Gouvernance et responsabilités : le déconfinement nous appartient

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Après huit semaines d’un confinement inédit et compliqué, nous avons amorcé un déconfinement partiel et un peu déroutant.
D’un côté nous ressentons un besoin pressant de sortir de cette situation étouffante, tandis que de l’autre nous hésitons à sortir de notre « cabane » protectrice et rassurante.
Il est vrai que depuis un moment déjà, et pas seulement avec la survenance de cette crise, nous vivons en France sous une présidence autoritaire que nous détestons autant que nous l’appelons. Un président assez inexpérimenté et plutôt inattendu, une volonté affichée de diriger comme il l’entend, un gouvernement plutôt courageux mais à l’efficacité relative…. Nous critiquons chacune de ses décisions, nous traquons consciencieusement tous ses faux pas et nous polémiquons volontiers de ses actes, quels qu’ils soient.

Une gouvernance inadaptée qui nous permet d’échapper à nos responsabilités

Mais cette regrettable concentration du pouvoir est aussi le miroir de notre propre conception de la gouvernance et de la prise de responsabilités. A regarder de plus près, beaucoup de nos organisations reposent sur ce système de hiérarchie et de concentration des pouvoirs de décision. Nous aimons les chefs qui décident et que nous pouvons critiquer…
Dans les systèmes qui reposent sur l’intelligence collective plus que sur le génie éclairé d’un leader bien né ou éduqué, le mode de fonctionnement est assez différent. Le partage des responsabilités repose sur le partage des compréhensions et la capacité à intégrer l’intelligence spécifique de chacun pour obtenir un ensemble plus puissant que la somme des individus.

L’approche devient plus complexe en temps de crise où la rapidité de réaction et le besoin de rassurer nous fait volontiers « adopter »  un mode autoritaire et hiérarchique qui a pour défaut essentiel de dégager la responsabilité des participants. C’est l’archétype militaire du « chef qui commande », il ne s’applique en réalité qu’à des moments très précis et courts dans lesquels nous ne sommes pas.

Les discours du président Macron et de la chancelière Merkel nous en donnent une parfaite illustration : le premier décide et nous explique quoi faire, quand la seconde – qui relève d’une culture et d’une expérience bien différentes – explique le cadre sur lequel elle s’est accordée avec les présidents de Land et n’intervient pas dans leur déclinaison. Elle ne donne pas de leçons, elle accorde. Il n’écoute que lui-même, il décide seul.

Ce « partage » de responsabilités, qui est présent à de nombreux niveaux de la société allemande, produit une gouvernance moins visible mais largement plus efficace, en déconcentrant largement les pouvoirs. Pas de discours « historique » et de prise de paroles mises en scène comme autant de spectacles, mais des décisions simples qu’il appartient ensuite à chacun de décliner en fonction de son contexte, impliquant dès lors sa propre responsabilité.

Inventer les « jours avec »

A contrario, le pouvoir centralisé tel que nous le connaissons aujourd’hui, outre le fait d’inviter à la critique chacune de ses décisions, permet surtout d’éviter d’engager sa propre responsabilité.
Dans le contexte actuel, il est consternant que beaucoup d’entreprises, ou plutôt leurs dirigeants, fuient toute prise de responsabilité en termes de retour au travail, tout en implorant parallèlement la reprise économique. Faut-il que ce soit le Premier ministre qui décide de la politique de chacune de ces organisations pour qu’elles osent se remettre en route ?

Mêmes dans les secteurs qui aiment à s’afficher solidaires, annoncer qu’ils resteront en télétravail jusqu’aux calendes grecques n’est pas un acte de protection de ses collaborateurs, mais un déni de responsabilité de ses dirigeants.
En effet, le « jour d’après » qu’ils invoquent comme échéance pour un changement de situation n’est pas près d’arriver, et il nous appartient – à nous tous – d’inventer ces « jours avec » qui vont durer.
S’ils consistent à rester chez soi pour l’essentiel de son activité professionnelle, la vie économique de nos sociétés va droit à l’étouffement.
D’ailleurs si ce nouvel art de travailler était étendu à la vie personnelle, pour « ne prendre aucun risque », c’est toute la société, notre société, qui serait vouée à disparaître, car elle vit des relations établies entre ses membres, pas des informations envoyées par des canaux digitaux.

Certes l’utilisation intensive des technologies de l’information nous ouvrent de nouvelles possibilités, de nous relier plus facilement et de limiter en particulier les déplacements inutiles qui thrombosent nos centres urbains. Mais croire que nous pourrions bénéficier de la prospérité de notre société sans y participer physiquement relève du mirage. Encore une fois il suffit de revenir à la sphère personnelle pour imaginer la consternation de nos concitoyens si nous les appelions à n’entretenir plus que des liens digitaux avec « les leurs ».

En évitant de se perdre dans les mirages

Appeler aujourd’hui à rester confinés est irresponsable, au sens où cela permet de dégager sa responsabilité, alors que la caractéristique de la situation dans laquelle nous vivons désormais est qu’elle nous appartient. Bien entendu il existe une liste sans fin des mauvaises raisons de défendre un non choix, comme l’efficacité du tout télétravail, les transports publics ou l’absence d’école.

Pour des raisons déjà évoquées, une entreprise, qui est aussi une « société », ne peut se suffire d’échanges d’informations en mode digital, c’est un apport considérable, pas une martingale. Comme nous l’avions déjà écrit, le tout télétravail réduit considérablement la performance des organisations.
Il est d’ailleurs intéressant que la confusion entre taux d’équipement et efficacité réelle des organisations soit allègrement entretenue pour se complaire dans ce mirage. Une grande organisation qui nous vantait son efficacité totale en tout-télétravail vient de demander de repousser la mise en place d’un nouveau (télé)service parce que le « déployer à distance était trop compliqué »… 

Les transports publics ensuite, un sujet essentiellement francilien qui devrait laisser 80% de la société française dubitative. Et si l’on rajoute que ces transports en commun représentent la moitié des déplacements professionnels en île de France, alors nous faisons des transports collectifs un sujet hypnotique qui justifierait de ne plus se déplacer à titre professionnel.
En considérant, avec l’expérience du confinement, que les professions télétravaillables peuvent désormais trouver un équilibre entre distanciel et présentiel, la pression sur les transports publics pourrait diminuer de plus d’un quart avec le mixte que permet un travail partiel à distance. En effet les transports se partagent et peuvent se répartir différemment, mais n’allons pas imaginer que nous pourrions les imposer à une « classe » de travailleurs défavorisés, ceux qui ne pourraient pas télétravailler et qui seraient seuls obligés de les utiliser.
Comme la gouvernance, le problème des transports franciliens ne date pas de la crise du coronavirus, mais de l’hyperconcentration de nos activités et de l’illusion qu’un déplacement se fait en « temps masqué ». En est-il de même dans nos vies privées ? 

Quant à l’absence d’école, rappelons-nous qu’en appelant à rester chez soi, les professeurs feront de même et qu’il n’y a beaucoup d’arguments pour justifier qu’eux devraient revenir en tout présentiel quand d’autres prétendraient y échapper définitivement.

Donc nous sommes face à un choix que ni un ministre, ni une ébauche de Jupiter ne peuvent résoudre : voulons-nous reprendre une vie en société et il nous appartient alors d’en partager les difficultés ? Ou préférons-nous condamner cette vie qui a assuré un niveau de prospérité et de paix que nous n’avions jamais connu en refusant de prendre nos propres responsabilités dans la reprise de nos activités ?

2 commentaires sur “Gouvernance et responsabilités : le déconfinement nous appartient

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