Les fausses informations sur les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, le retour des « Irlandais de Vincennes »

En attendant le rapport d’expertise ordonné par les juges Poux et Trévidic en 2012, l’assassinat du président Habyarimana (6 avril 1994) a donné lieu à une longue et assez inutile polémique sur la nature des missiles utilisés pour abattre son avion. Elle n’est pas anodine.

L’avion du président Habyarimana a bien été abattu par des SAM16

Les témoignages visuels, la trajectoire des missiles (tir par 3/4 avant) et leur correction terminale (leur capacité à frapper avant le point chaud qui les ferait sinon exploser en arrière des réacteurs) sont très caractéristiques à cette époque des seuls SAM16 d’origine soviétique et des Stinger RMP, une version nettement améliorée du Stinger américain non exporté alors.
La trajectoire aurait pu être aussi celle du missile français Mistral, déjà largement exporté en 1994 notamment au Qatar, mais dont la trace visuelle est radicalement différente de celle des SAM16 et Stinger. En effet, le missile français – dont j’ai dirigé l’expérimentation opérationnelle en 1989-1990 – n’est pas « propulsé en permanence » comme les deux autres, mais seulement accéléré à Mach 2,4 en moins de 2 secondes, ce qui le rend invisible une fois son booster éteint. Or les différents observateurs sont formels sur ce point : ils ont suivi la trace rouge-orangée des deux missiles qui visaient l’avion du président Habyarimana, y compris pour celui qui a dépassé l’avion sans le toucher.
Signalons au passage que si la localisation du site de tir n’avait pas été retardée, notamment par la disparition de la boîte noire de l’avion (cf. article précédent), il aurait été intéressant de procéder à la recherche des éjecteurs de ces missiles, qui sont des pièces sophistiquées très caractéristiques, « faciles » à chercher avec des détecteurs de métaux, mais paradoxalement difficiles à récupérer par les équipes de tir, surtout de nuit. En effet, les éjecteurs sont une particularité des missiles portables, ils évitent au tireur d’être grillés par la flamme du propulseur, ils sont emportés loin devant le tireur et constituent un marqueur du missile utilisé. Les éjecteurs auraient permis de tracer non seulement le type, mais surtout les numéros des missiles utilisés. Gageons qu’ils ont été récupérés et « perdus » depuis 25 ans…

Que nous apprend l’utilisation de SAM16 dans l’assassinat du président rwandais ?

En réalité pas grand-chose ! En effet, en 1994, les arsenaux de SAM16 étaient considérables (tous les anciens pays membres du pacte de Varsovie en étaient équipés) et de nombreux stocks étaient disponibles sur le marché international. Si certains voulaient en conclure que seul l’Ouganda – qui soutenait le FPR de Paul Kagamé – en disposait dans ce conflit, rappelons simplement que la France en avait acquis depuis 1989 pour le comparer et améliorer le Mistral, puis en avait saisi un stock pendant la première guerre du Golfe en 1991…
En 1994, plus d’une cinquantaine de pays disposait alors de SAM16 et (presque) tout le monde pouvait en acheter dans les anciens pays du bloc soviétique qui en était le fabriquant. Les accusations reposant sur le type de missile sont plus que vaines, elles sont malsaines.

Les Irlandais de Vincennes sont de retour.

Pour démontrer à tout prix quelque chose, en particulier quand on sait que c’est faux, il y a nécessité de fabriquer des preuves. Or, dans les semaines qui suivent l’assassinat, apparaît un témoignage accompagné de photos de missiles de SAM16 retrouvés « sur la place des tirs » (place démontée entre-temps par le rapport Poux/Trévidic…). Ces photos sont accompagnées opportunément des numéros de série qui seraient justement ceux de missiles livrés à l’Ouganda. Mince alors !
Le problème est que ces missiles n’ont pas été tirés, comme l’indique la présence de la coiffe de protection de l’auto-directeur (le bulbe pointu à l’avant du tube), à moins que ces photos n’aient été faites avant le tir, ce qui poserait un autre problème…

Photo du SAM16 supposé avoir tiré contre l’avion du président Habyarimana, mais qui est encore complet…(rapport de la MIP, annexe 6)

Donc ces photos ont été prises dans un arsenal ou montées à demeure pour étayer une thèse pour le moins provocatrice : les Tutsi auraient « déclenché » leur propre génocide. Cela peut sembler monstrueux, mais cette thèse nauséabonde fait encore l’objet d’un livre particulièrement abject d’une « reporter » canadienne, Judi Rever, qu’un éditeur sans scrupules a prévu de publier en France en 2019, comme l’a annoncé Hubert Védrine lors d’un colloque en décembre 2018. Si ces missiles ont indiqué quelque chose jusqu’ici, c’est la duplicité des génocidaires et de leurs défenseurs.
Cela n’est pas sans rappeler l’affaire des « Irlandais de Vincennes », cet épisode pitoyable où de futurs ex-gendarmes, menés par le capitaine Paul Barril, placent des preuves pour incriminer des Irlandais logés à Vincennes pour des attentats commis en France. Les Irlandais de Vincennes sont devenus la référence du montage de preuves et, dans le cas du Rwanda, il ne manquait plus que les cartes de visite des tireurs avec les tubes de missiles pour démontrer le pire.

De fausses preuves pour couvrir le pire.

Le circuit de diffusion de ces fausses informations nous apprend paradoxalement beaucoup plus que le type de missiles utilisés : ces « éléments » (en particulier les types et numéros de série des lance-missiles) ont été fournis par le colonel Bagosora, un des pires organisateurs du génocide des Tutsi, et ses « informations » ont été relayées de manière plus qu’insistante par la Direction du renseignement militaire (DRM), organisme du ministère français de la Défense. Le rôle de la DRM reste à établir dans les décisions dramatiques prises en France au sujet du Rwanda alors que la DGSE, le service officiel de renseignement extérieur de l’Etat, ne cessait de prévenir de la catastrophe et de l’urgence de condamner le gouvernement que la France s’évertuait à soutenir.
Ceci explique, en partie, le blocage de principe de la ministre de la Défense, Florence Parly, comme ses prédécesseurs, à l’idée même de déclassifier les archives militaires sur le Rwanda et notamment de l’intervention « humanitaire » Turquoise. Car non seulement nous avons formé les génocidaires de 1990 à 1994 en prenant garde de ne rien voir, mais nous les avons encore soutenus lorsqu’ils ont commis le pire pendant ces 100 jours de massacres, et même après le génocide lorsque nous les avons aidés à se réinstaller du côté Zaïrois, aujourd’hui République Démocratique du Congo.

2 commentaires sur “Les fausses informations sur les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana, le retour des « Irlandais de Vincennes »

  1. Les explications techniques d’un expert, Guillaume Ancel, sur les particularités des missiles Sam 16 et Mistral, sont plus convaincantes que toutes les tentatives d’implication de tireurs du FPR depuis le site supposé de Masaka. De plus l’ex-lieutenant-colonel de l’armée francaise confirme le fait que la France détenait des missiles Sam 16 au moins depuis les années 1988-1989. Le soutien militaire intensif qu’elle accordait depuis 1991 pouvait donc lui permettre de transmettre aux FAR (les forces armées rwandaises) ce type de missiles.

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