablement ambiguë parce que nous avons soutenu de fait ces génocidaires, en essayant de les remettre au pouvoir, puis en protégeant leur fuite avec armes et bagages grâce à la « zone humanitaire sûre », avant de les installer et les réarmer dans des camps de réfugiés au Zaïre, l’actuelle République du Congo.

Une erreur politique majeure

Erreur politique majeure, car ce ne sont pas mes compagnons d’arme qui pouvaient décider d’une telle intervention, l’opération Turquoise s’est doublée d’un mensonge éhonté sur la complicité d’un crime imprescriptible. Depuis un quart de siècle, les archives du rôle de la France dans le génocide des Tutsi sont bouclées tandis que les responsables politiques qui n’ont pas le courage d’affronter la réalité essaient encore de se camoufler derrière une « opération strictement humanitaire » et osent invoquer « l’honneur de la France » pour ne pas assumer leurs responsabilités, notre responsabilité. Car nous citoyens français l’acceptons, entre indifférence noyée d’un trop plein d’actualité et distance avec un petit pays de l’Afrique des grands lacs. Un million de morts.

Après cette opération Turquoise, je me suis heurté à cette culture du silence propre à l’armée française, considérant que nous n’avons pas à discuter de décisions politiques, ni à les rapporter dans leur réalité plutôt que sous leur habile communication. J’ai vu ensuite l’œuvre d’enfouissement par des responsables politiques, comme si un génocide pouvait être enfoncé sous terre et disparaître. A la mission « d’information » parlementaire ont succédé l’injonction de son ancien président me recommandant de ne pas témoigner sur ce sujet « pour ne pas troubler l’esprit des Français », les insultes, les menaces, les pressions… ne pas raconter, ne pas gêner. On vient même, amicalement, de me recommander de ne pas mettre en cause Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée dans cette période si controversée, parce qu’il est tellement apprécié et soutenu « qu’on ne va tout de même pas lui reprocher des faits datant de 25 ans et qu’il est de toutes façons intouchable ».

UnE culture de l’irresponSabilité

Une culture de l’irresponsabilité, ne parlons que des succès pour ne contrarier personne et tant pis si demain nous assistons à la reproduction de telles erreurs, comme nous avons dû assister impuissants aux massacres de Srebrenica, un an après le Rwanda, parce que nous avions décidé secrètement de ne pas nous en prendre à nos amis serbes, les autorisant de fait à commettre les pires crimes.

J’ai publié mes témoignages aux Belles Lettres, Rwanda la fin du silence et Vent glacial sur Sarajevo, pour que les choses soient dîtes et que ma mémoire ne puisse plus être effacée ou enfouie. D’autres témoignages suivront et les arguments des négationnistes évolueront. Ils ont d’abord nié en bloc ce que je racontais, maintenant ils vont reconnaître que cela s’est passé mais doit être interprété différemment, à leur manière. Ils naviguent sans scrupules dans l’ère des « faits alternatifs ». Ils oublieront simplement que lors du dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher, nous n’avons rien trouvé de mieux à faire qu’intervenir du côté des génocidaires.

 

Rwanda, le Tchernobyl des interventions françaises

Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda est le Tchernobyl de nos interventions extérieures. Un quart de siècle après les faits, nous ne sommes toujours pas capables d’affronter la réalité en ouvrant les archives de cette opération pourtant qualifiée « d’humanitaire ».
Comme manifestement je n’arrivais pas à être entendu lorsque je parlais de ce sujet, depuis 24 ans maintenant, j’ai décidé de publier un témoignage écrit et factuel, contraire à la culture du silence que les décideurs de l’époque essayent d’imposer par tous les moyens. Insulté, menacé, je suis pressé de me taire par ceux-là mêmes qui refusent d’aborder le sujet de fond : quel a été notre rôle dans le dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher, le seul aussi où nous sommes intervenus aux côtés des génocidaires ?
Paul Quilès, ancien président de la mission « d’information » parlementaire, est-il un des gardiens du sarcophage coulé sur cette catastrophe française qu’on a voulu nous « épargner » en la recouvrant de béton ?
Comment peut-il encore écrire que « les questions majeures qui restent sans réponse n’impliquent pas la France » après ce témoignage factuel sur la manière dont nous – militaires français – avons été missionnés pour essayer de remettre au pouvoir le régime génocidaire avant de protéger sa fuite vers le Zaïre devenu Congo et le réarmer dans des camps de réfugiés ?
Ce ne sont peut-être que des « détails », comme me l’avait expliqué si calmement Hubert Védrine, le 30 août 2014, lors de l’université d’été du PS.
Malheureusement la catastrophe de Tchernobyl nous a montré que ce n’est pas en bétonnant un désastre qu’on le règle.
Un génocide ne s’efface pas avec le temps, encore moins en l’occultant.
Un million de victimes en 100 jours, quinze fois Oradour sur Glane par jour.
Ce sont nos mémoires qui entretiennent cette armée de fantômes et nous rappellent ces erreurs dramatiques que le déni rend tragiques.
Nos mémoires… la mienne n’est plus effaçable, car elle est désormais écrite, et publiée.

Lettre ouverte au général Bruno Dary, amical président de la Saint Cyrienne

Cher Bruno,

Merci de cette lettre en toute amitié dans laquelle il apparaît évident que tu n’as pas lu mon dernier livre sur le Rwanda. Tirer à tort et à travers, sur un compagnon d’arme, est d’une grande élégance et me surprend de la part d’un président qui pourrait prendre, après toutes ces années, le temps de la réflexion et témoigner du respect pour d’autres points de vue que le sien, le respect des compagnons d’arme que j’ai tant apprécié de mes camarades.

Je remarque que tu évites soigneusement le sujet de fond, le génocide des Tutsi au Rwanda, le dernier génocide du XXº siècle, le seul que nous aurions pu empêcher. Un million de morts en 100 jours, mieux vaut ne pas l’évoquer ?

Contrairement à ce que tu affirmes, je n’ai pas attendu 24 ans pour en parler, car j’en parle depuis 1994… avec des fortunes diverses et beaucoup de pression pour que je me taise, comme tu viens de le faire. C’est pour cela que j’ai voulu publier en 2018 ce témoignage écrit, que nos mémoires ne puissent pas s’effacer et que le silence ne devienne pas amnésie.
Je ne sais comment te remercier de cette condamnation pour « parjure » qui me conforte dans la nécessité de persévérer.

Les « hommes », lorsqu’ils veulent donner des leçons de morale, s’oublient le plus souvent, les officiers aussi.

Amitié Saint-Cyrienne

De la culture du silence (ép 4) Pour que le silence ne devienne pas amnésie.

En fait je n’ai jamais pu en parler

En février 2017. Douze ans plus tard, je suis sur le point de publier un témoignage sur le siège de Sarajevo lorsque je rencontre Denis pendant une conférence nocturne au Louvre. Il était l’un de mes compagnons d’arme à Sarajevo. Je veux discuter avec lui de ces événements mais je sens son immense réticence. Il accepte que je l’invite à déjeuner à Balard, avant de me poser un magistral lapin, prétextant une panne de portable… Il se résout finalement à me retrouver place de la Sorbonne, aussi coincé que s’il se rendait à une consultation médicale. Je lui explique mon récit, son écriture difficile, mon besoin de dire ce qui s’est passé alors que nous pensions protéger cette capitale assiégée. Sa réaction est surprenante,
– Guillaume, pourquoi veux-tu raconter Sarajevo alors qu’il ne s’est rien passé ?
Et avec une conviction inébranlable, Denis m’explique que Sarajevo n’était qu’une opération parmi la quinzaine à laquelle il a participé, de l’Afghanistan au Mali et il ne comprend pas l’intérêt particulier que je porte à ce non-événement. Il est tellement convaincu que je finis par douter, douter de mes souvenirs, de mon carnet d’opérations, des faits mêmes. Ne devrais-je pas demander une pause à mon éditeur et revoir de fond en comble ce récit dont mon camarade n’a pas de souvenir ?
Changement de balles, après une demi-heure, nous commandons un deuxième verre, et Denis change de registre,
– En fait, je n’ai jamais connu de pire situation, mais j’ai appris grâce à cette expérience et nous avons tout fait ensuite pour que cela ne puisse plus jamais se reproduire…
Quel soulagement d’entendre que cela a bien existé, mais son discours maintenant est qu’il en a fait quelque chose de positif, d’apprenant, tandis que j’en tire un récit désespérant. Au bout d’une heure, nous levons le camp sur ce quasi accord : Sarajevo a été une catastrophe.
Nous quittons le café et redescendons le boulevard Saint-Michel en silence, je le raccompagne à son métro sous une pluie nocturne… mon camarade s’arrête, il me prend le bras, son regard est trouble,
– Je ne t’ai pas dis une chose, en fait, je n’ai jamais pu parler de Sarajevo…

Vent glacial sur Sarajevo, témoignage, collection Mémoires de guerre, Les Belles Lettres, mai 2017

En mai 2017. Mon témoignage, Vent glacial sur Sarajevo, est publié par les éditions des Belles Lettres dans leur collection Mémoires de guerre. Un vent glacial, c’est ce que je ressens lorsque je pense à cette opération.
J’attends avec une certaine appréhension le retour de mes anciens compagnons d’arme. Marc, dont j’ai toujours craint la froideur et la distance avec les événements, m’écrit pourtant ceci :
« Ce que tu décris est absolument juste, avec une écriture simple et percutante, trop ! J’ai dû le lire a petite dose… je m’y suis tellement retrouvé. […] Il m’arrive encore aujourd’hui, trop souvent, de revivre ces périodes, y compris la nuit. J’ai vu la Centrafrique et sa sauvagerie, j’ai vu le Darfour et son inhumanité totale, j’ai vu le Tchad et sa souffrance, et pourtant, rien ne m’a marqué autant que Sarajevo. Je n’arrive pas l’expliquer et n’ai pas envie non plus […] »

Des fantômes les accompagnent

J’ai aussi été sévèrement critiqué par un ancien conseiller du président de la République, il est vrai que j’ai raconté des faits, pas des intentions. Et cette culture du silence des militaires, évoquée plus haut, n’aide pas nos responsables politiques à prendre pleine conscience de la réalité de ce qu’ils ont décidé et qu’ils peuvent même confondre avec leur habile communication. Mais nous, pouvons-nous le croire sans disparaître ?
En écrivant ce livre, un exercice lent et d’innombrables remises en question, j’ai eu le sentiment troublant de revoir les scènes que je décris, y compris celles dont je ne souhaitais pas forcément me souvenir, des fantômes les accompagnent. Ils ressurgissent du plus profond de ma mémoire, intimement liés aux sentiments qui m’ont marqué pendant cette opération : le doute plutôt que la confiance, l’inquiétude de ne pas comprendre ce qui se joue en réalité, le soupçon que la confusion du moment puisse camoufler des actions que nous n’aurions jamais dû accepter et que nous avons cachées.

Pour que le silence ne devienne pas amnésie

Cette confusion française entre l’obligation de réserve, qui relève du secret professionnel, et la culture du silence qui consiste à taire ce qui s’est passé, me semble particulièrement nocive. Elle peut sembler nous protéger, mais en réalité elle nous expose bien au-delà de nos propres responsabilités. Je lui préfère, comme d’autres avant moi, une culture de la réflexion et de la responsabilité dans l’écrit pour que le silence ne devienne pas amnésie.
Cela n’est pas sans me rappeler la génération de militaires qui nous a précédé, celle qui a connu la guerre d’Algérie et qui n’a pas pu en parler, celle qui n’a pas pu dire ce qu’elle avait vécu en réalité et qui disparaît de nos mémoires sans l’avoir partagée.
Parler ouvertement du Rwanda, comme de Sarajevo, participe à un débat qui m’apparaît indispensable. Il me vaut de perdre quelques relations parmi mes anciens compagnons d’armes, mais de bénéficier aussi du soutien de ceux – nombreux – qui estiment que la réalité doit être dite et que nos concitoyens ont le droit de juger par eux-mêmes des décisions politiques prises en leur nom.

Partager ces faits, c’est respecter nos propres existences, éviter que ces « événements » ne restent tapis dans l’ombre de nos mémoires et ne viennent nous hanter tandis que nos horizons se rétrécissent.