Pensées libres pour déconfiner nos réflexions, 11 avril 2020

Nous achevons notre 4° semaine de confinement et il est probable que nous soyons passés de l’autre côté de la colline, sur cette pente qui nous rapprocherait gentiment de la sortie du confinement.

Une expérience inédite à laquelle nous nous sommes étonnamment adaptés

Le confinement a été pour la plupart d’entre nous un choc et une surprise. Un choc car cette mesure, pratiquée déjà dans d’autres pays jusqu’en Italie, ne semblait pas devoir nous atteindre. « Ne semblait pas » au sens d’un léger refus d’obstacles, nous n’avions pas cette expérience, aucune référence en la matière, cela semblait irréel autant que menaçant.
La décision n’avait d’ailleurs pas brillé par sa clarté en nous invitant parallèlement à aller voter. Mais ce sont surtout nos esprits qui n’étaient pas vraiment préparés à ce changement complet de manière de vivre, la norme devenant de s’enfermer chez soi plutôt que d’en sortir.
Notre plasticité est pourtant des plus étonnantes : intellectuellement nous avions le plus grand mal à l’accepter, mais physiquement nous l’avons fait et répété 25 jours déjà, presque sans râler, alimentés il est vrai par une information obnubilée sur le sujet, impossible d’y échapper.
La surprise laisse progressivement place à l’usage. Jour après jour, tout prend une forme de normalité qui démontre que nous avons plus de mal à anticiper qu’à nous adapter.

Ne pas sortir du confinement sans y réfléchir

La difficulté d’anticiper n’est jamais le point fort de la gestion de crise, ce sont souvent des équipes différentes à qui l’on confie de préparer l’étape suivante, celles occupées par la gestion du quotidien ne se caractérisant pas par leur temps de cerveau disponible. C’est aussi notre cas à titre personnel, cette difficulté de concilier gestion courante et préparation de l’avenir.
Le confinement étant par nature une situation temporaire, il nous semble acquis d’en sortir. Mais dans quelles conditions ?
Rappelons-nous d’abord que le confinement n’a jamais eu pour objectif d’arrêter la pandémie mais seulement de la ralentir, un enjeu considérable mais de nature très différente.
Concrètement la pandémie continuera lorsque nous sortirons du confinement et nous aurons donc des précautions à prendre, en plus de tout ce que nous devrons retrouver et relancer.

Un déconfinement long et compliqué

Comme cette pandémie continuera, ce déconfinement sera progressif et différencié, voire « récessif » s’il était nécessaire d’y revenir. Nous n’aurons pas cette jouissance de la sortie après une tempête, avec ce sentiment réconfortant que la menace a laissé place à un ciel entièrement bleu.
Nous aurons vraisemblablement à vivre dans une situation plus incertaine que jamais, nous serons partagés entre volonté de vivre « normalement » et obligation de protéger ceux qui peuvent être encore menacés par cette pandémie.
Les tests seront sans doute déployés à grande échelle pour connaître un peu mieux notre situation, mais sans régler les incertitudes qui se développeront avec – deuxième vague ? mutation ? – tandis que la recherche médicale s’efforcera « d’inventer » traitements et vaccins.
Difficile d’imaginer dans cette période d’incertitude durable de pouvoir fêter, d’avoir l’occasion de rendre hommage et tourner ainsi la page. Peut-être nous faudra-t-il inventer de nouvelles formes de « manifestations collectives » pour permettre à tous d’y participer dans ce contexte compliqué ?
Nous serons las des bilans chiffrés et des tendances statistiques qui n’offrent aucune certitude, nous devrons encore une fois nous adapter, ce que nous faisons en réalité beaucoup mieux que nous ne le croyons. Nous aurons de fait franchi une nouvelle étape, dans cette course de haies sans fin.

Une reprise partielle et incohérente

Nous allons d’abord relancer ou plutôt réinvestir une activité sociale et économique qui dans la réalité n’a jamais été arrêtée. Fort heureusement, mais pas toujours consciemment, l’essentiel des services a continué de fonctionner pendant ce confinement : nous avons disposé d’eau courante et d’électricité – essentielles mais qui n’arrivent pas toutes seules –, de magasins d’alimentation qui ont remarquablement fonctionné et donc de toute une logistique qui elle aussi ne peut rouler seule.
Nous avons bénéficié d’internet, sans lequel nous aurions bien peu communiqué, aussi bien que de l’enlèvement des ordures sans quoi nos cités auraient été  transformées en dépotoirs putrides. Nous avons même eu la chance que la police continue à verbaliser avec « détermination » pour nous inciter à rester confinés…

Une société qui n’a jamais été à l’arrêt

Donc la réalité est que notre société s’est confinée, mais qu’elle ne s’est heureusement pas arrêtée. Sortir du confinement ne sera pas pour autant une mince affaire. Nous aurons envie de ne plus y penser, alors que nous devrons rester vigilants.
Nous devrons dans le même temps faire face à une situation économique et sociale inédite, une « récession » provoquée par notre propre « récession sociale », le confinement dont nous ne sortirons que partiellement.
Nous aurons à relancer collectivement une société qu’il nous faudrait sans doute repenser, sans laisser quiconque en profiter pour nous imposer ce que nous n’aurions pas souhaité.
Il nous faudra être vigilants pour ne pas laisser déployer des « solutions » qui répondraient à un présent incertain tout en étant parfaitement inacceptables pour l’avenir. Je pense en particulier à la démarche que sous-tendent les applications de suivi – de nos déplacements, de nos contacts ou de nos activités –  pour nous tracer, nous interdire, voire nous sanctionner. Le coronavirus permettrait ce que le terrorisme n’avait pu obtenir, réduire nos libertés de se déplacer comme de penser.

Ne pas construire des cathédrales de la santé

Nous aurons aussi à nous questionner rapidement sur l’utilisation de nos ressources tandis que nous serons très sollicités par tous ceux qui se sont vus indispensables à un moment de cette crise.
Nous souhaiterons bien sûr remercier et féliciter  notamment les personnels de santé, qui se battent pour soigner et sauver des vies, mais nous ne pourrons pas leur consacrer les ressources dont nous aurons besoin pour la relance de notre société.
Laisser penser que nous allons construire des cathédrales de la santé serait investir dans des mausolées à la mémoire de nos difficultés, sans y répondre en réalité. L’émotion est encore très présente, mais il est vain de rester ambigu sur ce point. Nous pourrions plutôt confier au système de santé le soin de se préparer différemment à des crises de ce type, notamment en développant une capacité d’adapter des lieux et des équipements à l’urgence temporaire d’une crise sanitaire. Surinvestir dans des hôpitaux serait sans doute une réponse à nos angoisses, mais pas à nos besoins. Prenons garde d’y réfléchir dès maintenant.

Partager nos expériences, nos capacités et nos peines.

Comment ne pas conclure cette réflexion par la sentiment de réconfort qu’ont apporté chacune de nos expériences réussies de partage ?
Quel soulagement d’apprendre que nos ressources locales de santé, au bord de l’asphyxie, avaient pu démultiplier leurs capacités en partageant leurs patients comme leurs équipes avec leurs voisins, régionaux et européens. Car in fine, la taille critique de nos capacités est sans commune mesure dès lors que nous pouvons partager nos ressources ainsi que nos connaissances.

C’est sans doute au niveau de l’Union européenne qu’il nous faut chercher le bon niveau capacitaire, aussi bien en termes de production que de financement. Plus que jamais, c’est en « s’unissant que nous sommes forts », tandis que les crises et les menaces pour notre société ne s’arrêteront sans doute pas avec cette épidémie de coronavirus…

Enfin j’attends avec impatience de retrouver les autres, sans écran ou plastique interposés, pour partager avec eux nos peines et nos espérances, nos réflexions comme nos contradictions.

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La pyramide du Louvre confinée, avril 2020 © Florence Cordon

 

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