Le poignard oublié de Jean-Marie Le Pen

« C’est un couteau des Jeunesses hitlériennes, celui de Jean-Marie Le Pen … il vient de faire torturer Ahmed Moulay devant ses enfants, avant d’être mis à mort. »

J’ai été bouleversé par cette image et le récit, glacial, des actes commis.
Florence Baugé nous les rappelle dans Le Monde :

« Il est environ 22 heures, ce soir-là, quand une vingtaine de parachutistes conduits par Jean-Marie Le Pen font irruption au 7, rue des Abencérages, une ruelle au cœur de la Casbah. Devant sa femme et ses six enfants rassemblés, Ahmed Moulay est torturé, avant d’être achevé d’une rafale de mitraillette. Il n’a pas parlé.
Le supplicié a les commissures des lèvres tailladées au couteau. Un communiqué de l’armée annoncera qu’il a été abattu alors qu’il tentait de s’enfuir…
En partant, Le Pen oublie son poignard dans le couloir. Accrochée à une ceinture de couleur kaki, l’arme gît dans un recoin obscur. Quand il trouve ce poignard, Mohamed Cherif Moulay le cache dans le placard du compteur électrique de l’entrée. Les parachutistes reviennent à deux reprises, les jours suivants, mettent la maison à sac. Pour rien. L’enfant se tait.
En acier trempé, long de 25 centimètres, c’est un couteau des Jeunesses hitlériennes fabriqué […] entre 1933 et 1942. Le manche est partiellement recouvert de bakélite noire, incrusté d’un losange dont l’écusson – une croix gammée de couleur noire sur fond rouge et blanc – est tombé dans les années 1970, à force d’avoir été manipulé par les enfants Moulay. Sur le fourreau de ce poignard nazi, on peut lire distinctement : J.M. Le Pen, 1er R.E.P. »

Le poignard original, fabriqué pour les jeunesses hitlériennes

Que dire d’autre ? Jean-Marie Le Pen donnait l’image d’un homme sans scrupules, prêt à tout et en particulier à développer la haine des autres et à fracturer notre société pour conquérir un pouvoir personnel.
J’ignorais qu’il s’était comporté comme un monstre, doublé d’un lâche. Il n’a même pas eu le courage de reconnaître la réalité de ces faits et d’assumer des actes qu’aucune « mission » ne pouvait justifier.
Mais ce n’est peut-être dans son esprit qu’un « détail de l’histoire », celle de la guerre d’Algérie, ce conflit sans issue qui a abîmé pour des générations notre relation avec nos voisins de la Méditerranée.
Cet homme continuera à nier les faits, en beuglant pour tout argument, et sa famille couvrira ses exactions comme un tourment permanent. Mais rien ne nous empêche de nous souvenir et de ne pas l’accepter.

Je me suis demandé aussi, en tant qu’ancien officier, comment cela avait-il pu arriver : comment un « volontaire », c’est à dire l’inverse d’un professionnel, avait pu intégrer une unité d’élite de l’armée française, le 1° REP (régiment étranger parachutiste), et se comporter ainsi, sans être immédiatement arrêté, condamné et viré ?
Sans doute parce que cela correspondait à une politique de l’époque et ce comportement odieux en était la conséquence, laisser libre cours au sadisme et à des violences aussi inacceptables qu’inutiles.
N’allez pas penser pour autant que je suis complètement naïf de cette guerre largement enfouie dans le déni, un conflit enseveli sous le sable du silence par une génération meurtrie.

La guerre d’Algérie, je l’ai rencontrée 25 ans après, une génération plus tard, lorsque j’ai fait Saint-Cyr.
La « guerre d’Algérie » était alors un ulcère dans cette société militaire. Nos instructeurs comptaient encore parmi eux les derniers vétérans de ce conflit déchirant, qui s’était terminé par un échec douloureux, recouvert d’une chape de plomb.
Ces anciens d’Algérie avaient une caractéristique commune : l’incapacité totale d’en parler, de simplement pouvoir expliquer ce qu’ils ressentaient ou avaient ressenti.
C’était un monde de fantômes et de silence, de frustration et de déni dont nous n’avons jamais rien appris, tant il était impossible pour ces soldats de simplement pouvoir évoquer le sujet.

Je me souviens en particulier de cet événement que je retracerai dans un témoignage en préparation sur Saint-Cyr.
L’école avait invité Pierre Schoendorffer, qui tentait de parler de ces conflits refoulés par la société française, de la guerre d’Indochine à celle d’Algérie.


« Il a bu dans l’avion qui l’a emmené, et il cherche maintenant ses mots sur la scène du grand amphithéâtre de Coëtquidan, où sont réunis toute une génération d’officiers en formation et de cadres de notre grande armée.
Dans l’assistance, l’émotion est retenue, à la limite du refoulement, car il ne faut rien laisser paraître. Néanmoins, plusieurs sous-officiers anciens ont sorti leur brochette de décorations pour se rappeler ces événements, qui n’ont jamais été partagés ni digérés.
Pierre Schoendorffer avait tout tenté, des romans, des scénarios et des films, mais sur la scène comme dans ses productions, les mots ne sortent pas.
Ils restent au fond du sable, enterrés par une culture de l’oubli jusqu’au déni. Ils restent sous l’uniforme boutonné jusqu’au col, ils demeurent proscrits, interdits de remonter jusqu’à la surface.

La guerre d’Algérie a été réduite au silence par cette culture du même nom, celle qui a permis d’éviter tout débat sur les décisions prises, politiques et militaires.
On ne lit pas David Galula à Saint-Cyr, on préfère croire sans l’évoquer que cette guerre aurait pu être gagnée, quand bien même elle était une impasse politique et qu’elle infligea une blessure dramatique dans la relation avec les Algériens.
Cette génération de militaires, perdue dans ce conflit sans issue, est partie avec un ulcère au fond de l’estomac. Je me suis juré que la nôtre agirait différemment, qu’elle serait capable de dire les choses et de raconter ce qui se passait en réalité dans cette « succession de saloperies » qu’est la guerre.
Ces guerres que nous allions conduire avec conviction, mais sans avoir rien appris de nos prédécesseurs.
Ces guerres que les décideurs n’auraient pas à assumer, grâce à notre silence qui finit par devenir amnésie.
Je ne savais pas encore que j’écrirai pour témoigner de cette réalité, avec les plus grandes difficultés. »

Un grand merci à Florence Baugé de nous rappeler dans Le Monde que notre mémoire mérite d’être régulièrement stimulée.
Le Monde – Massu, Aussaresses, Le Pen : quand « Le Monde » réveillait les mémoires sur la guerre d’Algérie

6 commentaires sur “Le poignard oublié de Jean-Marie Le Pen

  1. Oui Guillaume, beaucoup reste à entreprendre pour que nous assumions cette guerre. Pour nos associations d’anciens combattants, c’est toujours un sujet douloureux qui divise.
    Merci pour ton article
    Bertrand Valentin
    IA promotion Legrand

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  2. Comme tu me l’as dis un jour, les pièces du puzzle sur la guerre d’Algérie sont encore à rassembler.
    Et je suis terrorisé par ce que je viens de lire. Des décennies après et l’ont découvrent encore des horreurs pareil. À la fin, le puzzle risque d’être terrifiant.
    Je connais Pierre Schoendorffer pour son superbe documentaire sur la guerre du Vietnam où il suit une unité américaine pendant et après la guerre.
    J’attends patiemment votre œuvre, merci pour le partage de cet article.
    Amicalement.

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