L’honneur d’un militaire réside dans son humanité, bien plus que dans sa discipline

Ce récit sur le Cambodge, « Un casque bleu chez les khmers rouges », est d’abord une illustration de la complexité de ces missions de rétablissement de la paix.

Cela sonne comme une évidence, mais déclencher une guerre est sans commune mesure avec ses conséquences, en particulier la difficulté de restaurer la paix qui est sans doute notre bien le plus précieux, tellement précieux que nous finissons par l’oublier.


La guerre est un abîme

Je suis choqué lorsque j’entends dans notre société des hommes, et parfois malheureusement des femmes, « prôner la guerre », attiser la peur et la haine de l’autre, tenter de nous monter les uns contre « les autres », nous conduisant tout droit à la violence et au conflit armé.

Je ne connais pourtant rien de plus dévastateur, et cette expérience au Cambodge, dans un pays autrefois reconnu pour sa douceur de vivre, était impressionnante. Il est stupéfiant en effet d’observer les ruines d’une société ravagée par la sauvagerie des hommes.
Les massacres de masse organisés par les khmers rouges au milieu des années 1970 en furent le point d’orgue, sans doute l’épisode le plus meurtrier et le plus connu.

Mais il fut précédé par une campagne massive de bombardements aveugles par l’aviation américaine qui déversa plus de bombes sur le Cambodge que tous les bombardements en Europe durant la deuxième guerre mondiale, et cela pour ne pas avoir à envoyer de troupes au sol tandis qu’ils se sentaient déjà piégés dans leur guerre sans issue au Vietnam. Piégés par la guerre…

Bombarder massivement un pays parce qu’il servait de chemin à leurs ennemis avait de quoi rendre folle une population qui n’avait jamais souhaité être embarquée dans ce conflit, où s’affrontaient en réalité des visions politiques irréconciliables entre « Est et Ouest ».


Restaurer la paix est incroyablement difficile

En 1992, lorsque nous avons débarqué pour tenter d’appliquer les accords de pays signés à Paris dans les mois précédents, nous initions une des plus importantes opérations de restauration de la paix conduite par l’ONU. Et toutes les difficultés étaient alors devant nous, à commencer par se déplacer sur ce territoire recouvert de mines, dispersées au cours de vingt années de guerre civile.

Une société ravagée où seules les armes pouvaient encore parler, une civilisation dévastée par la violence de ses propres membres, une vie réduite à la survie et à tous les trafics, pourvu qu’ils permettent de passer la nuit…

C’est dans cet environnement délétère que l’armée du monde, – 45 nations y participaient –, se déployait pour ramener la paix.

Retour de patrouille en jungle avec les parachutistes uruguayens et les carabinieri italiens

Une mission de l’ONU est d’abord caractérisée par sa lourdeur et son coût, l’incohérence de ses propres membres qui cherchent à s’unir temporairement alors que tout les sépare. Sa bureaucratie tient lieu d’organisation et la mission de ses troupes peut vite se réduire à l’occupation, tandis que l’humanité cherche à renaître.

Cette intervention de l’ONU au Cambodge, que j’ai essayé de décrire avec réalisme et retenue, est aussi une invitation à ne jamais renoncer, à ne pas se laisser arrêter dans cette course sans fin qu’est le rétablissement de la paix.


Une invitation à ne jamais renoncer

C’est sans doute au cours de cette opération que j’ai appris à m’adapter à un contexte auquel rien ne pouvait me préparer.
J’ai appris à survivre et à observer la réalité dans cet environnement particulièrement dangereux, m’obligeant à regarder la situation en face plutôt qu’à appliquer une lecture imposée par un commandement qui brillait d’ailleurs par son absence.

Comme pour les opérations suivantes, du Rwanda à Sarajevo, j’apprenais que la guerre est menée sur le terrain par les capitaines, qui sont le plus souvent confrontés seuls à des décisions qui vont déterminer la vie ou la mort de ceux qui sont impliqués, comme de la suite des événements.
Point d’état-major en effet pour dire quoi faire quand cela tourne mal, quand les balles sifflent dans la jungle ou lorsqu’il semble impossible de se déplacer sur un territoire intégralement miné et qu’il faut pourtant parcourir…

Je m’étais fixé la devise de de Lattre de Tassigny, « ne pas subir », et j’ai appris pendant ces longs mois en jungle, à la frontière du Laos et de la Thaïlande, à ne pas faiblir, comme un défi à l’ordre des choses avec l’arrogante volonté de le modifier.

La suite, du Rwanda à Sarajevo jusqu’à ma vie actuelle (bien confortable en comparaison), m’a montré que cette expérience, – difficile –, fut déterminante pour conserver une forme de détermination, ne jamais renoncer à ce qui me semblait important.


Accepter la réalité pour ne pas perdre son humanité

Au Rwanda, je ferai l’expérience de l’aveuglement tandis que nous serons missionnés, par un pouvoir présidentiel devenu délirant, à apporter notre aide à ceux qui commettaient le génocide contre les Tutsi.

À Sarajevo, c’est l’impuissance que j’allais apprendre, l’impuissance d’une mission de protection de la capitale qui nous interdisait de nous en prendre aux agresseurs, – « riposter sans tirer » –, parce que les Serbes étaient les « alliés de la France », notre pays dont le président Mitterrand sombrait dans les abysses de la maladie et que son entourage encourageait à continuer quand il aurait dû l’accompagner vers la sortie.

« Ne rien voir et ne rien dire » permet de vivre avec, il installe dans le déni et devient amnésie, persuadant mes compagnons d’armes, rompus au silence, que nous avions bien fait puisque nous l’avions fait.

C’est le sens de mes récits, rappeler à notre mémoire un morceau de réalité pour échapper aux légendes qui nous arrangent et qui nous font mentir, à notre entourage comme à nous-mêmes.

C’est au Cambodge que j’ai appris les qualités essentielles d’un officier et d’un dirigeant, l’intelligence de la situation et la détermination, tandis que nous avions été formés à l’obéissance et au conformisme.

C’est aussi au Cambodge que j’ai compris que l’honneur d’un militaire réside dans son humanité, bien plus que dans sa discipline.

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Récit d’une opération de restauration de la paix, au Cambodge en 1992, dans la jungle à la frontière du Laos et de la Thaïlande

Un commentaire sur “L’honneur d’un militaire réside dans son humanité, bien plus que dans sa discipline

  1.  » L’honneur d’un militaire réside dans son humanité, bien plus que dans sa discipline « … Tellement vrai ! Une formule qui va droit au coeur, que nous pouvons tous comprendre. Parce que sinon, l’Homme ne fait que courir à sa perte et à son extermination. Où que l’on se tourne, tant de guerres absurdes, de haine sur toute la surface de notre pauvre terre malmenée dans tous les domaines par la bêtise (Jacques Brel est plus que jamais d’actualité, hélas : « Le diable » ). Merci, Guillaume, de nous rappeler que sans humanité, l’homme n’est que stupidité.

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