Avec le négationnisme, nous assassinons une deuxième fois le million de victimes du génocide des Tutsi

Le négationnisme aura rarement été aussi bien présenté que par les auteurs de L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda (éditions Agone, 2020), Raphaël Doridant et François Graner. Ils apportent un éclairage aussi documenté que pertinent sur le rôle destructeur du négationnisme que nous tolérons pourtant. De la formule inacceptable du « génocide rwandais » – comme si nous parlions du « génocide allemand » pour qualifier la Shoah – à l’accusation odieuse que les Tutsi sont à l’origine de leur propre génocide en ayant abattu l’avion du président rwandais – alors que ce crime des crimes était préparé et organisé depuis plusieurs années sous notre nez –, nous nous rendons complices d’un deuxième assassinat, celui du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher. Et nous ne cessons de torturer la mémoire des rescapés et la compréhension du dernier génocide du vingtième siècle.
Le négationnisme du génocide des Tutsi au Rwanda revêt plusieurs formes, mais poursuit un seul objectif, atténuer la responsabilité de ceux qui l’ont commis et des quelques décideurs français qui se sont et qui nous ont lourdement trompés : je pense évidemment à Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée au moment de cette erreur épouvantable d’avoir soutenu les génocidaires, ainsi qu’à l’amiral Jacques Lanxade, alors chef d’état-major des armées. Ce dernier aurait pu stopper le soutien militaire mais il a fait le contraire, certes sur ordre de l’Elysée, mais quelle responsabilité de l’avoir accepté alors même qu’il se vantait de son pouvoir d’influence sur le président François Mitterrand.

[Photo : James Nachtwey]

Le négationnisme ne consiste pas ici à nier le génocide des Tutsi – comment effacer 1 million de victimes ? – mais à atténuer la responsabilité des génocidaires, la confondre avec d’autres pour finalement en inverser les rôles : accuser les Tutsi d’avoir déclenché, participé et organisé leur propre anéantissement.
Ces décideurs français défendront jusqu’au bout leur… irresponsabilité, quitte à déformer la réalité et nous enfoncer un peu plus dans le déni. Dans leurs propos, qu’ils aiment voire relayés par quelques auteurs atterrants, les bourreaux deviennent des victimes. Ils essayent, encore et encore, de justifier contre toute évidence une politique effarante qui aura consisté à soutenir ces criminels avant, pendant et après le génocide. Ils sont d’ailleurs tellement au clair avec leur conscience qu’ils continuent de verrouiller les archives de cette affaire, tout en nous affirmant son caractère strictement « humanitaire ».

Je publie donc, avec l’autorisation des auteurs, cette analyse du négationnisme qui correspond si bien à la situation actuelle, où nous tolérons encore des « colloques » (le prochain aura lieu le 9 mars au Sénat), des interviews et des écrits odieux pour justifier l’injustifiable, la perte d’humanité et la compromission de notre société.

Un négationnisme au cœur de l’État français

Extrait de L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda, par Raphaël Doridant et François Graner (éditions Agone, 2020)

Le négationnisme
ou la construction d’un récit falsifié

Visant l’annihilation de l’autre, le génocide est aux yeux des nations le crime absolu [1]. C’est la raison pour laquelle il s’accompagne, dès sa préparation et sa mise en œuvre, d’un discours d’autoréfutation. À la lumière des génocides passés, il apparaît que le négationnisme leur est consubstantiel. Pour l’historien Joël Kotek, « tout génocide, par définition, implique sa propre négation, elle est parallèle et automatique, il s’agit d’une relation de cause à effet [2] ». Cette négation prend à chaque fois des formes spécifiques, car comme le souligne Yves Ternon, « chaque génocide se déroule dans des circonstances particulières qui imposent des modalités différentes d’exécution et de camouflage. La négation d’un génocide est donc adaptée aux circonstances de sa perpétration [3] ».

Les trois éléments du discours négationniste

Ceci posé, le discours négationniste peut néanmoins être décomposé en trois éléments :

1. « Ça n’a pas lieu » (pendant que le génocide est perpétré), puis « Ça n’a pas eu lieu » (une fois le génocide commis) ;

2. « Les victimes l’ont bien cherché » ;

3. « Elles ont fait la même chose » (ou « Elles s’apprêtaient à faire la même chose »).

Les trois éléments constitutifs du négationnisme ne correspondent pas à des étapes chronologiques ou logiques : bien qu’autocontradictoires, ils interviennent simultanément à toutes les étapes du génocide, pendant sa préparation, pendant sa perpétration et pendant son occultation a posteriori.

Le premier élément du discours négationniste (« Ça n’a pas lieu », « Ça n’a pas eu lieu ») est caractérisé par la dénégation et la dénaturation du crime. La dénégation consiste à prétendre que le crime n’existe pas : le Comité union et progrès et le gouvernement turc organisent la « déportation » des Arméniens ; les nazis emploient les expressions de « traitement spécial » ou encore de « solution finale de la question juive » ; les auteurs du génocide des Tutsis parlent de « travail ». Les mots « extermination » ou « génocide » ne sont pas prononcés.

Cependant, comme la négation pure et simple du génocide – celle qui consisterait à dire que les morts ne sont pas morts – est quasiment impossible, la dénégation s’accompagne de la dénaturation des faits. Il s’agit alors de nier la volonté d’extermination des auteurs du génocide, leur intention criminelle – ce qui revient à vider de son contenu la notion même de « génocide » – pour attribuer d’autres causes à leur forfait. Cette dénaturation passe par la dissimulation de certains aspects, par exemple une propagande d’État raciste comme prélude à l’extermination ; par la banalisation des faits : dilution du crime dans un jeu de circonstances ou présentation du génocide comme un événement parmi d’autres dans une guerre, à l’image de Jean-Marie Le Pen qualifiant les chambres à gaz de « détail de la guerre [4] » ; par la minimisation du nombre des victimes, récurrente dans le discours de ceux que Nadine Fresco a appelés les « redresseurs de morts [5] » ; par la relativisation : toutes les morts se valent ; par la requalification : substitution de certains termes, comme « massacres interethniques », « guerre civile » ou encore « autodéfense » à celui de « génocide ».

Le second élément du discours négationniste (« Les victimes l’ont bien cherché ») est marqué par le renversement des responsabilités : les victimes sont désignées comme les responsables du génocide qui les a prises pour cible. Elles auraient provoqué leur propre extermination. Les Arméniens sont ainsi accusés de « trahison » par le gouvernement turc. Les Juifs sont prétendument mis en garde par Hitler, le 30 janvier 1939 : « au cas où la finance judéo-internationale des pays européens et extraeuropéens réussirait encore une fois à précipiter les nations dans une guerre mondiale », il s’ensuivrait « l’anéantissement de la race juive en Europe ». Les Tutsis sont soupçonnés de préparer le massacre des Hutus, de ce fait contraints à « l’autodéfense », et le FPR est accusé d’avoir sciemment couru le risque de faire exterminer les Tutsis de l’intérieur dans sa volonté de s’emparer du pouvoir par la force.

Le troisième élément (« Les victimes ont fait la même chose ») est caractérisé par le renversement de l’accusation : les victimes – ou leurs défenseurs – auraient elles-mêmes commis un génocide ou des massacres du même ordre. Les bombardements alliés sur les populations civiles allemandes – Hambourg et Dresde fournissant deux exemples paradigmatiques – sont comparés au génocide des Juifs et des Tziganes par les nazis ; le FPR est accusé d’avoir commis un génocide des Hutus au Rwanda et au Congo.

Dénégation, dénaturation, renversement des responsabilités et renversement de l’accusation débouchent sur ce qui constitue, aux yeux d’Yves Ternon, l’aboutissement du processus négationniste : la construction d’un récit falsifié [6].

Les accusés du génocide des Tutsis s’autojustifient

Cette entreprise de falsification a été mise en œuvre, exemplairement, par quatre des principaux accusés devant le TPIR : Théoneste Bagosora, Gratien Kabiligi, Aloys Ntabakuze et Anatole Nsengiyumva [7]. Officiers supérieurs des Forces armées rwandaises en 1994, tous les quatre ont nié avoir eu l’intention d’exterminer les Tutsis. Ce faisant, ils en sont venus à nier le génocide comme tel, et ont été conduits à échafauder diverses explications pour rendre compte de ce qu’ils ont nommé « la vague de meurtres de civils qui avait déferlé sur le pays ».

Dans la « théorie de la défense sur les principales causes des événements de 1994 » exposée par leurs avocats au cours de leur procès, outre qu’ils présentent les Tutsis comme une « minorité » refusant d’accepter d’être gouvernée par la « population majoritaire », faisant par là même du clivage Hutu/Tutsi la clé de compréhension des réalités politiques de la région, ils mettent en cause la stratégie militaire du Front patriotique rwandais et son « invasion du Rwanda » qui visait, selon eux, à « restaurer la monarchie tutsie en usant de la force pour s’emparer du pouvoir ». Pour les accusés, « c’est cette stratégie, qui a pleinement porté ses fruits en juillet 1994 avec la victoire du FPR, qui avait dans un premier temps déstabilisé le régime de Habyarimana puis provoqué, sans surprise, les tueries généralisées de civils perpétrées à titre de représailles, postérieurement au 6 avril 1994 »[8].

L’extermination des Tutsis rwandais aurait donc été accomplie en représailles de l’attaque du FPR, selon Bagosora et ses coaccusés. Il s’agit là d’une dénaturation des faits. La vérité est que l’extermination a été préméditée par un groupe d’extrémistes hutus qui, selon toute vraisemblance, a fomenté l’assassinat du président Habyarimana afin de créer un choc psychologique majeur dans la population rwandaise, lui permettant à la fois de s’emparer du pouvoir par un coup d’État et de mener à bien son projet de génocide.

Mais les quatre anciens officiers ne s’en tiennent pas là : ils soutiennent également que « c’est le FPR qui a abattu l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994 dans le but de plonger le pays dans une guerre civile », alors que ce mouvement « était conscient que la reprise de la guerre entraînerait d’énormes pertes en vies humaines chez les civils ». Ils concluent sans vergogne que « c’est le FPR, et non les prétendus extrémistes hutus, qui porte la responsabilité de la planification et du déclenchement des massacres qui ont été perpétrés au Rwanda » [9]. La dénaturation culmine ici dans le renversement des responsabilités : le FPR est finalement tenu pour responsable non seulement de ses propres crimes de guerre, mais du génocide des Tutsis lui-même.

Dénégation, dénaturation, renversement : la « théorie de la défense » propose une réécriture de l’histoire du génocide des Tutsis qui dissimule l’intention criminelle des concepteurs du génocide en en reportant la responsabilité sur la force qui a mis fin au génocide : le FPR. L’intense propagande idéologique appelant à se débarrasser des « cafards » tutsis, initiée depuis le sommet de l’État rwandais et véhiculée par les « médias du génocide » à partir de 1990 est passée sous silence, car elle signe l’intention génocidaire des extrémistes hutus. De même, le rôle des structures civiles et militaires de l’État rwandais dans la mise en œuvre de l’extermination est occulté. Selon Bagosora et consorts, nul « État criminel » ne serait à l’origine de l’élimination des Tutsis.

L’ombre du négationnisme au sein de l’État français

Il est frappant de constater que le discours de l’État français depuis 1994 a souvent recoupé le discours négationniste des accusés devant le TPIR sur plusieurs points essentiels.

« Génocide », « guerre civile »
ou « massacres interethniques » ?

Au moment où le génocide des Tutsis est en train d’être commis, au printemps et à l’été 1994, les autorités françaises ont le plus grand mal à le nommer et à désigner clairement ses responsables. On assiste plutôt à une valse-hésitation, car dire « génocide » ne permettrait plus de soutenir nos alliés, le gouvernement intérimaire rwandais et son armée. Les dirigeants français vont alors se livrer à une dénaturation des faits en requalifiant l’extermination en cours.

Celle-ci est pourtant comme nous l’avons vu une réalité connue des responsables français. Si l’ordre d’opération d’Amaryllis est explicite [1], il faut attendre la mi-mai pour qu’Alain Juppé parle de génocide[2].

C’est la première fois qu’un dirigeant français accuse officiellement les Forces armées rwandaises du génocide des Tutsis. Le 24 mai 1994, aux Nations unies, Lucette Michaux-Chevry, ministre déléguée à l’Action humanitaire et aux Droits de l’homme, accuse de génocide les FAR et les milices [10]. Dans les semaines qui suivent, dans un entretien à Libération daté du 16 juin 1994, Alain Juppé fait porter la responsabilité du génocide aux seules milices hutues [11]. Le 25 juin 1994, l’ordre d’opération no 1 du général Lafourcade, commandant de la force Turquoise, fait lui aussi état d’un « génocide perpétré par certaines unités militaires rwandaises et par des milices hutues à l’encontre de la minorité tutsie [12]», en reprenant les termes d’un document de l’état-major des armées daté du 15 juin 1994 [3].

Le problème est que, parallèlement à ces quelques mentions d’un génocide des Tutsis, coexistent de tout autres présentations des événements. Le 13 avril 1994, le compte rendu du Conseil restreint parle de « massacres interethniques [13]». Dans deux notes à l’attention du président de la République datées du 25 mai et du 2 juin 1994, Bruno Delaye, conseiller Afrique de Mitterrand, évoque des « massacres »  et exprime une réticence face à l’emploi du mot « génocide » [14].

Le 22 juin 1994, l’ordre d’opérations de Turquoise émanant de l’état-major des armées, signé du général Germanos, adjoint de l’amiral Lanxade, est un chef d’œuvre de double langage. Il évite lui aussi de nommer le génocide des Tutsis, dont la réalité est travestie en « très graves affrontements interethniques » que « l’assassinat des présidents rwandais et burundais » aurait « déclenché une nouvelle fois ». Il donne pour mission à la force Turquoise d’inciter « les autorités locales rwandaises, civiles et militaires » à « rétablir leur autorité », après les avoir exonérées de leurs responsabilités dans le génocide en cours en attribuant les massacres de Tutsis à des « bandes formées de civils ou de militaires hutus incontrôlés […] exhortés à la défense populaire par les chefs de milices ». Il accuse enfin le FPR d’« actions “d’épuration” à l’encontre des Hutus » [15]. Le génocide des Tutsis est dénaturé, et la thèse mensongère du « double génocide » est instillée.

Génocide spontané, génocide improvisé
ou génocide prémédité ?

Le récit falsifié qui s’élabore sous la plume des autorités françaises donne par ailleurs l’impression d’un génocide provoqué par l’attentat du 6 avril 1994 et non pas d’un plan concerté mis en œuvre par des hommes déterminés. C’est bien l’idée qui ressort des documents militaires français : les massacres seraient commis par des assassins incontrôlés en représailles de l’assassinat du président Habyarimana. Ainsi de l’ordre d’opération d’Amaryllis, qui indique que « pour venger la mort du président Habyarimana, du chef et de l’adjoint de la sécurité présidentielle tués dans l’écrasement de l’appareil survenu le 6 avril au soir, les membres de la garde présidentielle ont mené dès le 7 matin des actions de représailles dans la ville de Kigali : attaque du bataillon FPR, arrestation et élimination des opposants et des Tutsis, encerclement des emprises de la Minuar et limitation de ses déplacements », en suggérant que la garde présidentielle agit de son propre chef, contre l’avis des autorités rwandaises : « Le chef d’état-major de la gendarmerie et le nouveau chef d’état-major des armées tentent de reprendre le contrôle de la situation [16]. » De même l’ordre d’opérations de Turquoise du 22 juin 1994 résume la situation au Rwanda par ces mots : « L’assassinat des présidents rwandais et burundais survenu à Kigali le 6 avril 1994 a déclenché une nouvelle fois de très graves affrontements interethniques », avant d’attribuer les massacres de Tutsis à des « bandes formées de civils ou de militaires hutus incontrôlés » [17].

Ces formulations laissent croire à un « génocide spontané », commis en représailles de l’assassinat du président Habyarimana dans un pays qui serait livré au chaos. La « colère spontanée » des Rwandais hutus après la mort de « leur » président est un thème récurrent du négationnisme. Cette thèse est celle des auteurs du génocide. Elle sera, nous l’avons vu, avancée des années plus tard par le colonel Bagosora et ses coaccusés devant le TPIR.

Or le génocide des Tutsis est un crime d’État. Il est commis par un gouvernement qui mobilise l’armée et l’administration pour le mener à bien. C’est d’ailleurs ce qu’ont rappelé ultérieurement les députés français en intitulant une section de leur rapport de 1998 : « L’État rwandais ordonnateur du génocide ».

Les propos déjà mentionnés d’Alain Juppé, le 18 mai 1994 devant l’Assemblée nationale, sont eux-mêmes ambigus, car s’ils marquent bien le caractère organisé des tueries, ils évoquent davantage un génocide improvisé qu’un génocide prémédité. En effet, si Alain Juppé reconnaît le rôle de l’armée gouvernementale rwandaise dans « l’élimination systématique de la population tutsie », il considère que c’est l’offensive du FPR qui serait à l’origine du génocide : « Face à l’offensive du Front patriotique rwandais, les troupes gouvernementales rwandaises se sont livrées à l’élimination systématique de la population tutsie, ce qui a entraîné la généralisation des massacres. » Les troupes gouvernementales rwandaises n’auraient fait que réagir à cette attaque, une réaction qui, après l’assassinat du président Habyarimana, aurait pris la forme du génocide : un génocide improvisé, en quelque sorte.

Cette thèse du génocide improvisé est soutenue notamment par le sociologue André Guichaoua, selon qui le génocide des Tutsis ne débuterait « en intention et en acte » que le 12 avril 1994. Il serait le fruit d’une conjonction entre, d’une part, les luttes pour le pouvoir opposant les différentes factions hutues extrémistes après la disparition du président Habyarimana, et, d’autre part, la reprise des hostilités par le FPR [18]. Les historiens Jean-Pierre Chrétien et Hélène Dumas ont critiqué cette thèse en détail [19]. Notons pour notre part que la thèse du génocide improvisé repose sur l’attribution de l’attentat du 6 avril 1994 au FPR, une hypothèse qui paraît aujourd’hui invraisemblable. Filip Reyntjens la reprend pourtant dans son « Que sais-je » [20], un livre qui par ailleurs pervertit l’histoire du génocide [21].

Le renversement de la culpabilité
de l’attentat

La formulation d’Alain Juppé devant l’Assemblée nationale ne se contente pas d’escamoter la question de la préméditation du génocide : elle ouvre aussi la porte au renversement des responsabilités en ramenant la tragédie rwandaise à un point d’origine qui serait l’offensive du FPR d’octobre 1990. La constance des dirigeants français à rejeter sur le FPR la principale responsabilité de l’engrenage qui a mené au génocide des Tutsis est frappante. En parallèle, les documents militaires français font de l’assassinat de Habyarimana l’origine directe du génocide [22].

Cette affirmation trouve encore un écho, en 2012, dans la bouche de Hubert Védrine, secrétaire général de l’Élysée en 1994, pour qui le FPR serait « l’instigateur global » de la tragédie rwandaise [23]. Cette insistance à vouloir mettre en cause le FPR a pour passage obligé l’accusation portée à son encontre d’avoir commis l’attentat du 6 avril 1994, selon un raisonnement captieux : le FPR aurait décidé d’éliminer Habyarimana pour parvenir au pouvoir alors qu’il savait pertinemment qu’un génocide des Tutsis était possible en représailles. Malgré la force des éléments venant contredire cette hypothèse [4], la plupart des responsables français de l’époque continuent aujourd’hui encore à attribuer l’attentat au FPR, ce qui a donné lieu à des manipulations multiples de la part de l’État français.

Des manipulations qui commencent en plein génocide, quand, le 28 juin 1994, l’ex-capitaine Paul Barril est invité au Journal de 13 heures de France 2 [24]. L’ancien gendarme de l’Élysée accuse le FPR d’une agression généralisée contre le Rwanda qui aurait débuté avec le meurtre des deux chefs d’État rwandais et burundais. Il affirme détenir de nombreuses pièces à conviction et brandit ce qu’il prétend être la boîte noire de l’avion présidentiel. Il est démenti le soir même, dans un reportage diffusé sur la même chaîne : la « boîte noire » qu’il a présentée est en fait un boîtier d’antenne de radio compas [25].

Tentative avortée de manipulation des députés

En 1998, les députés de la Mission d’information parlementaire déjouent à leur tour une tentative de manipulation visant à faire porter la responsabilité de l’attentat au FPR. Le ministère de la Défense leur avait en effet transmis une fiche en sa possession accusant ce mouvement de l’assassinat de Habyarimana. Plusieurs responsables politiques (l’ancien ministre de la Défense François Léotard, l’ancien ministre de la Coopération Bernard Debré) et militaires (le général Christian Quesnot, ancien chef d’état-major particulier du président Mitterrand) avaient renchéri. Les arguments avancés étaient les suivants :

– le bataillon du FPR cantonné à Kigali en vertu des accords d’Arusha se serait mis en position de combat avant même que la nouvelle de l’attentat ne soit diffusée, et le gros de ses troupes aurait attaqué sur l’ensemble du front immédiatement après, ce qui sous-entend que le FPR était informé du projet d’attentat et prêt à agir en conséquence ;

– un commando du FPR aurait abattu le Falcon 50 du président Habyarimana en utilisant des missiles SAM 16, dont les lance-missiles auraient été retrouvés : des photos de l’un d’entre eux sont transmises à la Mission d’information parlementaire par le ministère de la Défense ;

– un message radio aurait été intercepté dans la nuit du 6 au 7 avril 1994, dans lequel le FPR criait victoire et se félicitait de la réussite de la mission de ce commando.

Après un examen minutieux, les députés réfutent ou mettent en doute les « preuves » présentées. Se fondant sur les documents militaires français de l’époque qui datent l’offensive du FPR au 10 avril 1994, la Mission parlementaire écarte définitivement l’argument selon lequel le FPR aurait procédé dès le 6 avril au matin à des mouvements de troupe pour être dans Kigali dès le 6 au soir, « ce qui aurait pu donner à penser qu’il connaissait le projet d’attentat contre l’avion présidentiel [26]».

Analysant ensuite les photos du lance-missile qui lui ont été remises, le rapport des députés est cinglant : « La probabilité étant forte que le missile photographié n’ait pas été tiré, ce missile ne peut en aucune manière être considéré de façon fiable comme l’arme ayant abattu l’avion du président Juvénal Habyarimana. » Les députés constatent que les numéros de missiles transmis par le ministère de la Défense correspondent à ceux que l’universitaire belge Filip Reyntjens a reçus du colonel Bagosora : ce sont donc les FAR qui sont à l’origine des « preuves » matérielles qu’on présente aux parlementaires comme désignant le FPR. Le rapport note « la concordance entre la thèse véhiculée par les FAR en exil […] et celle issue des éléments communiqués à la Mission visant à désigner sommairement le FPR et l’Ouganda comme auteurs possibles de l’attentat ». Les députés concluent en s’interrogeant : « L’intervention des FAR en exil dans cette tentative de désinformation ne les désigne-t-elle pas comme possibles protagonistes d’une tentative de dissimulation ? À moins que sincères, les FAR en exil aient elles-mêmes été manipulées, mais dans ce cas, par qui [27]? »

La MIP se montre enfin dubitative quant à la véracité des interceptions de messages de victoire sur les fréquences du FPR. Ce n’est qu’en 2009 que la commission Mutsinzi, commission rwandaise chargée d’enquêter sur l’attentat, démontrera qu’il s’agissait de faux messages fabriqués par les FAR, en retrouvant le transmetteur qui les avait reçus du lieutenant-colonel Nsengiyumva, ex-chef des services de renseignement militaire, et transcrits pour faire croire à d’authentiques interceptions des communications du FPR[28].

Instrumentalisation de la justice
et manipulation de l’opinion publique

À l’issue des travaux de la Mission d’information parlementaire, rien n’étaie la thèse d’une responsabilité du FPR dans l’attentat. Pourtant, elle est martelée à l’opinion publique française jusqu’en 2012 par le biais d’une campagne médiatique organisée autour de l’enquête du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière. Saisi en 1998, le magistrat conduit une instruction à charge contre le FPR. Le journaliste Pierre Péan est le premier à relayer le travail de Bruguière, dès 2000. À partir de cette date, l’offensive médiatique bat son plein, avec plusieursouvrages et articles tendant à démontrer la culpabilité du FPR dans l’assassinat de Habyarimana, et donc dans le déclenchement du génocide. En 2004, à l’approche de la dixième commémoration du génocide, Péan est rejoint par d’autres journalistes comme Stephen Smith, dans Le Monde, et Charles Onana. Péan publie en 2005 Noires fureurs, blancs menteurs, qui bénéficie d’une forte couverture médiatique. Le livre paraît peu après Rwanda. L’histoire secrète, le témoignage d’un ancien membre de l’APR, Abdul Joshua Ruzibiza[29]. Celui-ci affirme dans son livre être témoin oculaire de l’attentat, commis selon lui par un commando du FPR.

Les informations distillées dans la presse et dans ces livres laissent croire que le juge Bruguière a abouti à une conclusion construite sur des preuves irréfutables. Or on a vu qu’il reprenait pour l’essentiel un scénario suggéré par le ministère de la Défense (par ailleurs réfuté dès 1998 par la Mission parlementaire)[5]. Que vaut une instruction dans laquelle le juge ne se contente pas seulement de suivre le chemin tracé en 1998 par le ministère de la Défense, mais va jusqu’à en reprendre les éléments de preuve déjà réfutés par la Mission d’information parlementaire, y compris une arme du crime qui n’a pas été utilisée ? Si l’on ajoute qu’avant de lancer des mandats d’arrêt internationaux contre neuf responsables rwandais Bruguière avait fait part de sa décision au président de la République Jacques Chirac, ainsi qu’au gouvernement de Dominique de Villepin, qui lui avait donné son feu vert [30] alors l’ordonnance Bruguière doit être considérée pour ce qu’elle est : une instrumentalisation de la justice au service d’une politique d’hostilité au FPR, doublée d’une manipulation de l’opinion publique française visant à faire diversion face aux accusations insistantes et de mieux en mieux étayées de complicité de génocide portées contre les dirigeants français de l’époque [31].

Les successeurs de Bruguière, les juges Philippe Coirre  et Marc Trévidic, puis Nathalie Poux, ordonnent une expertise balistique et se rendent au Rwanda. Les experts publient leur rapport en janvier 2012. Celui-ci désigne comme origine des tirs le camp militaire de Kanombe, fief des officiers hutus extrémistes, ou ses abords. Cela ne suffit pourtant pas à mettre fin à une désinformation délibérée des citoyens français, décidée au cœur de l’État et relayée par des journalistes et des universitaires : le juriste belge Filip Reyntjens ou les sociologues français Claudine Vidal et André Guichaoua, respectivement préfacière et postfacier de l’ouvrage de Ruzibiza, Rwanda. L’histoire secrète ; le 1er février 2017, l’hebdomadaire Le Un publie un numéro intitulé « France-Rwanda. La contre-enquête », dans lequel il donne la parole à Pierre Péan pour remettre en circulation, une fois de plus, la thèse de l’attentat commis par le FPR, ainsi qu’à Hubert Védrine pour défendre la politique menée au Rwanda.

En aurons-nous jamais terminé avec ce que Gabriel Périès et David Servenay ont appelé « un cas exemplaire d’action psychologique prolongée sur la population française [32] »? Cette volonté farouche d’un certain nombre de responsables français d’incriminer le FPR pour l’attentat du 6 avril, en sous-entendant qu’il est par conséquent responsable de la tragédie rwandaise, se double d’une insistance à accuser ce mouvement d’avoir lui-même commis un génocide.

Le renversement de l’accusation de génocide

Un « double génocide » imaginaire

Les autorités françaises n’ont en effet eu de cesse de mettre sur le même plan les crimes de guerre du FPR et le génocide des Tutsis. Tandis qu’en 1991 les militaires français font l’éloge de la discipline des troupes du FPR [33], au début 1993, Paris, soucieux de contrecarrer l’enquête internationale démontrant l’implication du président Habyarimana et de ses proches dans les pogroms de Tutsis, lance une campagne d’accusation contre le FPR. Sur le terrain, le lieutenant-colonel Michel Robardey promeut l’expression de « Khmers noirs » pour désigner le mouvement rebelle. À partir de cette date, les décideurs politiques et militaires français cherchent à monter en épingle les crimes de guerre du FPR en tentant de les mettre sur le même plan que les massacres perpétrés contre les Tutsis, sur lesquels ils gardent le silence.

Le colonel Tauzin, qui mène l’armée rwandaise au combat contre le FPR en février-mars 1993, raconte dans ses mémoires : « Nous acquérons ainsi la certitude que le FPR procède à une véritable épuration ethnique parfaitement organisée, donc préalablement planifiée, et magistralement conduite [34]. » Interrogé pour savoir si ce serait une bonne idée d’en publier les preuves, Tauzin répond : « Je n’ai pas de preuves. [Les gars du 1er RPIMa] ont envoyé des messages dès 1990 [disant que] le FPR fait tuer des Tutsis pour faire porter le chapeau aux Hutus [35]. » Dans un second livre, Tauzin ne se fonde plus que sur sa conviction intime, mais convoque la comparaison avec les pires criminels : « C’est l’enfer qui s’est acharné sur le Rwanda, et je sais intimement que Kagame ne fut que l’instrument de l’enfer, consciemment et volontairement peut-être… comme Hitler ? Comme Pol Pot ? Comme Staline [36] ? »

Une fois le génocide déclenché, et alors que les informations remontent régulièrement sur les massacres de Tutsis, l’amiral Lanxade déclare lors du Conseil restreint du 13 avril : « Maintenant, ce sont les Tutsis qui massacreront les Hutus dans Kigali [37] ». Pourtant, rien dans les documents qu’il reçoit à l’époque de la part des services de renseignement ne permet de justifier une telle prédiction. Interrogé pour savoir s’il disposait, pendant la durée du génocide, d’éléments concrets sur des exactions commises par le FPR, il répond : « Pas vraiment [38]…»

Quelques semaines plus tard, l’ordre d’opérations de Turquoise du 22 juin 1994 indique pourtant : « Bien que la situation soit moins bien connue dans sa zone, il semble que le FPR se soit également livré à des exécutions sommaires et à des actions d’“épuration” à l’encontre des Hutus. » Les crimes de guerre du FPR sont ici assimilés à une « épuration », un terme qui dans un contexte où les catégories ethniques sont massivement convoquées suggère une « épuration ethnique », autrement dit un génocide des Hutus par le FPR. Ce souci de mettre en balance le génocide des Tutsis et les crimes du FPR est confirmé par la phrase suivante, qui mentionne les victimes hutues avant les victimes tutsies : « plusieurs centaines de milliers de personnes d’ethnies hutue et tutsie ont été exterminées » [39].

Pour sa part, un mois après sa déclaration du 18 mai qui faisait allusion à la « généralisation des massacres », le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé accrédite implicitement la thèse fallacieuse du double génocide, selon laquelle il y aurait eu deux génocides au Rwanda : le génocide des Tutsis et un génocide des Hutus commis par le FPR. En effet, il écrit le 16 juin 1994 dans Libération que la France exige que les responsables de « ces génocides » soient jugés.

Cette accusation portée contre le FPR d’avoir lui aussi commis un génocide est constante depuis 1994 dans les propos des responsables français compromis dans la politique menée au Rwanda. François Mitterrand en novembre 1994 dans la version écrite de son discours au sommet franco-africain de Biarritz avait lui aussi utilisé un pluriel significatif [40] ; Dominique de Villepin, ancien directeur de cabinet d’Alain Juppé en 1994 et ministre des Affaires étrangères, mentionne le 1er septembre 2003 sur RFI « les terribles génocides qui ont frappé le Rwanda » ; l’ancien ministre de la Coopération Bernard Debré publie en 2006 La Véritable Histoire des génocides rwandais.

Selon la FIDH et Human Rights Watch, en mettant fin au génocide et en libérant le Rwanda, les troupes du FPR ont bel et bien commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, qui ont coûté la vie à des dizaines de milliers de civils rwandais hutus : « Dans sa poursuite d’une victoire militaire et de l’arrêt du génocide, le FPR tua des milliers de gens, aussi bien des non-combattants que des troupes gouvernementales et des miliciens. En cherchant à établir leur contrôle sur la population locale, ils tuèrent aussi des civils par de nombreuses exécutions sommaires et des massacres. Il semble qu’ils aient tué des dizaines de milliers de gens durant les quatre mois de combat, entre avril et juillet [1994]. Les tueries diminuèrent en août et se réduisirent nettement après la mi-septembre, lorsque la communauté internationale exerça des pressions pour que le carnage cesse [41].» Selon Linda Melvern, « Ian Martin, qui dirige l’opération de terrain pour les droits de l’homme au Rwanda mise en place par l’ONU après le génocide, conclura quant à lui que des milliers de civils ont été victimes de représailles – dans certains cas il s’agirait de véritables massacres – pendant l’avancée du FPR et après sa victoire finale [42] ».

Ces crimes sont bien loin des accusations formulées par le GIR qui, en plein génocide, accuse le FPR d’avoir tué des centaines de milliers de civils. Human Rights Watch avait d’ailleurs dès mai 1994 fermement démenti ces accusations [43].

L’historien Gérard Prunier s’interroge sur l’objectif de ces massacres, qui se sont poursuivis après 1994 [44]. Il en propose « deux interprétations : une vague de meurtres revanchards ou une politique délibérée visant à terroriser les Hutus pour les soumettre. Il est presque impossible de décider laquelle est la bonne [45] ». Quoi qu’il en soit, l’ordre de grandeur des crimes commis par le FPR n’est pas comparable avec celui du génocide des Tutsis, et surtout rien n’établit que le FPR ait jamais eu l’intention d’exterminer les Hutus. Faire de ses crimes de guerre et de ses crimes contre l’humanité un autre génocide ne repose sur aucun fondement. Cet amalgame délibéré n’a d’autre but, de la part des responsables français, que de relativiser l’extermination des Tutsis, organisée et encadrée par un gouvernement et une armée soutenus sans faillir par l’État français.

Une prétendue justification a posteriori :
le cas du Congo

Certains responsables français paraissent vouloir déplacer temporellement et géographiquement l’accusation de « double génocide ». Ils incriminent ainsi le FPR pour des crimes commis au Congo (à l’époque Zaïre) après le génocide. Dans l’espoir de justifier a posteriori leur choix d’avoir soutenu les génocidaires hutus ?

C’est ainsi qu’en 2012 Hubert Védrine reprend l’accusation de génocide commis par le FPR, mais cette fois à l’encontre des Hutus tués lors des deux guerres du Congo. Réagissant au rapport d’expertise sur l’attentat du 6 avril 1994, l’ancien secrétaire général de l’Élysée accuse ainsi à mots couverts Paul Kagame d’être le principal responsable d’un « génocide » au Congo. Il prétend s’appuyer sur « le rapport des Nations unies qui a indiqué qu’il y a eu après le génocide, qu’on évalue en gros à 800 000 morts, ce qui est déjà atroce… Le rapport des Nations unies qui parle d’environ quatre millions de morts dans l’Est du Congo, en RDC, sous la responsabilité principale de l’armée du Rwanda, ce rapport que Kagame a réussi à bloquer pendant deux ou trois ans n’est paru que quand ils ont enlevé le mot de génocide [46]… » Rembobinons : le président rwandais Paul Kagame aurait bloqué un rapport des Nations unies qui montrerait qu’un génocide aurait été commis, sous la responsabilité principale de l’armée du Rwanda, dans l’est de la RDC, et que ce génocide aurait fait quatre millions de morts.

En réalité, le rapport du Projet Mapping du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme, daté d’août 2010 et auquel fait allusion Hubert Védrine, indique : « Ces dix années [1993-2003] ont en effet été marquées par une série de crises politiques majeures, des guerres ainsi que de nombreux conflits ethniques et régionaux qui ont provoqué la mort de centaines de milliers, voire de millions de personnes [47]. » Le rapport Mapping donne sa source [48], l’International Rescue Committee (IRC), selon lequel « depuis le début de la deuxième guerre [du Congo] en août 1998 jusqu’à la fin du mois d’avril 2004, environ 3,8 millions de personnes auraient péri, victimes directes ou indirectes de la guerre et des conflits armés ». Le rapport rappelle que lui-même ne se prononce pas sur la question, et précise : « Il est à noter cependant que la méthodologie retenue par l’IRC pour déterminer le nombre de morts indirectes repose sur des études épidémiologiques et des estimations de croissance démographique qui ont pu être contestées. »

En effet, les études démographiques sont très difficiles à faire, en particulier dans une zone en guerre de ce type. L’estimation est très vague faute de sources fiables, et même parfois de sources tout court. L’IRC inclut même dans son calcul le déficit des naissances. Pour leur part, des démographes belges envoyés en RDC par une institution européenne pour aider à la constitution des listes électorales ont fait une étude de la surmortalité en RDC sur la période 1998-2004, qui arrive, elle, au nombre de deux cent mille morts [49].

Concernant spécifiquement les Hutus rwandais tués au Zaïre/Congo, le rapport Mapping mentionne bien « l’ampleur des crimes et le nombre important de victimes, probablement plusieurs dizaines de milliers, […] une majorité d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de malades ». Mais il examine aussi les raisons de ne pas retenir l’accusation de génocide : l’intention de détruire le groupe hutu n’est pas établie. Les Hutus demeurés au Zaïre après le retour et l’accueil au Rwanda de centaines de milliers d’entre eux ont pu être pourchassés et massacrés parce qu’ils étaient assimilés aux génocidaires : « Finalement, les faits qui démontrent que les troupes de l’AFDL/APR [la rébellion menée par Laurent-Désiré Kabila et l’armée rwandaise] ont épargné la vie, et ont même facilité le retour au Rwanda d’un grand nombre de réfugiés hutus, plaident à l’encontre de l’établissement d’une intention claire de détruire le groupe. » Le rapport conclut prudemment à la nécessité d’une investigation plus approfondie : « Seule une pareille enquête suivie d’une décision judiciaire sera en mesure de déterminer si ces incidents constituent des crimes de génocide [50]. »

Même s’il n’est pas prouvé que les crimes rapportés puissent être qualifiés de « crimes de génocide », même s’ils sont postérieurs au génocide de 1994, Hubert Védrine les mentionne comme pour les mettre en balance avec l’extermination des Tutsis. L’ancien secrétaire général de l’Élysée se montre d’ailleurs friand de toutes les études qui démontrent à ses yeux les agissements criminels de Paul Kagame, le dirigeant du FPR devenu président de la République rwandaise : il loue le travail de Pierre Péan ; il ne tarit pas d’éloges sur le « Que sais-je ? » du juriste belge Filip Reyntjens ; il cite « l’enquêtrice canadienne » Judi Rever, qui reprend la thèse de la culpabilité du FPR dans l’attentat du 6 avril 1994 et accuse le FPR de « nettoyage ethnique », au Rwanda et au Congo [51].

Comme Hubert Védrine, l’amiral Lanxade critique « les exactions menées au Zaïre, dans cette région de Goma, où là, à mon avis, il y a eu un début de deuxième génocide. […] Les massacres qui ont été perpétrés par le FPR face à ces réfugiés hutus sont épouvantables et je peux vous dire qu’il y aura un jour une enquête internationale où on s’apercevra que le gouvernement, le régime de Kigali, est allé là au-delà de ce qui était humainement acceptable [52]. » On aimerait que l’amiral Lanxade reconnaisse enfin que les extrémistes hutus qu’il a soutenus sont allés « au-delà de ce qui était humainement acceptable »… Ou qu’il commence simplement par dénoncer le génocide des Tutsis.

Un négationnisme au cœur de l’État français

Dénaturation du génocide des Tutsis requalifié en « massacres interethniques », renversement des responsabilités avec le reproche fait au FPR d’être « l’instigateur global » de la tragédie rwandaise, renversement de l’accusation à travers le procès à lui intenté d’avoir également commis un génocide, des Hutus cette fois… L’État français reprend bel et bien à son compte les figures essentielles du négationnisme.

Il a ainsi « construit des leurres et des mirages pour éviter que ses errements soient mis au jour [53]». La construction du plus efficace de ces leurres (l’accusation portée contre le FPR d’avoir commis l’attentat du 6 avril 1994) s’est faite dans une connivence entre le ministère de la Défense et les auteurs du génocide, autour de documents qui sont à l’évidence des faux, et qui ont été utilisés pour tenter – vainement – de manipuler les députés de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda de 1998.

Le négationnisme s’exprime donc bel et bien en France. Est-on pour autant fondé à parler d’un « négationnisme d’État » ? Cette expression s’est appliquée jusqu’ici à l’organisation politique et institutionnelle du déni que l’État turc a mise en œuvre depuis un siècle autour du génocide des Arméniens. Si le négationnisme du génocide des Tutsis trouve en France, comme nous l’avons montré, des appuis non négligeables du côté du pouvoir étatique, il n’a certes pas acquis, contrairement au cas turc, un statut de monopole. En témoignent le rapport de la Mission d’information parlementaire de 1998, les décisions unanimes de la justice administrative comme de la justice pénale, et enfin les déclarations du président Emmanuel Macron les 5 et 7 avril 2019 qui ont abouti à la reconnaissance officielle du génocide des Tutsis, dont un décret du 13 mai 2019 organise la commémoration annuelle chaque 7 avril [54].

La nomination concomitante par le président Macron d’une commission d’historiens habilités à consulter l’ensemble des archives de la politique française au Rwanda, avec pour mission de rendre un rapport en 2021, aidera-t-elle à contrer un négationnisme qui n’est pas simplement le fait de quelques illuminés, comme ce fut le cas pour le négationnisme du génocide des Juifs ? Concernant le génocide des Tutsis, il sévit en effet dans les plus hautes sphères de l’État et de l’armée et poursuit un objectif politique : pour se disculper et dissimuler le soutien apporté à ses auteurs, les responsables français de l’époque réécrivent l’histoire de ce génocide d’une manière qui le dénature radicalement. Parmi les dirigeants qui se sont succédé au pouvoir depuis 1994, seul le président Nicolas Sarkozy a timidement reconnu, en 2010, dans la lignée de la Mission d’information parlementaire de 1998, de « graves erreurs d’appréciation », une « forme d’aveuglement quand nous n’avons pas vu la dimension génocidaire du gouvernement du président [Habyarimana] qui a été assassiné », tout en continuant à défendre l’opération Turquoise, selon lui « engagée trop tardivement et sans doute trop peu »[55].

Tant que les responsables politiques français actuels ne se désolidariseront pas publiquement de la politique menée au Rwanda, tant qu’ils couvriront de leur silence les dirigeants de l’époque, se perpétuera une situation schizophrénique faisant coexister une reconnaissance officielle du génocide et un discours négationniste au sein du monde politique et de l’appareil d’État. Une schizophrénie qui a des conséquences très concrètes, car elle apparaît diffuse à tous les niveaux des structures de l’administration française quand celle-ci a à traiter du Rwanda.

Ainsi, alors que le président Macron recevait à l’Élysée, en avril 2019, des représentants de l’association de rescapés tutsis Ibuka-France, l’ancien secrétaire général de cette association se voyait refuser sa naturalisation. Le sous-directeur de l’accès à la nationalité française du ministère de l’Intérieur lui reprochait en effet un « manque de loyalisme envers la France » du fait même de son appartenance à cette association, qu’il soupçonnait de servir « de relais aux services de renseignement rwandais » [56].



[1]Ce chapitre reprend une partie du contenu de deux articles déjà publiés : Charlotte Lacoste et Raphaël Doridant, « Peut-on parler d’un négationnisme d’État ? », Cités, no 57, 2014 ; Raphaël Doridant, « Manipulations françaises autour d’un attentat », Billets d’Afrique et d’ailleurs, no 234, avril 2014.

[2]Cité par Marie Fierens, Le Négationnisme du génocide des Tutsi au Rwanda, Villeurbanne, Golias, 2009, p. 56.

[3]Yves Ternon, Du négationnisme. Mémoire et tabou, Paris, Desclée de Brouwer, 1999, p. 17.

[4]Jean-Marie Le Pen, entretien avec Jean-Jacques Bourdin, Bourdin Direct, BFMTV-RMC, 2 avril 2015.

[5]Nadine Fresco, « Les redresseurs de morts », Les Temps modernes, no 480, Paris, Gallimard, juin 1980.

[6]Yves Ternon, « La négation du génocide. Une approche comparative », in Barbara Lefebvre et Sophie Ferhadjian, Comprendre les génocides du xxe siècleop. cit., p. 168-169.

[7]TPIR, chambre de première instance I, affaire no ICTR-98-41-T, le procureur contre Théoneste Bagosora, Gratien Kabiligi, Aloys Ntabakuze, Anatole Nsengiyumva, jugement portant condamnation, 18 déc. 2008, § 1987-1993 [fgt].

[8]Ibid., § 1990 et 1988.

[9]Ibid., § 1991, p. 708.

[10]ONU (Commission des droits de l’homme), « Compte rendu analytique de la première séance de la session extraordinaire de la commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Rwanda (24 mai 1994) », E/CN.4/S-3/SR.1, section 32-33, p. 9-10, 1er juin 1994 [fgt].

[11]Alain Juppé, « Intervenir au Rwanda », Libération, 16 juin 1994.

[12]Général Jean-Claude Lafourcade, Ordre d’opérations de Turquoise, 25 juin 1994, in général Jean-Claude Lafourcade, Guillaume Riffaud,Opération Turquoiseop. cit., p. 195-210.

[13]Conseil restreint, « Situation en Bosnie-Herzégovine, situation au Rwanda », 13 avril 1994 [fgt].

[14]Bruno Delaye, notes au président Mitterrand, 25 mai 1994 et 2 juin 1994, in Bruno Boudiguet (éd.), Rwanda. Les archives « secrètes » de Mitterrandop. cit., p. 438 et 446.

[15]Général Raymond Germanos, Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994, in Assemblée nationale, Enquête sur la tragédie rwandaise, t. II « Annexes », op. cit., p. 386 [fgt].

[16]Ordre d’opérations Amaryllis, 8 avril 1994, ibid., p. 345.

[17]Général Raymond Germanos, Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994, ibid., p. 386.

[18]André Guichaoua, Rwanda. De la guerre au génocide, op. cit., chap. 11, en particulier p. 452-453.

[19]Jean-Pierre Chrétien et Hélène Dumas, « Comptes rendus. Conflits, violence, ordre social », Annales, 2016/1, p. 301-304.

[20]Filip Reyntjens, Le Génocide des Tutsi au Rwanda, Paris, PUF, 2017.

[21]Raphaël Doridant, « Quand Filip Reyntjens pervertit l’histoire du génocide », Billets d’Afrique et d’ailleurs, no 270, septembre 2017.

[22]Ordre d’opération d’Amaryllis, 8 avril 1994, in Assemblée nationale, Enquête sur la tragédie rwandaiseop. cit., t. II, p. 344 [fgt] ; général Raymond Germanos, Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994, in Assemblée nationale, Enquête sur la tragédie rwandaise, t. II « Annexes », op. cit., p. 386 [fgt] ; général Jean-Claude Lafourcade, Ordre d’opérations de Turquoise, 25 juin 1994, in général Jean-Claude Lafourcade, Guillaume Riffaud, Opération Turquoiseop. cit., p. 195-210.

[23]« Le monde selon Hubert Védrine », France Culture, 13 janvier 2012 [fgt].

[24]Paul Barril, interviewé au Journal de 13 heures, France 2, 28 juin 1994 [fgt].

[25]Philippe Lendepergt, dans Carole Caumont, Patrice Pelé, Dernière, France 2, 28 juin 1994 [fgt].

[26]Assemblée nationale, Enquête sur la tragédie rwandaiseop. cit., t. I, p. 258.

[27]Ibid., p. 233-234.

[28]Rapport d’enquête sur les causes, les circonstances et les responsabilités de l’attentat du 06/04/1994 contre l’avion présidentiel rwandais Falcon 50 no 9XR-NN,  [dit « Rapport Mutsinzi »], 20 avril 2009, p. 86-91. Lire aussi Jean-François Dupaquier, L’Agenda du génocide, op. cit., p. 275-295.

[29]Abdul Joshua Ruzibiza, Rwanda. L’histoire secrète, Paris, Panama,  2005.

[30]Philippe Bernard, « Wikileaks : en France, l’enquête sur le Rwanda était suivie en haut lieu », art. cité.

[31]Lire Rafaëlle Maison et Géraud de La Pradelle, « L’ordonnance du juge Bruguière comme objet négationniste », art. cité.

[32]Gabriel Périès et David Servenay, Une guerre noireop. cit., p. 245.

[33]Thierry Charlier, « Conflit ethnique au Rwanda », art. cité.

[34]Général Didier Tauzin, Rwanda. Je demande justice pour la France et ses soldatsop. cit., p. 69.

[35]Général Didier Tauzin, « Rwanda : je demande justice pour la France et pour ses soldats », conférence citée.

[36]Didier Tauzin, La Haine à nos troussesop. cit., p. 192.

[37]Henri Bentégeat, Conseil restreint (objet : situation au Rwanda), 13 avril 1994 [fgt].

[38]Entretien de François Graner avec l’amiral Jacques Lanxade, 22 août 2018.

[39]Général Raymond Germanos, Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994, in Assemblée nationale, Enquête sur la tragédie rwandaise, t. II « Annexes », op. cit., p. 386 [fgt].

[40]Conférence de presse, Biarritz, 9 novembre 1994, in Bruno Boudiguet (éd.), Rwanda. Les archives « secrètes » de Mitterrandop. cit., p. 736.

[41]HRW et FIDH, Aucun témoin ne doit survivreop. cit., p. 805 et p. 818-845 [fgt].

[42]Linda Melvern, Complicités de génocideop. cit., p. 339. Sur la question des crimes commis par le FPR au Rwanda, lire aussi : OUA, « Rwanda, le génocide qu’on aurait pu stopper », 29 mai 2000, chapitre 22 [fgt].

[43]Human Rights Watch, « Génocide au Rwanda  – avril-mai 1994 », vol. 6, no 4, mai 1994 [fgt].

[44]Elif Kaban, « Rwanda admits Hutu massacre », Reuters / The Independent, 14 septembre 1995.

[45]Gérard Prunier, Rwanda 1959-1996op. cit., p. 428-429.

[46]« Le monde selon Hubert Védrine », France Culture, 13 janvier 2012 [fgt].

[47]Haut Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies, Rapport du Projet Mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République démocratique du Congo, août 2010, §15 et §127.

[48]Ibid., note 87 du §127.

[49]André Lambert et Louis Lohlé-Tart, « La surmortalité au Congo (RDC) durant les troubles de 1998-2004 : une estimation des décès en surnombre, scientifiquement fondée à partir des méthodes de la démographie », Association pour le développement de la recherche appliquée en sciences sociales (Adrass), octobre 2008, disponible sur Adrass.net.

[50]Rapport du Projet Mapping, rapport cité, § 32, 521, 522. Lire aussi Rafaëlle Maison, « République démocratique du Congo : de la qualification de crimes de génocide », Billets d’Afrique et d’ailleurs, no 197, décembre 2010.

[51]Judi Rever, In Praise of Blood. The Crimes of the Rwandan Patriotic Front, Toronto, Random House Canada, 2018. Pour une critique de ce livre, lire Jean-François Dupaquier, « Rwanda : “Après le génocide des Tutsis, Rever présente les victimes en coupables.” », entretien avec Christophe Boisbouvier, Rfi.fr, 26 juin 2018.

[52]Entretien de François Graner avec l’amiral Jacques Lanxade, 22 août 2018.

[53]Gabriel Périès et David Servenay, Une guerre noireop. cit., p. 14.

[54]Décret no 2019-435 du 13 mai 2019 relatif à la commémoration annuelle du génocide des Tutsi [fgt].

[55]« Génocide au Rwanda : Sarkozy évoque les “erreurs” de la France », Le Nouvel Observateur, 26 février 2010 ; Thomas Vampouille, « Rwanda : Sarkozy admet des erreurs mais ne s’excuse pas », LeFigaro.fr, 25 février 2010.

[56]Bénédicte Magnier et Pierre Tremblay, « Rwanda : rescapé du génocide, la nationalité française lui a été refusée pour manque de “loyalisme” », HuffingtonPost.fr, 7 avril 2019.


Le négationnisme à l’université : Judi Rever à Anvers, Charles Onana à Lyon.

Je publie cet article de Jos van Oijen qui rappelle combien les propos négationnistes arrivent à se faire une place au cœur de l’université alors qu’ils sont totalement en contradiction avec les principes mêmes de la recherche académique. 

La version de l’histoire de Rever comme de Onana est très similaire à celle que nous entendons depuis vingt-cinq ans des extrémistes qui ont préparé, exécuté puis nié le génocide des Tutsis au Rwanda. Dans leur esprit, les victimes sont des bourreaux, les Tutsi ont organisé leur propre génocide, l’indécence n’a plus de limites. 

Je suis profondément indigné que ces auteurs puissent exprimer leurs thèses nauséabondes. Ils ne participent à aucun débat utile pour comprendre le dernier génocide du XX° siècle, ils sont la honte de nos sociétés quand elles sont incapables de les faire taire. 

Judi Rever et les principes académiques
22/10/2019

Au mois d’octobre, Judi Rever, négationniste du génocide des Tutsi rwandais, a donné des conférences dans des universités flamandes sans réponse compétente. Comment cela s’inscrit-il dans les principes académiques de vérité et d’honnêteté?

Par Jos van Oijen

« Les principes de vérité et d’honnêteté sont considérés comme fondamentaux pour une communauté d’érudits. » Cette devise figure sur le site de la Katholieke Universiteit Leuven, une des universités. Là même où le journaliste canadien Judi Rever, entre le 9 et le 12 octobre dernier, a développé ses théories révisionnistes sur le génocide contre les Tutsis. Quelle ironie au regard de la devise, car très peu d’experts rwandais qualifient son travail de « vrai » ou « honnête ».

Connaisseurs rwandais

L’intrusion de Rever dans un environnement universitaire a provoqué un certain émoi sur le terrain. En l’espace de deux jours, soixante experts du génocide du monde entier, allant d’acteurs expérimentés tels que le général Romeo Dallaire à des historiens renommés tels qu’Hélène Dumas, ainsi que des organisations de prévention du génocide, avaient exprimé leurs préoccupations dans une lettre commune aux Rectores Magnifici:

« [Judi Rever] … ne fournit pas la moindre preuve de ses accusations sensationnalistes tout en ignorant une profusion de témoignages et de documents accessibles », écrivent les experts évoquant  » les preuves accumulées au cours des 25 dernières années par des universitaires et des journalistes. »

D’autres scientifiques spécialisés ont choisi de manifester sur les médias sociaux. Bert Ingelaere, qui travaillait lui-même à l’Université d’Anvers, l’un des lieux où Rever donnait une conférence, envoya des tweets contenant des liens vers des publications scientifiques critiquant le travail et les idées de Rever. Il conclut ainsi :

« Et oui, compte tenu de ce qui précède, je trouve complètement dénué d’esprit académique et donc irresponsable de laisser Judi Rever parler de ce sujet dans les universités sans organiser un vote académique sur ce qui est avancé et l’argumentation en question. »

Claudine Vidal, historienne française, partage cet avis: « Du point de vue de la recherche universitaire, il y a beaucoup à dire sur le livre de Judi Rever. Il est incompréhensible qu’une université l’invite sans qu’elle soit confrontée à cette critique. Entièrement d’accord avec Ingelaere. « 

La critique n’est pas si surprenante car la version de l’histoire de Rever est très similaire à celle que nous entendons depuis trente ans des extrémistes qui ont préparé, exécuté puis nié le génocide des Tutsis rwandais. Les universités ne proposent pas non plus un kit de vaccination contre le virus négationniste du climat ou de l’holocauste devant un groupe d’étudiants et de parties intéressées, sans obtenir de réponse professionnelle.

Cœur de métier

Pour les connaisseurs, les révélations sensationnelles de Rever n’ont rien de nouveau. Toutes ces dernières années, elles défilent, chaque fois emballées de façon différente. Et chaque fois, les détails sont tout aussi facilement attribuables aux publications extrémistes rwandaises des années 90. Mais pour ceux qui connaissent peu ou pas le génocide – tels que les organisateurs des conférences en Flandre – ces histoires semblent nouvelles et révélatrices.

Avant la première lecture, les choses tournaient terriblement mal. Les annonces que les universités d’Anvers et de Louvain ont placées sur leurs sites Web et diffusées via les médias sociaux consistaient en grande partie en un texte promotionnel de l’éditeur de Rever, ce qui n’est pas correct en termes de contenu. Qu’il s’agisse d’un texte publicitaire dissimulé n’a pas été reconnu en tant que tel par les coorganisateurs qui y ont apposé leur nom.

À la KU Leuven, pas moins de quatre professeurs ont signé le message publicitaire. Ce faisant, ils ont, avec peu de respect pour les principes de vérité et d’honnêteté, laissé entendre à tort que le texte en question consistait en une information scientifiquement justifiée. En outre, des enquêtes ont révélé que les signatures elles-mêmes n’avaient pas été effectuées avec beaucoup de soin.

Arnim Langer, l’un des quatre signataires, m’a informé par courrier électronique qu’il n’était pas du tout impliqué dans l’organisation et ne connaissait rien du Rwanda. Marc Hooghe, un autre signataire, n’est pas non plus un expert du Rwanda, mais une personne qui a été réprimandée à plusieurs reprises pour inconduite scientifique. On ignore pourquoi il est toujours professeur.

Le professeur de droit Stephan Parmentier a agi en tant que personne « de contact ». Bien qu’il soit bien considéré, Parmentier n’est pas non plus spécialiste du Rwanda.

Le quatrième « professeur » est l’ancien journaliste de télévision Peter Verlinden. Sur Twitter, il a révélé que l’initiative de la tournée de Rever venait de lui. L’implication de Verlinden est révélatrice. Bien que Verlinden soit le seul organisateur qui connaisse le Rwanda, il ne se distingue pas comme quelqu’un qui respecte bien les faits.

Verlinden relaie régulièrement les allégations les plus absurdes, sans pour autant fournir une source pertinente. Par exemple sur des meurtres de masse au Rwanda que personne d’autre ne connaît. Ou que les Interahamwe (la milice hutu responsable d’une grande partie du génocide) auraient été composés de Tutsis – une suggestion qui rejoint la propagande extrémiste qui suggère que les Tutsis se sont suicidés collectivement.

Verlinden cherche vainement depuis vingt-cinq ans des preuves d’un deuxième génocide au Rwanda. Le livre de Judi Rever lui est venu comme un cadeau du ciel. Depuis lors, il semble que la promotion de Rever et de son livre, ainsi que la diffamation de ses critiques, soient devenues le cœur de métier de Verlinden.

Professeurs perdus

Ici, nous sommes au cœur des problèmes qui surviennent dans ce genre d’affaires. Dès que les professeurs quittent leur propre domaine de connaissances, ils ne sont en fait que des laïcs et en connaissent autant ou aussi peu que tout citoyen. S’ils ne le savent pas, ils risquent d’être manipulés par des experts en communication formés et expérimentés, dont les objectifs sont cachés, tels Verlinden et Rever. Pour un étudiant, journaliste ou un homme politique peu méfiant, croyant que les professeurs savent ce qu’ils font, c’est difficile à imaginer.

Aux Pays-Bas, nous avons également des exemples de professeurs un peu désorientés qui sous-estiment la complexité du génocide des Tutsis rwandais de 1994 et les questions connexes, qui ne manquent pas de se tromper de façon spectaculaire. Un exemple classique est la lettre ouverte du NRC à Fred Teeven, alors secrétaire d’État, à propos d’un groupe de suspects de génocide trouvé aux Pays-Bas. Plusieurs professeurs non spécialisés ont eux-mêmes été convaincus de signer le document.

Parce que ces messieurs érudits l’ont fait en énonçant leurs positions académiques, ils ont faussement donné l’impression que la lettre ouverte s’appuyait sur des connaissances scientifiques intéressantes. Mais en réalité, cette « sagesse » s’appuyait sur des reportages superficiels dans les médias qui, rétrospectivement, se sont révélés inadéquats, comme cela a été démontré dans une série d’affaires judiciaires. Quelques erreurs majeures n’en ont pas moins influencé l’opinion publique pendant des années.

À l’époque, le texte trompeur, tout comme le texte publicitaire et les conférences de Rever, soulevait des questions sur les principes « de vérité et d’honnêteté » des universitaires. Cela n’a-t-il pas été supervisé? N’y avait-il pas de normes éthiques pour les scientifiques ou l’Organisation nationale pour l’intégrité scientifique (LOWI)? Mais lorsqu’on l’a interrogé, le LOWI a déclaré que les règles de conduite ne s’appliquent pas à de tels cas. Ils s’appliquent uniquement à la recherche universitaire. Ce que font par ailleurs les scientifiques, même s’ils répandent de fausses nouvelles dans les médias, serait leur propre affaire.

Plagiat et désinformation

Même des cas concrets d’atteintes à l’intégrité, tels que le plagiat, peuvent être négligés selon cette philosophie. Au début de cette année, j’ai découvert un tel exemple à l’Université de Gand (UGent). Patrick van Damme, professeur de culture des plantes tropicales, avait rédigé une critique d’un livre sur le génocide. Ce n’était pas son domaine. Plus de la moitié de son texte était « empruntée » à d’autres auteurs, y compris un article – de moi-même – de Ravage. Pour aggraver les choses, le professeur avait mis en exergue des pièces originales contenant les erreurs les plus bizarres.

Le comité d’intégrité scientifique (CWI) d’Ugent n’a pas vu le problème. Le fait que l’article ait été publié dans Afrika Focus, un magazine spécialisé de l’Université de Gand, était également à ses yeux sans importance. La logique du CWI était à peu près la même que celle du LOWI : l’article de Van Damme ne portait pas sur la recherche. Malgré le plagiat et la désinformation, il ne relevait donc pas du code de déontologie de la pratique scientifique, mais du registre des « opinions » et du « débat scientifique », des catégories dans lesquelles la liberté d’expression s’appliquerait.

« Débat » et « liberté d’expression » étaient également les mots magiques dans l’affaire Rever pour passer sur les principes de « vérité et d’honnêteté ». « L’essence de cet événement est le débat contradictoire », m’a informé par courriel le coorganisateur Parmentier, de la KU Leuven. « Basé sur des arguments solides et sans préjudice, dans un contexte académique. »

Parmentier expliqua clairement sur le site Web de sa faculté les interlocuteurs qu’il jugeait légitimes : lui-même et Johan Swinnen, ambassadeur de Belgique jusqu’au début du génocide au Rwanda. En pratique, rien n’est venu d’un débat. Selon Parmentier, le texte publicitaire incriminé était « une version approximative » qui serait légèrement modifiée en vue de ses corrections de fond. Je n’ai rien vu de ces changements.

Willem Lemmens, professeur de philosophie à l’université d’Anvers, n’a pas voulu répondre aux questions concernant le texte publicitaire et l’absence d’un expert lors de la conférence, qu’il a qualifiée de « collège de discussion ». Il a toutefois fait connaître son opinion personnelle. « Comme tous les citoyens du monde occidental libre, Judi Rever a le droit de parler et peut être entendue. » C’est une remarque superflue car personne ne conteste ce droit.

Lemmens a ajouté qu’il ne voyait aucune raison de douter de l’expertise de Rever et Verlinden. Il est donc tombé dans le même piège que Parmentier et les autres professeurs non spécialisés. Après tout, il est inutile de supposer quelque chose à propos d’un domaine de connaissance dont vous ne connaissez rien, sans tenir compte des arguments de tous ces connaisseurs rwandais qui remettent en question le savoir-faire des journalistes susmentionnés.

« Prostituées intellectuelles »

Judi Rever n’est pas une experte, bien que Peter Verlinden tente de créer cette impression en affirmant sur toutes sortes de forums qu’elle aurait investi vingt ans de recherche dans son livre. Selon ses propres mots, elle n’a commencé ce « travail » que fin 2012/début 2013. Auparavant, elle n’avait écrit qu’un seul article pertinent sur le sujet : une interview pour l’Agence France Presse en 2010 avec Luc Coté à propos d’une enquête des Nations Unies sur des crimes de guerre au Congo.

Les préparatifs de son livre paru l’année dernière en néerlandais sous un titre qu’on peut traduire en français par La vérité sur le Rwanda, sont fondés sur des contacts dans la diaspora rwandaise en Belgique, notamment avec des rivaux du président Kagame, tels que Faustin Twagiramungu, ancien Premier ministre. Ces personnes l’ont aidée à entrer en contact avec des informateurs, écrit-elle dans son livre. En 2013, elle a commencé à publier les premiers articles critiques après que Twagiramungu lui ait fourni un lot de documents au Canada.

Rever a à peine consulté des sources fiables, très largement disponibles après vingt-cinq années de recherche universitaire et juridique. Elle n’a pas vérifié les récits de ses informateurs, même s’ils s’opposent souvent aux résultats des enquêtes judiciaires, s’ils sont contradictoires avec les déclarations d’autres témoins ou criminologues et s’ils sont incompatibles avec des considérations pratiques.

Outre la propagande recyclée à laquelle j’ai fait allusion, cette approche unilatérale et naïve a donné lieu à des observations utiles et à des déclarations de témoins, mais au final, une grande partie de ses informations factuelles se révèle, après analyse de fond, tout simplement dénuée de réalité, voire techniquement impossible.

Les principes apparemment obsolètes de « vérité et d’honnêteté » dicteraient qu’un débat contradictoire vise à distinguer les faits de la fantaisie. À présent, les conférences n’étaient que polarisées: d’une part en quelque sorte « l’église avec des croyants » – les disciples de Rever et Verlinden, y compris les professeurs non spécialisés qui ne posaient pas de questions critiques pertinentes – et, d’autre part, ceux qui, après des années d’études, ne sont pas sans faille, mais qui maîtrisent suffisamment le dossier pour pouvoir dire quelque chose de significatif à ce sujet.

Selon l’expression flamande bien connue, Rever et Verlinden « s’en fichent comme d’une saucisse ». Verlinden a remercié les critiques sur Twitter pour avoir généré une attention supplémentaire pour le livre, révélant ainsi les motivations de son initiative. Rever s’est amusée à abuser de scientifiques critiques tels que Bert Ingelaere sur Twitter et en citant un article de Patrick Mbeko, un négationniste du génocide bien connu. Il décrit les soixante connaisseurs du Rwanda signataires de la pétition comme des  » prostitués intellectuels au service d’une cause nauséabonde « . En d’autres termes: payés par Kagame – l’accusation standard d’accusateurs sans arguments.

Quand j’ai demandé aux coorganisateurs si c’était le genre de débat qu’ils avaient en tête lorsqu’ils avaient invité Rever, il n’y a pas eu de réponse.

Cet article est disponible en flamand, https://www.ravage-webzine.nl/2019/10/22/judi-rever-en-de-academische-principes/

Au cœur des ténèbres, les 25° commémorations du génocide des Tutsi

D’avril à juillet 1994, un million de personnes ont été massacrées au Rwanda pour ce qu’elles étaient. Après les Arméniens, après la Shoah, un peuple était encore une fois menacé d’extermination. Enfants, adultes, vieillards, tous ont été massacrés en 100 jours dans les collines verdoyantes du Rwanda au cœur de l’Afrique des Grands Lacs.
Le monde entier reconnaît sa responsabilité de ne pas être intervenue pour empêcher cela, le dernier génocide du XX° siècle, sauf un pays, le mien, la France.
Parce que nous étions en cohabitation, parce que François Mitterrand au bord de l’abîme continuait à présider et que nos dirigeants politiques ne se souciaient que de sa succession, parce que l’Elysée pouvait mener des opérations à l’étranger en dehors de tout contrôle démocratique, la France ou plutôt une poignée de dirigeants aveuglées par des raisons qui restent à déterminer, ont décidé de continuer à soutenir les génocidaires des Tutsi au Rwanda.
Après avoir aidé pendant quatre années, politiquement et militairement, un régime qui ne se cachait même pas de son dessein, la France a continué à intervenir au profit de ses alliés devenus des génocidaires en 1994. Elle reçoit les émissaires de ce gouvernement qui a sombré dans la folie meurtrière, elle leur livre des armes, et elle intervient militairement lorsque ses alliés perdent pied face à une rébellion menée par Paul Kagame, actuel président du Rwanda.
On venait de commémorer les massacres d’Ouradour-sur-Glane, le président Mitterrand venait de répéter « plus jamais ça » pendant que nos alliés commettaient 15 fois Ouradour-sur-Glane chaque jour, 1 million de morts.

[Photo : James Nachtwey]

La France s’est trompée à cause d’une poignée de décideurs aveuglés

J’ai participé à cette intervention militaire, l’opération Turquoise, j’ai largement témoigné de son « ambiguïté » : nous avons débarqué au milieu des génocidaires en juin 1994, comme si 50 ans plus tôt nous avions osé débarquer au milieu des troupes nazies pour freiner l’avancée de l’armée rouge. Les génocidaires nous ont acclamé.
Nous avons essayé de remettre au pouvoir le gouvernement qui organisait le génocide, mais il était heureusement trop tard. Alors nous avons protégé la fuite de ces criminels en organisant une zone sûre que nous avons appelée « humanitaire ». Et nous avons réinstallé nos alliés dans des camps de réfugiés au Zaïre pour qu’ils puissent continuer leur « résistance ». Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout des massacres qu’ils avaient commis et dont ils se vantaient.
25 ans après, les commémorations ont été vécues en France comme un déchirement. La communauté des rescapés, et leurs soutiens du monde entier, doivent faire face à cette formidable chappe de plomb, digne de Tchernobyl, pour enfouir la vérité : notre responsabilité dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Hubert Védrine, sans doute aujourd’hui une des personnalités politiques les plus impliquées, a redoublé d’activisme pour étouffer tout débat et promouvoir les théories négationnistes, comme celles de la complotiste Judi Rever qu’il aura vainement cherché à faire publier en France pour le balancer à la figure de la mémoire endeuillée des rescapés. Les archives de l’Institut François Mitterrand qu’il préside sont bouclées. Les hommes politiques comme Raphaël Glucksmann qui osent évoquer le sujet sont ostracisés. Les rares acteurs de ce drame qui osent témoigner sont personnellement attaqués, vilipendés. J’ai l’honneur d’en faire partie.

Sommes-nous incapables de reconnaître la réalité ?

Pourtant, le président de la République, Emmanuel Macron, a courageusement décidé d’une commission d’historiens pour faire la lumière sur ce drame. Mais dans le même temps, le ministère des Armées se lançait dans une contre-offensive médiatique pour faire valoir sa vérité, celle du silence. On lui a demandé cette opération, il n’y a donc pas lieu d’en débattre. Et pourtant, ce n’est pas l’armée qui est en question, nul n’ignore qu’elle ne décide pas de ses interventions. Mais c’est son incapacité à reconnaître la réalité et à simplement dire les choses, telles qu’elles se sont passés et pas comme on aurait aimé qu’elles se passent.
Leur chef d’état-major, François Lecointre qui est intervenu au Rwanda, comme leur ministre, Florence Parly, sont totalement incapables de reconnaître que nous nous sommes trompés. Ils nous enferment dans les ténèbres du déni en même temps qu’ils essayent de nettoyer les archives bouclées jusqu’ici. Le premier va jusqu’à nous expliquer doctement « la complexité » de la situation, comme si les victimes d’un génocide pouvaient être confondues avec leurs bourreaux. C’est avec de pareils raisonnements que nous avons failli commémorer la « mémoire » du maréchal Pétain, l’homme de la collaboration avec un autre génocide.
Les bourreaux des Tutsi se sont largement réfugiés en France et, pendant des années, ils ont cherché à dissuader les associations de rescapés d’oser manifester leur douleur au moment de « l’anniversaire » de cet anéantissement de l’humanité. Cette année encore ils donnaient de la voix, cependant qu’ils craignent le travail inexorable mais trop lent de la justice. Seulement trois d’entre eux ont été condamnés en France, quand plus de 300 responsables du génocide vivent sur notre territoire, à commencer par la veuve du président Habyarimana qui était au cœur de la préparation du massacre de son propre peuple.

Quand les négationnistes pleurent Pierre Adolphe Péan

Un symbole sans doute, le décès à l’issue de ces douloureuses commémorations d’un porte-parole des négationnistes, Pierre Péan. Pour des raisons probablement liées à ses relations, Pierre Adolphe Péan s’était fait le chantre de théories conspirationnistes, – les Tutsi déclenchant leur propre génocide –, ainsi que de propos négationnistes en affirmant que les Tutsi avaient commis un génocide en retour, pire que le premier, qui évidemment justifiait a posteriori les massacres commis. Outres ses théories racistes sur les Tutsi, ignorant au passage qu’ils ne constituent pas une ethnie mais un groupe social, ce grand « journaliste d’investigation » restera dans l’histoire pour avoir dupliqué les arguments des négationnistes de la Shoah 50 ans plus tard.
Plus intéressantes encore, les louanges funèbres de ses débiteurs, tout ceux qui peuvent s’appuyer sur ses théories nauséabondes pour continuer à défendre l’indicible, un génocide.
Heureusement, la honte ne tue pas, Hubert Védrine pourra continuer à être invité à des colloques prestigieux en évitant sa mise en examen pour complicité de génocide, Jacques Lanxade d’affirmer que l’intervention de la France a été un succès malgré le million de victimes et Jean-Claude Lafourcade, le brave commandant de l’opération Turquoise, de regretter que son ami Pierre Péan ne puisse plus l’aider à empêcher les méchants journalistes et les vilains historiens de nous éclairer sur cette épisode catastrophique de notre histoire.
Les négationnistes du génocide des Tutsi pleurent Pierre Péan et s’expriment sans retenue, au moment où nous aurions pu faire la paix avec notre passé en rendant hommage dignement au million de victimes que nous n’avons pas su empêcher.

[Le négationnisme ne se définit pas seulement par la négation d’un crime de génocide mais aussi par le fait de le minorer ou de le banaliser de façon outrancière].

Livraison d’armes à nos alliés au Rwanda, les génocidaires.

Quelques informations et beaucoup d’interrogations.

Le 16 avril 2014, Hubert Védrine déclare devant la commission de la Défense nationale :
« Donc, il est resté des relations d’armement et ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, la France considérant que, pour imposer une solution politique, il fallait bloquer l’offensive militaire. Ça n’a jamais été nié ça. Donc, ce n’est pas la peine de nous le découvrir, de le présenter comme étant une sorte de pratique abominable masquée. C’est dans le cadre de l’engagement encore une fois pour contrer les attaques, ça n’a rien à voir avec le génocide ».

L’ancien secrétaire général de l’Elysée réagit notamment à mon témoignage sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assisté pendant l’opération Turquoise, durant la seconde quinzaine de juillet 1994 alors que s’achève le génocide des Tutsi : un convoi d’environ 10 camions porte-conteneurs quitte la base de Cyangugu, que nous occupons avec la Légion étrangère, pour livrer cette cargaison aux forces génocidaires qui se sont installées dans des camps de réfugiés au Zaïre, de l’autre côté de la frontière que nous contrôlons aussi.
C’est une faute extrêmement lourde si l’on considère que nous agissions sous mandat humanitaire et embargo de l’ONU, et qu’à ce moment-là, nous savions tout de l’implication des forces gouvernementales (FAR, gendarmes et milices) dans le génocide des Tutsi puisque celles-ci ne s’en cachaient même pas et affirmaient vouloir terminer le travail…
Je voudrais apporter quelques précisions sur cette livraison et rappeler les nombreuses interrogations qui l’entourent.


L’armée française ne peut pas livrer ses armes.


En effet, les armées françaises sont équipées par la « délégation générale à l’armement » et ses arsenaux sont strictement surveillés par les services de l’Etat. Si le général Lafourcade (qui commandait l’opération Turquoise) ou même l’amiral Lanxade (chef d’état-major des armées) avait décidé de rééquiper des protagonistes au Rwanda – les forces génocidaires dans le cas présent –, ils n’avaient pas le pouvoir de livrer des armes de l’armée française ni d’acheter directement des stocks d’armes du type de celles utilisées localement (kalachnikov et fusils d’assaut R4 en l’occurrence).
Certes, les militaires de l’opération Turquoise disposaient d’un stock des armes confisquées dans la « zone humanitaire sûre » (ZHS) – des milliers d’armes – même s’ils étaient loin d’avoir désarmé tous ceux qui passaient dans cette ZHS. Mais ce serait mal connaître l’organisation et la discipline militaire d’imaginer que livrer des armes confisquées puisse relever d’une initiative locale. Il aurait fallu « l’autorisation de l’armée », concrètement l’accord du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, pour une décision aussi sensible.


Une livraison d’armes


C’est bien ce à quoi j’ai assisté. Car s’il s’était agi de rendre les armes confisquées dans la zone de Cyangugu, trois camions auraient amplement suffi et j’aurais remarqué la disparition du stock qui était sous surveillance de la prévôté militaire (gendarmes en opération) sur la base même de Cyangugu.
J’insiste donc sur le fait que mon témoignage concerne une véritable livraison d’armes, c’est à dire un stock d’armes acheminé volontairement.
Ces armes, achetées à l’étranger et transportées par avion, ont fait l’objet de transactions que l’armée française ne pouvait pas mener. Il fallait l’intervention de grands services de l’Etat, comme la DGSE, et surtout le visa de l’Elysée pour mener une telle opération d’acquisition et d’acheminement d’armes à des belligérants. C’est le rôle du secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine à cette époque, de s’assurer que les décisions de l’Elysée (son président ou un conseiller non contestable) soient réalisées. Donc c’est sans doute lui qui a visé les « consignes » d’autoriser l’ambassade rwandaise en France à violer l’embargo sur les armes, autoriser aussi une banque comme la BNP à enfreindre la législation en assurant le paiement de cette transaction et, enfin, autoriser des intermédiaires à contracter auprès de marchands d’armes internationaux. L’armée française ne pouvait jouer aucun rôle dans cette partie, en dehors des conseils prodigués aux décideurs de l’Elysée par le général Quesnot, chef d’état-major particulier du président.


Le rôle de l’armée française.


Le problème des armes pour le Rwanda n’est pas que ce soit cher ou difficile à trouver, mais qu’il faut les transporter et les livrer sur un théâtre de guerre. Ces armes ne pouvaient être acheminées que par avion et ne pouvaient donc être débarquées pendant l’opération Turquoise que sur l’aéroport de Goma au Zaïre. Or Goma était la « base opérationnelle avancée » de l’armée française pendant cette intervention. Autrement dit, aucun avion, et a fortiori aucune cargaison, ne pouvait être débarqués sur la base de Goma sans l’accord de l’armée française, et donc sans l’autorisation de l’amiral Lanxade, seul responsable opérationnel comme il aime le rappeler. Par ailleurs, des témoignages précis, notamment celui de Walfroy Dauchy, montrent que certains « transitaires » étaient installés à demeure sur la base militaire française, puisqu’ils assuraient aussi le fret de l’opération Turquoise…
C’est ainsi que la société SPAIROPS, qui avait pour représentant Guillaume Victor-Thomas, assurait une partie du fret de l’opération militaire française. Et, parfois dans les mêmes avions, cette société faisait débarquer sur la base de Goma des caisses d’armes et de munitions à destination des forces que Paris avait choisi de continuer à soutenir, bien qu’elles soient en train de commettre un génocide.
L’implication de l’armée française continue ensuite dans le cas dont j’ai témoigné, puisqu’elle a dû assurer le transport par ses propres camions porte-conteneurs pour livrer cette cargaison à « bon port », en l’occurrence dans les camps de réfugiés au Zaïre qui deviendront ainsi des bases militaires arrières des forces génocidaires et qui leur permettront de continuer leur combat pendant des années.
Il est évident, mais je prends la précaution de l’écrire, que le chef d’état-major des armées n’aurait jamais pris une telle initiative, compromettant les militaires français dont je fais partie, sans l’autorisation du chef des armées – le président Mitterrand pour ces événements – et que cette décision devait être dûment confirmée, validée et suivie par Hubert Védrine, en tant que secrétaire général de l’Elysée.
Cela explique peut-être qu’Hubert Védrine reconnaît explicitement ces livraisons d’armes aux génocidaires, tout en affirmant qu’elles n’avaient pas de lien avec le génocide afin de protéger sa responsabilité.

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018.

[2º quinzaine de juillet, le génocide est « terminé »]

« Le lieutenant-colonel Lemoine, l’adjoint de Garoh, m’intercepte et me demande de l’aider : les journalistes ne devaient pas rester au-delà de 15 h mais leur programme a été prolongé sans son avis. Ils attendent un brief alors « qu’un convoi de camions doit quitter la base pour transporter des armes vers le Zaïre ». Je ne comprends pas de quoi il parle, mais Lemoine me propulse devant les journalistes sans me laisser le temps de poser plus de questions.
[…]
Je sens que Garoh hésite et cherche ses mots,
– Ces armes sont livrées aux FAR qui sont réfugiées au Zaïre, cela fait partie des gestes d’apaisement que nous avons acceptés pour calmer leur frustration et éviter aussi qu’ils ne se retournent contre nous.
Je suis sidéré.
– Attendez, on les désarme et ensuite on va leur livrer des armes, dans des camps de réfugiés, alors que ce sont des unités en déroute, sans doute liées aux milices et, pire encore, au ravage de ce pays ?
[…]
Je trouve le raisonnement court-termiste et indéfendable : comment avaler qu’en livrant des armes à ces militaires, nous améliorons notre propre sécurité ? Je leur rappelle que nous n’avons plus vraiment de doutes sur l’implication des FAR dans les massacres de grande ampleur qu’aucun d’entre nous ne nomme encore génocide. Mais Garoh stoppe là le débat, même s’il semble troublé aussi par cette situation. »

Rwanda : du fait d’une poignée de décideurs, la France peut être accusée de complicité de génocide

25 ans après les faits, nous – Français – ne connaissons toujours pas la réalité de l’implication de notre pays dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Il serait temps de sortir du déni car c’est le dernier génocide du XX° siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Mais ce n’est malheureusement pas ce que nous avons fait.

Nous n’avons jamais cessé de livrer des armes aux génocidaires

Nous avons livré des armes aux génocidaires, avant le génocide, pendant et même après. Ce sont aujourd’hui des faits documentés, ils ont même été reconnus par Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Elysée sans qui aucune décision du président Mitterrand ne pouvait être appliquée et pilotée. Son audition devant la commission de la Défense nationale en avril 2014 se passe de commentaires : la France a livré des armes aux génocidaires, mais c’était selon lui « sans rapport avec le génocide »…
Pendant l’opération Turquoise – l’intervention militaire « humanitaire » de la France –, ces livraisons ont été effectuées via l’aéroport de Goma au Zaïre, qui était alors la base opérationnelle avancée de notre opération et donc totalement sous contrôle de l’armée française. Aucune arme n’aurait pu être débarquée sans l’autorisation du chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, car jamais mes compagnons d’armes ne l’auraient acceptée sans son accord. Et des livraisons d’armes aux forces gouvernementales qui commettaient le génocide n’ont jamais cessé, notamment par les avions de la société SPAIROPS.

Les archives de cette opération « humanitaire » sont bouclées

Sur la question clef de l’ouverture des archives de ces opérations, présentées comme « humanitaires », ces décideurs français n’hésitent pas à affirmer qu’ils sont favorables à leur ouverture, d’une main, tout en les bouclant depuis 25 ans avec l’autre main. C’est une de leur caractéristique que d’afficher le contraire de ce qu’ils font en réalité, comme avait d’ailleurs procédé le président François Hollande, probablement sur leurs conseils avisés, en annonçant l’ouverture des archives en 2015 et en se gardant bien de le faire. Ces mêmes responsables s’assurent régulièrement, auprès de l’Institut François Mitterrand comme du ministère de la Défense, qu’aucune initiative ne sera prise en la matière, surtout que nous ne puissions pas savoir ce qui a été fait en réalité « au nom de la France », en notre nom.
Le Rwanda est sans doute un désastre français, le Tchernobyl de nos interventions extérieures. Et lorsque l’amiral Lanxade annonce à Sciences Po Paris le 20 mars qu’une « commission est mise en place sur le Rwanda et là on verra que jamais de telles instructions n’ont été données… », il faut s’attendre au pire. Nous attendions une commission d’historiens et de chercheurs avec un accès réel à toutes nos archives, il nous faut maintenant craindre que le président de la République n’ait pas le courage d’aller au-delà d’un débat tronqué, d’un placard à balais dirigé par un haut fonctionnaire sans autonomie, débarrassé de tout contradicteur et limité à un accès aux archives fléchées par ceux-là même qui sont mis en cause.

Les décideurs de ce fiasco essayent encore d’inverser les responsabilités

Mais pire encore, non contents de s’être trompés, ces décideurs français cherchent de plus à inverser les responsabilités. Ils ont été parfaitement informés par la DGSE que les extrémistes hutu avaient assassiné le président Habyarimana en avril 1994 pour s’emparer du pouvoir, qui allait leur échapper, et mettre à exécution leur solution finale. Le rapport balistique demandé par la justice française en 2012 a confirmé techniquement l’analyse de la DGSE. Alors pourquoi ces responsables français continuent aujourd’hui encore à affirmer que le FPR aurait abattu l’avion du président rwandais, pourquoi continuent-ils à insinuer que « des Tutsi auraient provoqué le génocide des Tutsi » ?
Pourtant il n’y a pas d’alternative à la réalité. Le génocide des Tutsi n’a pas été un mouvement de vengeance spontané et incontrôlé d’une foule de sauvages, bien au contraire le génocide des Tutsi était une entreprise sophistiquée et machiavélique menée par une organisation implacable, préparée et financée depuis plusieurs années. Ce génocide a « conduit » chaque jour plus de 10.000 personnes à la mort, pendant 100 jours, 15 fois Oradour sur Glane pendant 3 mois et 10 jours. Alors pourquoi nos décideurs inversent-ils les responsabilités, pourquoi transforment-ils les bourreaux en victimes ?

Du fait de leurs décisions et de leur comportement, le président François Mitterrand, son secrétaire général Hubert Védrine comme l’amiral Lanxade son chef d’état-major des armées, nous ont mis dans une situation inacceptable : la France peut être accusée de complicité de génocide.
Et ce n’est pas en nous enfermant dans le déni qu’ils échapperont à leurs responsabilités, car c’est un déni de démocratie, un déni de la réalité et un déni de la vie.

[cet article reprend la conclusion du débat organisé à Sciences Po le 20 mars 2019 face à l’amiral Lanxade.
Il a été publié par Le Monde du 6 avril 2019, sous le titre Guillaume Ancel : « Le Rwanda est sans doute un désastre français »
Il complète l’article précédent, le génocide que nous aurions dû empêcher]

Rwanda, le génocide contre les Tutsi, le génocide que nous aurions dû empêcher

Depuis plusieurs années, je questionne le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Je ne devrais pas dire la France, mais plutôt une poignée de décideurs français, qui ont sans doute voulu soutenir un régime pour maintenir ce pays dans leur zone d’influence.
C’est l’histoire d’un Déni, un déni de démocratie, un déni de la vérité, un déni de la vie.

La France entre secrètement en guerre contre le Front patriotique rwandais (FPR), qu’elle assimile aux Tutsi

Cette histoire commence en 1990.
L’Etat français est entré secrètement en guerre au Rwanda, en l’absence de tout débat démocratique. Nos soldats sont allés soutenir un régime qui présentait tous les signes d’une volonté génocidaire, c’est à dire la destruction d’un groupe social, les Tutsi.
Et nous ne nous sommes pas contentés de former leur armée, exclusivement composée de Hutu, et de leur livrer massivement des armes. Nous nous sommes aussi battus à leurs côtés contre leurs ennemis du FPR que nous assimilions aux Tutsi, en nous inscrivant de fait dans leur idéologie génocidaire.
Mes camarades artilleurs ont ainsi stoppé plusieurs offensives du FPR, faisant des centaines de morts dans des combats qui n’étaient pas les nôtres et qui sont occultés aujourd’hui encore par l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées à cette époque, quand bien même le général Didier Tauzin décrit ces combats avec un enthousiasme inquiétant.

Canon d’artillerie 105 HM2, servi au Togo

Lorsque nos « amis » rwandais du régime Habyarimana nous parlaient de leur volonté de liquider les Tutsi, lorsqu’ils nous parlaient de leur « solution finale », nous détournions le regard. Nous avons même envoyé un officier de gendarmerie pour les aider à mieux organiser le fichage de leurs ennemis de l’intérieur.
Nous avons mis à l’écart toute critique, comme celles du général Jean Varret qui dirigeait alors la « coopération militaire ». C’est une absence totale de débat qui prévalait dans cette politique décidée exclusivement par l’Elysée et qui nous impliquait de plus en plus aveuglément face à la préparation et à l’organisation du génocide.
Est-ce notre arrogance qui nous a laissé penser que nous contrôlions la situation, alors que nous n’avons jamais cessé d’être manipulés par les extrémistes hutu, qui peut-être fascinaient certains d’entre nous ?
1993, le président Habyarimana accepte de signer des accords de paix et de partage du pouvoir avec le FPR, alors que Paris était plus que mitigé, certains à l’Elysée se désespérant de donner trop de pouvoir à ceux qu’ils appelaient les « khmers noirs ». L’un des conseillers du président disait même : « Arusha, c’est Munich ». Le soutien à ces accords de paix est l’un des principaux arguments des décideurs de l’époque mais ils ont oublié leurs réticences, ils ont oublié qu’ils ont continué à livrer massivement des armes au régime Habyarimana, ils ont oublié la suite des événements…

Un génocide perpétré par des extrémistes qui n’ont jamais perdu le soutien de Paris

6 avril 1994, le président Habyarimana rentre de Tanzanie où il a accepté les modalités de partage du pouvoir avec le FPR. Son avion va se poser sur l’aéroport de Kigali, la capitale du Rwanda. Il est abattu par un tir double de missiles. Cet assassinat du président Habyarimana n’est pas le « déclencheur » du génocide, c’est la première étape d’un coup d’Etat mené par des extrémistes hutu qui s’emparent du pouvoir pour mener « leur » génocide, qu’ils préparent et financent depuis plusieurs années.
Malgré la disparition des boîtes noires de l’avion, le rapport balistique demandé par la justice française a permis d’établir en 2012 que les missiles, des SAM16, avaient été tirés par 3/4 avant, du camp militaire de Kanombe, le camp des unités d’élite de l’armée rwandaise, formées par la France encore à cette date. Ce camp de Kanombe avait été commandé par le colonel Bagosora, un des cerveaux du génocide.


J’ai rarement lu un rapport balistique aussi clair. Et je l’affirme avec d’autant plus de force que l’expérimentation de ces missiles portables a été mon premier métier. Il n’y a plus de doutes aujourd’hui sur l’origine des tirs et sur les organisateurs de l’attentat : ce sont des extrémistes hutu, comme l’avait analysé la DGSE dès le départ. On peut dès lors s’interroger sur les manipulations – disparition de la boîte noire et diffusion de fausses informations – qui ont pollué l’enquête judiciaire et les esprits jusqu’à maintenant.
Le 7 avril 1994, les extrémistes hutu assassinent la Première ministre, une démocrate, et massacrent mes camarades belges qui ont essayé de la défendre. Ils se débarrassent de tous ceux qui pourraient faire obstacle à leur prise du pouvoir.
François de Grossouvre, conseiller Afrique du président Mitterrand, se suicide à l’Elysée pour des raisons qui n’ont jamais été élucidées.
Le 8 avril, les pires extrémistes hutu constituent un « gouvernement intérimaire », le GIR, dans les locaux de l’ambassade de France. Ce gouvernement va faire voler en éclats les accords d’Arusha et conduire le génocide, préparé pendant des années sous notre nez : pendant 100 jours, ils vont massacrer un million de personnes, adultes, enfants et vieillards, d’une manière systématique et implacable, à raison de 10 000 morts par jour, 15 fois Oradour-sur-Glane tous les jours, pendant trois mois et 10 jours.

Et pourtant, ces génocidaires ne perdront jamais le soutien de Paris.
Les émissaires du GIR sont reçus à l’Elysée fin avril, en plein génocide, et des armes leurs sont livrées régulièrement.
Le 10 juin 1994, la France organise les 50èmes commémorations d’Oradour-sur-Glane. « Plus jamais ça » répétera le président Mitterrand dans un discours émouvant. « Plus jamais ça » alors que « ça » est justement en train de se commettre, sous nos yeux.
Le gouvernement génocidaire rwandais ne sera jamais condamné publiquement par l’Etat français. L’Elysée interviendra même pour qu’il ne soit pas arrêté par l’armée française quand il se réfugiera dans la zone Turquoise.

L’opération Turquoise, ultime tentative de conserver le contrôle ?

Le 22 juin 1994, au 75ème jour du génocide et alors que les forces gouvernementales perdent pied face au FPR – il est vrai que les forces gouvernementales dépensent plus d’énergie à massacrer les civils tutsi qu’à se battre contre les soldats du FPR –, la France déclenche l’opération Turquoise pour « stopper les massacres au Rwanda », sous mandat humanitaire de l’ONU.
Curieuse concordance de temps, alors que la France est gouvernée par ce curieux régime de cohabitation, Mitterrand-Balladur, où le partage des responsabilités est des plus équivoques entre les deux principaux partis français. Mais je vais laisser de côté ce débat politique pour rappeler simplement ce qui s’est passé sur le terrain des opérations, loin des salons feutrés de l’Elysée et de ses stratèges glacés.


Je participe à l’opération Turquoise comme officier d’artillerie, intégré dans une unité de combat de la Légion étrangère. Nous partons avec les meilleures unités de combat de l’armée française. Et nous débarquons aux côtés des génocidaires. La neutralité est massacrée d’emblée. L’ennemi, c’est le FPR. Imaginez si, 40 ans plus tôt, le Corps expéditionnaire français avait débarqué en 1944 du côté des Nazis…
D’abord nous essayons de remettre au pouvoir le gouvernement génocidaire. Nous avons reçu l’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali, pour aller défendre ce gouvernement que nous soutenions, alors que la DGSE avait informé nos décideurs que celui-ci organisait les massacres de grande ampleur et qu’il fallait le condamner publiquement pour ne pas être un jour accusés de complicité…
Cette mission n’a pas été effectuée, elle a été remplacée le 30 juin 1994 par l’ordre de stopper par la force les ennemis des génocidaires, le FPR. Je suis chargé de guider les bombardements de nos chasseurs, aux premières lueurs du 1er juillet.
Nous sommes arrêtés à la dernière minute, par l’Elysée, sans doute à cause du drame de Bisesero.

Avion de chasse Jaguar en Afrique

L’affaire de Bisesero est emblématique de la duplicité de la politique française mais elle est aussi la démonstration du génocide par les forces gouvernementales.
Trois jours plus tôt, le 27 juin, mes camarades des forces spéciales patrouillent dans ces collines à l’ouest du Rwanda. Ils cherchent l’avant-garde du FPR. Malheureusement, ce ne sont pas les redoutables soldats du FPR qu’ils trouvent, mais des morts-vivants, des survivants des massacres perpétrés chaque jour par les forces gouvernementales, soldats de l’armée, gendarmes et milices qui sont si proches qu’on les confondrait.
Mes camarades promettent de revenir pour secourir ces rescapés, mais, de retour à leur base, ils reçoivent l’ordre de ne pas y retourner car ce n’est pas leur mission. Nous sommes venus pour stopper le FPR.
Mes compagnons d’armes sont ulcérés par cette situation indigne, alors ils décident trois jours après, le 30 juin, de désobéir sans le dire. Ils décident de « se perdre » pour retrouver ces rescapés et ils se font accompagner de suffisamment de journalistes pour que la situation ne puisse plus être cachée. Entre-temps, les deux-tiers des survivants de Bisesero ont été massacrés par les forces gouvernementales que nous continuions à soutenir de fait par notre présence même.
J’imagine sans peine combien il a dû être difficile pour l’Elysée d’expliquer Bisesero aux médias internationaux, ce que nous faisions dans cette mission « humanitaire ». Et c’est sans doute pour cela que ces décideurs ont renoncé à nous envoyer nous battre contre les seuls ennemis des génocidaires, les soldats du FPR.

Une mission humanitaire, d’une main…

À partir du 1er juillet 1994, nous allons effectivement accomplir une mission humanitaire, d’une main. Avec la compagnie de Légion étrangère dans laquelle je suis intégré, nous allons protéger le camp de réfugiés de Nyarushishi qui compte près de 10 000 rescapés. Nous allons aussi mener des missions de sauvetage de personnes menacées… dans la zone humanitaire sûre, car cette « ZHS » protégée par l’armée française n’est « sûre » que pour les forces génocidaires.

Opération d’extraction de la famille Correa

De l’autre main en effet, nous continuons à soutenir les génocidaires. D’abord nous protégeons leur fuite grâce à la ZHS : ils peuvent se replier avec armes et bagages ainsi que les réserves pillées à Kigali. Ils emmènent même la radio Mille Collines, leur média de la mort, que nous laissons traverser la zone Turquoise sans craindre le FPR.

Nous permettons aussi au gouvernement génocidaire de provoquer l’exode de leur population, un drame humanitaire qui fera quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Ce gouvernement est d’ailleurs exfiltré de la zone Turquoise, où l’Elysée intervient pour nous empêcher de les neutraliser. Les responsables du génocide sont escortés poliment par l’armée française jusqu’à la frontière zaïroise (future République démocratique du Congo) pour aller s’installer dans des camps de réfugiés de l’autre côté de la frontière et continuer leur « résistance ».


Nous aurions pu nous arrêter là, mais nous avons fait pire encore : nous leurs avons livré des armes. J’ai assisté, sur la base militaire française de Cyangugu, à une de ces livraisons d’armes qui étaient transportées par nos propres camions au « profit » des génocidaires. Nous avons ainsi transformé les camps de réfugiés au Zaïre en bases militaires, alors même que nous étions sous embargo de l’ONU et mandat humanitaire. Nous avons continué à leur livrer des armes quand bien même nous savions tout de leur rôle génocidaire à ce moment-là. Car ceux-ci le racontaient, ils s’en vantaient même…
Certes, nous n’avons jamais participé au génocide. Mais ce que nous avons fait s’appelle en français soutenir des génocidaires. Voilà en quoi a consisté aussi l’opération Turquoise.

Sarajevo, le goût amer de la récidive

Je suis effaré par ce que nous avons fait, mais j’ai peu de temps pour élaborer sur le sujet car nous récidivons avec Sarajevo. Nous partons avec une autre unité de Légion étrangère pour protéger d’une main la capitale bosniaque, tandis que de l’autre nous devons appliquer strictement l’ordre de ne pas s’en prendre aux agresseurs, parce qu’ils sont nos « amis serbes ». Nous assistons impuissants au martyr de Sarajevo. Le seul endroit où nous avons reçu l’ordre de « riposter sans tirer » et, bien pire, de « laisser tuer des légionnaires plutôt que de s’en prendre aux Serbes ».

TACP en guidage, Sarajevo 1995.

Mes camarades vont cependant désobéir pour reprendre le pont de la Verbanja et nous cacher derrière ce micro-événement qui masquera notre inaction contre les Serbes. Une politique qui va nous mener tout droit aux massacres de Srebrenica, auxquels nous allons assister, paralysés par une politique indigne consistant à protéger nos « amis », même quand ils deviennent des agresseurs, des tortionnaires et des massacreurs.
Un légionnaire, qui était avec moi au Rwanda, me demande combien de fois nous allons laisser se répéter cette même histoire…

25 ans de questionnements

Quel rôle a joué la France dans le génocide des Tutsi ?
Je m’interroge, je ne comprends pas ce que nous sommes venus faire sous un couvert humanitaire. Je ne comprends pas quel rôle nous avons joué dans ce génocide, le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.
Et je suis indigné quand je réalise que nous avons soutenu ces génocidaires, avant, pendant et même après le drame.
Je m’interroge au sein de l’armée, qui n’a jamais interdit un débat interne, mais qui en aucun ne peut être public. Rien ne doit être écrit, ni exporté en dehors de la « grande muette ».

la culture du silence

1998, Patrick de Saint-Exupéry publie une série d’articles dans Le Figaro. En réaction, une Mission d’information parlementaire (MIP) est constituée. Elle est présidée par Paul Quilès et doit faire la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Je demande à être auditionné par cette Mission, mais je suis immédiatement rappelé à l’ordre par le cabinet du ministre de la Défense qui me dépêche une conseillère. Elle est très claire, je suis sous « obligation de réserve » et c’est le ministre qui décide seul de qui pourra témoigner devant la MIP et même de ce qui pourra y être dit. Curieuse conception de la démocratie cependant je m’y plie, je crois aussi que je suis déjà méfiant quant au rôle réel de la MIP…
Je continue à parler du Rwanda, dans des cercles privés pour des discussions vite écourtées.

2005, je quitte l’armée, comme lieutenant-colonel. Je n’ai aucun contentieux avec l’institution militaire qui m’a toujours très bien traité, mais je veux rentrer dans le monde des entreprises.
Cependant j’ai ce sujet en moi, au fond de ma poche et sans doute pas très loin du cœur. Alors qu’en faire ? Je rencontre à deux reprises deux grands reporters d’un très grand journal français. Je leur raconte mon témoignage, mais les deux me font la même réponse troublante : tout cela est connu, et ne présente plus guère d’intérêt…
Je suis désolé de ne pas avoir témoigné à temps et je me contente d’écrire partiellement ces souvenirs dans un petit roman, Vent sombre sur le lac Kivu, que je publie sans intention particulière puisque tout cela est réputé être connu. Mais cette « fiction » n’échappe pas à un ami qui est secrétaire général de la fondation Jean Jaurès, le think tank du Parti socialiste. Il m’invite à un colloque début 2014, qui prépare en réalité les vingtièmes commémorations du génocide.

Opération Turquoise au Rwanda, 1994

La séance est présidée, de fait, par Paul Quilès, l’ancien président de la Mission d’information parlementaire de 1998, la MIP.
Avec une naïveté déconcertante, je raconte mon témoignage, comment nous sommes intervenus du côté des génocidaires pour les remettre au pouvoir, comment nous avons ensuite protégé leur fuite avant de les réarmer dans des camps de réfugiés, alors que nous étions sous mandat humanitaire…
Aux quarante mâchoires qui se décrochent autour de la table, je comprends brusquement que mon témoignage n’est pas si connu. Et qu’il pose problème, en particulier quand Paul Quilès m’enjoint, avec une nervosité certaine, de ne pas témoigner publiquement « pour ne pas troubler l’image qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda ».
Je décide alors de témoigner. Paul Quilès ignore sans doute que la première qualité d’un officier est de savoir dire non.

Je commence par France Culture. Mon témoignage fait mal, je suis un ancien officier supérieur de l’armée de terre, breveté de l’école de guerre et maintenant cadre dirigeant dans de grandes entreprises, je n’ai pas encore de fêlure au crâne.
Bien pire, je témoigne de ce que j’ai fait en opération, et ce morceau de réalité est définitivement incompatible avec la version officielle qui est une fable.
Les réactions sont immédiates, la plus intéressante est sans doute celle d’Hubert Védrine, l’ancien secrétaire général de l’Elysée. Il se précipite devant la commission de la Défense nationale, en avril 2014, pour leur asséner deux points importants :
« Le capitaine Ancel [je suis pourtant lieutenant-colonel] a été démenti par ses chefs ». La vérité est une question de hiérarchie dans son esprit, nous voilà rassurés…
Et puis, à un député qui ose le questionner sur la livraison d’armes à laquelle j’ai assistée, Hubert Védrine s’emporte, « ce n’est pas la peine de découvrir sur un ton outragé qu’il y a eu des livraisons qui se sont poursuivies. C’est la suite de l’engagement d’avant, […] ça n’a rien à voir avec le génocide ».
Voilà, la France a livré des armes au génocidaires, avant, pendant et même après le génocide, mais dans l’esprit de l’ancien secrétaire général de l’Elysée, ça n’a pas de rapport avec le génocide…


Alors je continue à témoigner, une centaine de fois pour être sûr d’être bien entendu, quand je reçois un message très clair d’un grand service de l’Etat : « ce serait dommage, lorsque tu seras moins présent dans les médias, que tu te fasses écraser sur un passage piéton ».
J’ai d’abord pensé ne plus traverser la rue, mais c’est un peu compliqué. J’ai compris que j’avais aussi la possibilité d’écrire intégralement mon témoignage. Je publie en mars 2018 Rwanda, la fin du silence aux Belles Lettres, avec l’aide de Stéphane Audoin-Rouzeau, un grand professeur d’histoire des conflits contemporains. J’en recommande la lecture à tous ceux qui veulent juger par eux-mêmes.


J’ai publié mon témoignage intégral pour que ma mémoire ne puisse pas être effacée. Je l’ai écrit pour que le silence, des militaires comme des décideurs, ne se transforme pas en amnésie.

Une question de démocratie, de dignité et de décence

Je voudrais conclure ce récit par les raisons pour lesquelles je témoigne, trois sont essentielles.
Un sujet de démocratie d’abord, ou plutôt d’exigence démocratique à une époque où se multiplient les pressions sécuritaires pour réduire nos libertés et notre propre capacité de jugement. Nous avons le droit, nous avons le devoir de savoir. Cela pose la question de l’ouverture des archives de cette brillante opération « humanitaire », condition essentielle à la connaissance de la réalité. Car c’est à nous, citoyens français, qu’il appartient de juger de ce qui a été fait « au nom de la France ». Or, depuis 25 ans, ces archives sont soigneusement bouclées par des décideurs qui osent affirmer dans le même temps qu’il ne s’est rien passé, « qu’il n’y a rien dans ces archives »…
La deuxième raison est une question de dignité. Le métier militaire est difficile mais je l’ai aimé et j’ai apprécié plus encore le professionnalisme de mes compagnons d’armes. Alors je veux savoir pourquoi nous avons été compromis dans cette opération qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi et qui ne doit surtout jamais se reproduire. Lorsque j’entends le témoignage du coordinateur de la Croix-Rouge sur les livraisons d’armes via l’aéroport de Goma, qui était notre base opérationnelle, je ne peux imaginer que cela ait pu se dérouler sans l’accord du chef d’état-major des armées et sans une décision de l’Elysée.
Il s’agit enfin d’une question de Décence. En reconnaissant la vérité, nous pourrions honorer décemment la mémoire du million de victimes que nous n’avons pas su éviter, dans le dernier génocide du XXème siècle, celui que ma génération aurait dû empêcher.

[Ce texte a été prononcé en grande partie lors du débat organisé par Sc Po Parisle 20 mars 2019
Le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, l’histoire d’un déni,
Introduction par Jacques Semelin et Laurent Larcher
Amiral Lanxade à 33’ et 1h04
Guillaume Ancel, à 49’ et 1h12 (conclusion)
Questions des étudiants à 1h20]

VERBATIM sur « Rwanda, la fin du silence »


Rwanda, la fin du silence a suscité de nombreuses réactions, j’en publie quelques-unes en priant leurs auteurs de m’excuser d’avoir raccourci ainsi la richesse de leurs critiques :

Claude, moine cistercien, il était à Kigali au moment du déclenchement du génocide. Il écrit de Notre Dame des Neiges, en Ardèche.
« je vous dois un grand merci pour votre témoignage courageux, mais bien nécessaire pour crever le nuage de mensonges. »

Clotilde, étudiante
« C’est, pour moi et pour ma génération, ainsi que celles qui arrivent et celles qui existent depuis 25 ans, quelque chose d’essentiel. Nous avons besoin de savoir ce qui s’est passé, et pas seulement au Rwanda. J’espère sincèrement que la situation va évoluer rapidement. »

Franca, rescapée
« Merci de vous battre pour la vérité, notre vérité…
Bientôt 25 ans que le génocide des Tutsis a chamboulé la vie de tous rwandais ou ceux qui l’ont vu. J’avais presque 10 ans.
Chaque 7 avril, je redeviens cette petite fille pendant 3 mois. Après, je me redonne le droit de revivre normalement. Heureusement, que des gens comme vous sont là pour nous éclairer, nous aider à travailler sur notre mémoire collective qui flanche et la responsabilité de notre état. »

Joseph, ancien compagnon d’armes du 1º Spahi
« Je sais que tes écrits sont controversés, c’est la preuve que la vérité n’est pas bonne à dire.
Nous avons été engagés, dans ces conflits, avec des responsabilités différentes, mais nous avons la même perception des évènements. »

Madeleine, rescapée et journaliste
«  Je dois t’avouer que j’avais une certaine appréhension en l’ouvrant. Ces dernières années j’ai eu du mal à lire tout ce qui concerne le génocide et le rôle de la France. Ca réveille en moi un sentiment de tristesse, d’impuissance et de révolte stérile.
J’ai été agréablement piégée par ton écriture. Par moments, mon esprit s’égarait et j’avais l’impression de lire un récit d’aventure humaine ou plutôt inhumaine et non celui de l’extermination des miens et de la trahison de mon deuxième pays. Je voudrais tout simplement te dire « Merci ». »

Malick, officier saint cyrien, Côte d’Ivoire
« Avoir votre témoignage sur les cas de conscience que peuvent nous poser notre engagement dans l’armée est une chance incroyable pour le jeune officier que je suis.
Je vous envoie tous mes encouragements dans votre combat pour la vérité. Il est rare d’avoir l’audace, d’avoir un esprit critique dans l’armée et surtout dans la communauté de Saint Cyr. »

Nathalie, avocate
« J’ai beaucoup aimé aussi la description des légionnaires, dont on peut percevoir la droiture, la bravoure, l’esprit de corps. Un monde que je ne connais pas. J’ai lu ce matin une lettre ouverte d’un General de Saint Cyr. Je n’ai pas reconnu ton livre dans la critique qui est portée et je trouve que la façon dont on essaie de te blesser sonne faux. Pour ma part, je me félicite que tu n’aies pas écrit ce livre plus tôt. Collectivement, nous n’étions pas prêts à lire et entendre ton message. Alors, Merci d’avoir attendu, quelle qu’en soit la cause. J’espère que ta contribution permettra qu’on nous rende compte, vraiment de ce qui est accompli ou pas en notre nom. »

Roland, cheminot en chef
« Ton analyse politique sur les similitudes Turquoise / siège de Sarajevo me parait tout à fait pertinente .
Peut être le temps est il venu pour que la vérité apparaisse, grâce à la génération de dirigeants plus jeunes qui privilégieront l’intérêt du retour d’expérience, source de progrès, par rapport au confort de ceux qui ont décidé sans assumer en 1994. »

Thibaut, culture britannique
« Votre démarche est indispensable, et je pense en comprendre les (nombreuses) raisons. La France n’est pas un pays qui aime beaucoup l’autocritique et le pouvoir/société y est bien trop centralisé/ enfermé dans une bulle…
Etant résidant britannique depuis 15 ans, les retours d’expérience y sont beaucoup plus courants (dans le civil aussi), la « caste politique  » y est beaucoup moins protégée qu’en France, mais une carrière politique / militaire y est pour la grande majorité beaucoup plus courte… »

Thierry, conseil au Canada
« Au delà du fait que tu as une façon d’écrire intimiste et… presque comme si un ami de longue date te racontait une histoire d’une justesse incroyable, je ne peux qu’admirer le courage de ton geste. J’ose également mesurer le poids de ce que tu assumes dans ta démarche et le coût de ton intégrité. Je te remercie pour ce que tu fais, car plus globalement tu évoques, sans complaisance et sans jugement, des rouages qui sont en partie cause-racine du déclin de notre civilisation, tout en laissant au lecteur son libre arbitre… »

Valérie, accompagnatrice
J’ai lu ton livre et il m’a laissé une très vive émotion. […]
Bravo pour ta démarche que je salue.
Tu connais sûrement les paroles de la chanson de Julien Clerc qui me
reviennent inconsciemment ….même s’il ne s’agit que d’une chanson :
« À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés
Comme une langue ancienne
Qu’on voudrait massacrer
Je veux être utile
À vivre et à rêver

J’ai reçu aussi cette critique, très sévère, que je laisse à la responsabilité de son auteur
Michel, ex agent secret ?
« J’ai vu tes interventions TV. Sans grand talent. Tu paraissais. Vieux. Triste. Revanchard. Vendeur de livres. Pas très au point au demeurant. Tu n’as jamais participé à la fête politique dont tu te targues. Je t’expliquerai un jour. On était deux du Service Action. Avant ton aventure programmée. Qui nous fait rire. […] Mais stp arrête. Ridicule. »

Je n’ai pas répertorié les insultes et les menaces, elles étaient trop nombreuses et vraiment mal écrites, à l’exception de celles de Jacques Hogard dont j’ai conservé ce florilège :
« mythomane, mégalomane, fabulateur […] animé d’une envie déclarée de nuire, de revanche, un subalterne en rupture de ban […] manipulé par des milieux bobos, de bobos de gauche, mondialistes, un peu antimilitaristes […] un esprit confus, gravement confus […] animé par la malhonnêteté et la méchanceté, un adepte des poisons intellectuels français : la repentance et le mensonge, et enfin un porteurs de valises du FPR, très marqués par les influences mondialiste, gauchiste, anti militariste […] un officier raté et un traître. »

Tout le monde n’est pas obligé de partager sa conception de la démocratie, de l’honneur militaire et du respect des anciens compagnons d’armes.