Juin 1994, préparation d’un raid sur Kigali : l’ambiguïté de l’opération Turquoise

« Nîmes, Gard (sud-est de la France).
22 juin 1994.

En fin d’après-midi, un officier du bureau opérations entre brusquement dans le bureau et me remet personnellement un exemplaire numéroté d’un ordre préparatoire, dont manifestement Colin dispose déjà. Il s’agit de réaliser un raid terrestre sur Kigali, la capitale du Rwanda, pour remettre en place le gouvernement, ordre expliqué par quelques schémas et des hiéroglyphes militaires appelés symboles :
Nous débarquerons en unité constituée à Goma et l’opération s’appuiera sur la vitesse et la surprise liées à notre arrivée ultrarapide. À ce stade, la mission n’est pas encore confirmée, mais elle devient très probable.
Cet ordre ne me surprend pas vraiment. J’apprécie les subtiles analyses de politique internationale et les débats sur la pertinence des interventions, mais en l’occurrence nous serons projetés à 6 000 km de la métropole pour faire notre métier, qui est de mener des opérations militaires, et celle-ci rentre dans nos cordes.
En théorie, c’est assez simple, je dois dégager un couloir en guidant les frappes des avions de chasse, couloir dans lequel la compagnie de légionnaires s’engouffre, suivie par d’autres unités aguerries. La rapidité est telle que les unités d’en face ne doivent pas avoir le temps de se réorganiser tandis que nous rejoignons aussi vite que possible la capitale, Kigali, pour remettre les insignes du pouvoir au gouvernement que la France soutient.
Tactiquement c’est logique, puisque nous nous exerçons depuis plusieurs années à ce type d’opération avec les unités de la Force d’Action Rapide qui seront déployées sur ce théâtre, comme si nous allions jouer une pièce maintes fois répétée. En pratique, c’est évidemment risqué, très violent et nous sommes suffisamment entraînés pour savoir que ce raid terrestre ne se passera jamais comme nous l’avions prévu.»

Extrait de Rwanda, la fin silence, les Belles Lettres, collection Mémoires de guerre, Paris, 2018)

Un raid sur Kigali, pour remettre au pouvoir le gouvernement rwandais ?

L’ordre de préparer un raid terrestre sur Kigali avec de l’appui aérien nous a été remis à Nîmes, juste avant notre départ le 22 juin, par le bureau Opérations du 2°REI.
Je m’étais surtout intéressé à la mission que nous devions nous préparer à exécuter, et je n’ai pas réellement porté d’attention à l’autorité émettrice ni à la date de publication, trop concentré sur les implications opérationnelles. Il s’agissait de s’emparer de la capitale Kigali par un raid terrestre à partir du Zaïre, j’en avais donc déduit sans trop d’efforts que nous allions remettre en place le gouvernement que nous soutenions à moins qu’on me démontre qu’il aurait pu exister une autre intention à cette opération offensive.
Nous, – les officiers et sous officiers qui avions des responsabilités de commandement dans cette compagnie de combat -, ne manifestions aucune surprise particulière, dans la mesure où cette opération semblait cohérente avec le soutien apporté au gouvernement rwandais jusque là et nous n’avions absolument pas connaissance de son rôle central dans le génocide en train de se commettre, pas plus que de l’implication de leurs forces armées…
Je sais, depuis peu, que le plus haut niveau de l’Etat français avait pourtant été informé, notamment par la DGSE (note du 04 mai 1994), mais ces décideurs politiques, pour des raisons que je serais curieux de connaître, ont non seulement rejeté ces informations mais plus encore ont jugé nécessaire de ne pas nous les diffuser. Il est vrai que dans le cas contraire, je suis sûr que beaucoup de mes camarades n’auraient pas accepté cette mission….

Mon souvenir est que nous devions lancer ce raid à partir de la base de Goma, ce qui nécessitait que la compagnie soit en ordre de combat (prête et complète). C’est un type d’opération auquel nous étions très entraînés dans la Force d’Action Rapide, dont c’était globalement le coeur de métier, porter des actions rapides et offensives pour éviter des engagements lourds et nettement plus coûteux ou compliqués.
Je n’ai pas gardé de souvenirs plus précis de cet ordre, parce qu’il appelait un ordre plus détaillé qui nous aurait été communiqué avant son exécution, il s’agissait en effet d’une manœuvre d’ensemble, pas d’une opération détaillée par unité de combat.

Cet ordre écrit, remis au moment du départ de Nîmes, a été soigneusement récupéré à Goma entre le 26 juin. Soigneusement récupéré par un officier d’état-major qui notait scrupuleusement le retour de chaque exemplaire numéroté et la présence de chacune des pages comme s’il s’agissait d’un document précieux, ce qui n’est pas la pratique en opération où les ordres sont en général détruits par les détenteurs eux-mêmes, au fur et à mesure de l’arrivée des ordres suivants. Cet ordre n’a d’ailleurs pas été remplacé, simplement retiré de la circulation…
Cela m’avait intrigué à l’époque, de même que l’atmosphère de flottement qui se ressentait à Goma alors que nous nous efforcions de reconstituer l’unité de combat disloquée par les problèmes de transport au départ (v les détails dans le roman, les pilotes de la société de transport affrétée se sont mis en grève, les hommes, les matériels et les munitions sont partis dans trois directions différentes…).
Est-ce que, si nous étions arrivés comme prévu sur l’aéroport de Goma en unité prête au combat dès le 23 juin, nous aurions dû exécuter cet ordre de raid sur Kigali ? Il semble que le débat avait lieu pendant notre déplacement même, alors que le dispositif initial, avec une forte composante d’appui aérien (avions de chasse) et des unités rompues à ce genre d’opération (REI, RICM, DBLE, …), était très ambivalent pour ne pas dire ambigu sur les intentions réelles de l’opération Turquoise

Un débat politique que nous ne connaissons toujours pas

j’imagine volontiers que ce débat sur l’orientation réelle de l’intervention Turquoise n’a pu se tenir qu’au plus niveau de l’Etat, avec son cortège de critiques, de faux semblants et d’intrigues.
Il est probable que cet ordre ait été préparé et diffusé hors dispositif normal de Turquoise, mais peu vraisemblable qu’il ait pu être un scénario préparé sans autorisation politique, il n’aurait pas été diffusé à une unité de combat, qui ne travaille pas sur des alternatives mais sur des actions…
Cet ordre écrit montre que le 22 juin 1994, au déclenchement de l’opération Turquoise, il existe encore des velléités de prise de contrôle de la capitale par la force (et la surprise). L’armée française s’emparant de la capitale d’un pays en guerre, c’est forcément contre le FPR, et sans aucun doute pour le « gouvernement légal »…
Par ailleurs, à ce moment là et dans les mois qui suivent l’opération Turquoise, cela ne choquait personne que la 1° partie de l’opération fut offensive (cf rapport de fin de mission et article de la revue de l’artillerie en ligne).

Étrangement, il eut été beaucoup plus simple pour ceux qui s’érigent en gardien de décisions prises par d’autres, d´expliquer qu’il y avait peu avoir des préparations contradictoires mais que cette option avait été abandonnée dès le départ, raison pour laquelle l’ordre avait été annulé (et manifestement effacé). A contrario leurs cries d’orfraie sont des plus inquiétants sur ce sujet, cela dénote d’un profond malaise sur la vraisemblance de la version qu’ils assument depuis 25 ans, l’intervention Turquoise déclenchée par la France dans un but purement humanitaire… Une version bien éloignée des errements que nous avons connus au niveau des unités opérationnelles, plus encore avec les frappes aériennes que nous devions effectuer contre le FPR, objet du prochain article…

Dossier 1 prépa raid sur Kigali

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